Deux immenses visages métalliques se font face, presque nez à nez, au milieu d’une rue commerçante de Bedford, en Angleterre. Hauts de cinq mètres, ils semblent s’observer dans un étrange tête-à-tête silencieux au-dessus des passants.
Cette sculpture monumentale baptisée Reflections of Bedford n’est pourtant pas seulement destinée à intriguer. Derrière ses plaques d’acier se cachent plusieurs morceaux de l’histoire de la ville : la dentelle, la fabrication de briques, une ancienne monnaie médiévale et même la diversité de la population actuelle.
Reflections of Bedford et ses deux visages géants à Silver Street. Crédit photo Paul Farmer (CC BY-SA 2.0).
À retenir
Reflections of Bedford est une sculpture de Rick Kirby installée à Bedford en 2009.
Elle est constituée de deux visages d’environ cinq mètres de haut réalisés en plaques d’acier inoxydable soudées.
Les motifs visibles sur leur surface évoquent notamment la dentelle et la fabrication de briques, deux activités importantes dans l’histoire du Bedfordshire.
L’œuvre a coûté 100 000 livres sterling et son installation a suscité des critiques.
La nuit, des éclairages bleus et violets transforment complètement son apparence.
Deux visages de cinq mètres plantés au milieu de Bedford
Reflections of Bedford se trouve à l’extrémité de Silver Street, à son intersection avec High Street, dans le centre-ville de Bedford. L’œuvre a été conçue par le sculpteur britannique Rick Kirby et installée le 12 décembre 2009.
Les deux figures sont fabriquées en acier inoxydable soudé. Elles se dressent face à face et atteignent cinq mètres de haut, ce qui donne l’impression de surprendre deux géants en pleine conversation. Une conversation qui dure depuis 2009 : ils ne sont manifestement pas pressés d’arriver à une conclusion.
Rick Kirby utilise fréquemment de petites plaques métalliques assemblées par soudure pour construire ses personnages. Cette technique permet de modeler des formes humaines très détaillées à partir d’un matériau pourtant froid et industriel.
C’est un principe que l’on retrouve dans plusieurs sculptures contemporaines monumentales. Dans un autre registre, la gigantesque Lilith de Prague utilise elle aussi le métal et le corps humain pour modifier radicalement la perception d’un espace urbain.
Les deux visages de Reflections of Bedford vus de profil. Crédit photo Philip Halling (CC BY-SA 2.0).
Des briques et de la dentelle gravées dans les visages
En regardant la sculpture de plus près, sa peau métallique révèle des motifs qui ne sont pas là uniquement pour décorer les deux géants.
On distingue notamment des formes rappelant des briques et des motifs de dentelle. Elles renvoient à deux activités qui ont durablement marqué l’économie du Bedfordshire.
La dentelle aux fuseaux a été pratiquée dans la région pendant plusieurs siècles. Les archives du Bedfordshire conservent notamment des livres de comptes, documents d’apprentissage et photographies témoignant de l’importance de cette activité artisanale.
La brique a laissé une empreinte encore plus spectaculaire dans le paysage. La vallée voisine de Marston Vale est devenue l’un des grands centres britanniques de production. À son apogée, le complexe de Stewartby, considéré comme le plus grand site de briqueterie du monde, produisait plus de 500 millions de briques par an. Jusqu’à 167 cheminées de briqueteries ponctuaient alors la vallée.
Le visage humain devient ainsi une sorte de carte d’identité industrielle de Bedford.
Pourquoi de l’acier dans une rue appelée Silver Street ?
Le choix du métal possède également une dimension historique. Silver Street aurait occupé l’emplacement d’une monnaie active aux Xe et XIe siècles, lorsque Bedford faisait partie des villes anglaises frappant des pièces d’argent.
Le circuit historique officiel de Bedford cite explicitement cette ancienne monnaie parmi les références qui ont inspiré la sculpture.
L’œuvre ne regarde cependant pas uniquement vers le passé. Selon les documents patrimoniaux locaux, les deux visages sont également censés évoquer la diversité des origines de la population contemporaine de Bedford.
Reflections of Bedford fonctionne donc à plusieurs niveaux : l’argent rappelle la monnaie, les briques et la dentelle racontent l’industrie locale et les deux figures humaines renvoient aux habitants.
Détail de Reflections of Bedford et de sa surface composée de petites plaques métalliques. Crédit photo Philip Halling (CC BY-SA 2.0).
Une sculpture à 100 000 livres qui n’a pas plu à tout le monde
Avec deux têtes de cinq mètres posées au milieu d’une rue commerçante, il aurait presque été étonnant que personne ne râle.
La commande de Bedford Borough Council a représenté un investissement de 100 000 livres sterling. À son installation, l’œuvre a suscité des critiques portant sur son coût, ses dimensions, son esthétique et ce qui était présenté par certains habitants comme un manque de consultation publique.
L’objectif affiché par la municipalité était au contraire de créer un nouveau point de repère à l’entrée de Silver Street, capable d’attirer les visiteurs dans cette partie du centre-ville.
Avec le recul, les Silver Faces, comme les surnomment les habitants, semblent avoir trouvé leur place dans le décor. Bedford Borough Council les qualifiait même en 2025 de sculpture « much-loved » lors de l’installation de ses décorations de Noël.
Le destin classique de certaines œuvres publiques : d’abord « mais qu’est-ce qu’ils nous ont encore installé ? », puis quinze ans plus tard « surtout, n’y touchez pas ».
Les deux visages géants de Reflections of Bedford, sculpture de Rick Kirby à Bedford. Crédit photo David / Brokentaco (CC BY 2.0).
La nuit, les Silver Faces deviennent bleus
Reflections of Bedford change surtout de caractère lorsque la lumière baisse. Des projecteurs intégrés au sol éclairent les deux visages avec des nuances bleues et violettes qui se réfléchissent sur l’acier inoxydable.
Les surfaces constituées de centaines de petites plaques accrochent alors différemment la lumière et les visages deviennent beaucoup plus spectaculaires qu’en pleine journée.
Ce jeu entre structure métallique, lumière et silhouette humaine rappelle d’autres œuvres monumentales comme El Alma del Ebro à Saragosse, une gigantesque figure humaine dont la structure ajourée prend elle aussi une nouvelle dimension après le coucher du soleil.
Reflections of Bedford illuminée en bleu et violet à la nuit tombée. Crédit photo Simon Speed (domaine public).
Des visages désormais transformés en décor de Noël
L’appropriation de la sculpture par Bedford est particulièrement visible à Noël.
Depuis 2022, une couronne végétale géante est installée entre les deux visages pendant les fêtes. Celle mise en place en 2025 mesurait environ 3,8 mètres de diamètre et associait houx, lierre et décorations de Noël.
Une banquette ajoutée à proximité a également contribué à transformer les Silver Faces en spot à selfies. L’œuvre qui avait fait débat lors de son installation sert désormais de décor aux photos de famille.
Où voir Reflections of Bedford ?
La sculpture est installée dans l’espace public, à l’extrémité de Silver Street donnant sur High Street, dans le centre de Bedford, à environ 80 kilomètres au nord de Londres.
Coordonnées GPS : 52.1370, -0.4669. Voici la position sur Google Maps:
Elle peut être observée librement depuis la zone piétonne. Pour la photographie, la vue depuis High Street permet d’avoir les deux visages face à face. La tombée du jour est probablement le meilleur moment pour profiter à la fois des détails métalliques et de l’éclairage coloré.
Les photographes peuvent également s’amuser avec l’espace situé entre les deux profils : selon l’angle, les deux nez semblent presque se toucher tandis que passants et bâtiments apparaissent entre les géants.
Rick Kirby, spécialiste des humains en acier
Né en 1952 dans le Kent, Rick Kirby a d’abord enseigné l’art pendant seize ans avant de se consacrer entièrement à la sculpture. Après avoir travaillé la pierre, il s’est tourné vers l’acier, qui lui permet de produire des œuvres beaucoup plus grandes.
Son travail reste principalement figuratif : corps, têtes, silhouettes et fragments humains construits à partir de petites plaques de métal soudées les unes aux autres.
Plusieurs dizaines de ses créations ont été installées dans des espaces publics britanniques, notamment à Londres, Ipswich, Glasgow ou Portishead. Une approche du corps humain monumental qui peut également évoquer, dans un langage très différent, les sculptures figuratives d’Antony Gormley.
Avec Reflections of Bedford, cette technique donne deux personnages à la fois humains et presque architecturaux. Ils ne se contentent pas d’occuper la ville : ils portent littéralement une partie de son histoire sur leur peau.
Sources pour aller plus loin
- Atlas Obscura – Reflections of Bedford
- Bedfordshire Virtual Library – Reflections of Bedford
- Bedfordshire Archives – Bedford and Goldington resource pack
- Bedford Self Guided Trail
- Bedford Borough Council – Christmas wreath on Reflections of Bedford
- Hannah Peschar Sculpture Garden – Rick Kirby





