À Mohács, dans le sud de la Hongrie, la fin de l’hiver ne se règle pas avec un simple changement de calendrier. Pendant le Busójárás, des centaines de personnages coiffés de masques de bois, enveloppés de fourrures et chargés de cloches envahissent les rues dans un vacarme organisé de crécelles, de cris, de musique et de feux.
Ce spectaculaire carnaval est pourtant bien plus qu’une parade de monstres. Le Busójárás est une tradition issue de la communauté croate Šokci de Mohács, aujourd’hui inscrite au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO. Entre traversée du Danube, cercueil symbolisant l’hiver et immense bûcher, tout semble avoir été prévu pour que la mauvaise saison comprenne le message.
Busó pendant le carnaval de Mohács en 2020. Crédit photo Arkinessa (CC BY-SA 4.0).
À retenir
- Le Busójárás est un carnaval de fin d’hiver organisé chaque année à Mohács, en Hongrie.
- La tradition est historiquement liée aux Šokci, une communauté croate d’origine balkanique.
- Les Busó portent des masques de bois, des fourrures retournées, des cloches et différents instruments destinés à faire beaucoup de bruit.
- La célèbre histoire selon laquelle ces costumes auraient fait fuir les Ottomans est une légende, pas un fait historique établi.
- Le dimanche du carnaval, les Busó traversent le Danube et un cercueil symbolisant l’hiver est mis à l’eau.
- Le mardi gras, un autre cercueil représentant l’hiver est brûlé sur un grand bûcher.
- Les festivités Busó de Mohács sont inscrites depuis 2009 sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’UNESCO.
Qu’est-ce que le Busójárás de Mohács ?
Busójárás, que l’on peut approximativement traduire par « marche des Busó », désigne le grand carnaval organisé à Mohács pendant les derniers jours de la période de carnaval.
La fête se déroule aujourd’hui sur plusieurs jours et culmine pendant le week-end précédant le mardi gras.
Son objectif symbolique est limpide : dire adieu à l’hiver et accueillir le printemps.
La subtilité réside surtout dans la méthode.
Plutôt que d’attendre patiemment le redoux, les Busó préfèrent apparemment intimider la saison froide avec des masques inquiétants, des peaux animales, des cloches, des cornes, des crécelles, des cris de « bao-bao ! », de la musique, des canons et quelques feux de belle taille.
Busójárás à Mohács en 2009. Crédit photo Baráth Gábor (CC BY-SA 2.5).
Des masques de bois, des fourrures et beaucoup de bruit
Le costume traditionnel du Busó est immédiatement reconnaissable.
Il comprend notamment un masque de bois sculpté, une capuche en peau de mouton, une veste de fourrure portée poil vers l’extérieur et un pantalon traditionnellement rembourré de paille.
Autour de la taille pendent souvent de grosses cloches destinées à rendre chaque déplacement nettement moins discret.
Les Busó portent également des crécelles, des gourdins en bois, des cornes ou différents objets sonores. Le bruit n’est pas un détail folklorique ajouté pour les touristes : il appartient pleinement au rituel de chasse à l’hiver.
Certains costumes rappellent d’autres traditions européennes où des créatures velues et masquées apparaissent pendant la saison froide. Les Krampus qui accompagnent Saint Nicolas dans les Alpes possèdent ainsi eux aussi masques inquiétants, fourrures et imposantes cloches, même si leur histoire et leur fonction sont différentes.
Deux Busó masqués lors du Busójárás de Mohács en 2006. Crédit photo Themightyquill (CC BY-SA 2.5).
Des masques sculptés qui donnent une identité aux Busó
Le masque constitue la pièce essentielle du costume.
Traditionnellement sculpté dans du bois, souvent du saule, il représente un visage volontairement déformé : grand nez, dents apparentes, cornes, sourcils épais ou expression franchement peu engageante.
Sa fabrication est devenue un véritable artisanat local.
Certains sculpteurs possèdent un style suffisamment reconnaissable pour que leurs créations puissent être identifiées au premier coup d’œil par les connaisseurs. Selon Visit Hungary, certains participants considèrent même qu’un véritable Busó devrait sculpter lui-même son masque.
Derrière le masque, l’identité du participant est traditionnellement cachée. Le concept de transformation est justement l’un des éléments importants du carnaval : pendant quelques jours, le porteur n’est plus vraiment censé être Monsieur Kovács du troisième étage, mais un Busó. C’est nettement plus pratique pour faire beaucoup de bruit en ville.
Masques traditionnels de Busó à Mohács. Crédit photo Qji (CC BY-SA 3.0).
Masques de Busó. Crédit photo Karoly Czifra (CC BY-SA 2.0).
La légende des Busó qui auraient fait fuir les Ottomans
L’histoire la plus célèbre du Busójárás raconte que les habitants de Mohács auraient autrefois fui l’occupation ottomane en se réfugiant dans les marécages de l’île voisine.
Un mystérieux vieillard leur aurait alors conseillé de fabriquer des armes, des masques effrayants et des objets très bruyants.
Une nuit d’orage, les habitants auraient traversé le Danube, puis surgi à Mohács déguisés en créatures démoniaques. Les soldats ottomans, convaincus d’être attaqués par des monstres, auraient pris la fuite.
Belle histoire.
Le site officiel du Busójárás précise toutefois qu’elle n’a vraisemblablement pas de fondement historique.
Mohács a été libérée de la domination ottomane en 1687, alors que l’installation importante des Šokci dans la région a seulement commencé environ une décennie plus tard.
Le Busójárás n’est donc pas une commémoration de la bataille de Mohács de 1526, contrairement à ce que l’on lit parfois.
Busójárás à Mohács en 1979. Crédit photo FOTO:FORTEPAN / Erdei Katalin (CC BY-SA 3.0).
Une tradition apportée à Mohács par les Šokci
L’explication historique la plus probable est moins théâtrale, mais beaucoup plus solide.
Les Šokci sont une population sud-slave, aujourd’hui généralement rattachée à la minorité croate. Des communautés originaires des Balkans se sont installées dans la région de Mohács après la période ottomane.
Elles auraient apporté avec elles des coutumes carnavalesques déjà pratiquées dans leur région d’origine.
Ces traditions ont ensuite évolué à Mohács et pris progressivement la forme actuelle du Busójárás. Les premières mentions documentaires locales datent de la fin du XVIIIe siècle.
Le festival n’est donc pas un spectacle folklorique inventé pour le tourisme : il résulte de plusieurs générations de pratiques, de transmissions familiales et d’adaptations.
Busó photographiés à Mohács en 1979. Crédit photo FOTO:FORTEPAN / Erdei Katalin (CC BY-SA 3.0).
Une traversée du Danube avant l’invasion de Mohács
Le dimanche du carnaval concentre aujourd’hui une grande partie des rituels les plus spectaculaires.
Des groupes de Busó traversent le Danube en barques pour rejoindre Mohács, un geste qui rappelle directement la légende de l’arrivée nocturne des créatures masquées.
Ils retrouvent ensuite les autres groupes dans la ville avant le grand défilé.
Busó, personnages costumés, chars, chevaux, musiciens et engins décorés envahissent les rues avant de rejoindre la place centrale.
La Hongrie n’est d’ailleurs pas avare en phénomènes saisonniers étonnants : lorsque l’hiver est loin derrière, le pays connaît aussi l’extraordinaire « floraison » de la Tisza, lorsque des millions d’éphémères émergent presque simultanément au-dessus de la rivière.
Un cercueil pour enterrer l’hiver
Le Busójárás pousse assez loin sa métaphore saisonnière.
Le dimanche, un cercueil symbolisant l’hiver est mis à l’eau dans le Danube.
Le soir, les participants se rassemblent autour d’un gigantesque feu de joie sur la place principale de Mohács.
Mais l’hiver bénéficie apparemment de deux enterrements, par prudence.
Le mardi gras, un second cercueil représentant la mauvaise saison est placé sur un autre grand bûcher et brûlé pendant que les participants dansent autour du feu.
Eau le dimanche, feu le mardi : l’hiver ne manque pas de recevoir le message.
Des participants en costume de Busó lors du carnaval de Mohács. Crédit photo Gábor Szakács (domaine public).
Un patrimoine culturel immatériel reconnu par l’UNESCO
En 2009, les festivités Busó de Mohács ont été inscrites sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’UNESCO.
Cette reconnaissance ne concerne pas seulement la parade.
Elle englobe les savoir-faire liés à la fabrication des masques, les costumes, les pratiques musicales, les groupes de Busó et surtout la transmission de la tradition entre générations.
Aujourd’hui, la fête attire des dizaines de milliers de visiteurs et rassemble plusieurs milliers de participants costumés.
Le tourisme a forcément transformé certaines pratiques, mais le Busójárás reste profondément lié à la vie locale de Mohács. Les groupes de Busó ne se constituent pas uniquement pour les quelques jours de carnaval : certains entretiennent leurs liens et leurs activités pendant toute l’année.
Quand a lieu le Busójárás ?
La date change chaque année puisqu’elle dépend du calendrier du carnaval et du mardi gras.
Le festival dure aujourd’hui environ six jours. Il commence traditionnellement le jeudi précédant le dimanche du carnaval et se termine le mardi gras.
Le week-end concentre les plus grandes manifestations publiques : arrivée des Busó, traversée du Danube, défilé et grand feu.
Le mardi marque ensuite l’adieu définitif à l’hiver avec l’incinération symbolique du cercueil.
Pour connaître les dates et horaires de la prochaine édition, le plus fiable reste de consulter le programme officiel du Busójárás de Mohács.
Busójárás en vidéo
Entre les cloches, les masques, les feux et la foule, la dimension sonore du Busójárás est presque aussi importante que son apparence. La vidéo permet donc de saisir quelque chose que les photographies ne peuvent pas vraiment restituer : ce carnaval est bruyant. Très bruyant.
Sources pour aller plus loin
- UNESCO – Les festivités Busó de Mohács, coutume de carnaval masqué marquant la fin de l’hiver
- Site officiel du Busójárás de Mohács – histoire, tradition et programme
- Visit Hungary – tradition, costumes et déroulement des festivités Busó
- Programme officiel du Busójárás







