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Le phare du Créac’h à Ouessant : une optique de 17 tonnes tourne sur 85 litres de mercure

Avec ses larges bandes noires et blanches dressées face à l’Atlantique, le phare du Créac’h est l’un des monuments les plus reconnaissables de l’île d’Ouessant. Sa lumière porte à environ 56 kilomètres et signale, avec le phare britannique de Bishop Rock, l’une des grandes portes maritimes de la Manche.

Mais la partie la plus étonnante est cachée sous ses lentilles. Son énorme système optique pèse 17 tonnes et tourne grâce à un dispositif contenant 85 litres de mercure. Cette technique ancienne permet de limiter les frottements, mais elle pose aujourd’hui un sérieux problème environnemental : l’État veut éliminer le mercure des phares français d’ici 2030 sans modifier les huit faisceaux caractéristiques du Créac’h.

Phare du Créac’h à Ouessant sous un ciel bleu
Le phare du Créac’h à Ouessant, reconnaissable à ses larges bandes noires et blanches. Crédit photo dyonis (CC BY 2.0).

À retenir

  • Le phare du Créac’h se trouve à l’ouest de l’île d’Ouessant, dans le Finistère.
  • Mis en service en décembre 1863, il mesure 54,85 mètres de hauteur totale.
  • Son feu blanc est visible officiellement à 30 milles nautiques, soit environ 56 kilomètres.
  • Son optique monumentale pèse 17 tonnes et repose sur un système utilisant 85 litres de mercure.
  • Sa signature lumineuse comporte huit faisceaux et produit, pour un observateur, deux éclats blancs groupés toutes les 10 secondes.
  • Le phare et le musée voisin sont actuellement fermés aux visiteurs, avec une réouverture annoncée à l’horizon 2027.

Une sentinelle noire et blanche à l’ouest d’Ouessant

Le Créac’h se trouve près de la pointe occidentale d’Ouessant, en pleine mer d’Iroise, aux coordonnées 48° 27,549′ N, 5° 07,740′ W.

Son nom vient du breton et signifie « promontoire ».

Contrairement à beaucoup de phares dont la silhouette blanche se détache surtout sur la mer, celui-ci est peint de larges bandes horizontales noires et blanches. Elles ne sont pas seulement décoratives : elles rendent également la tour plus facilement identifiable pendant la journée.

La tour atteint 54,85 mètres depuis sa base. Le feu se trouve quant à lui à environ 70 à 76 mètres au-dessus du niveau de la mer selon le point de référence utilisé. Cette différence explique pourquoi les fiches consacrées au Créac’h donnent parfois des hauteurs apparemment contradictoires.

Phare du Créac’h à Ouessant avec ses bandes noires et blanches


La tour rayée du phare du Créac’h à Ouessant. Crédit photo Gzen92 (CC BY-SA 4.0).

Le Créac’h appartient à cette petite famille de phares devenus des monuments à part entière. La tour d’Hercule en Galice, dont les origines remontent à l’époque romaine, pousse cette longévité à un niveau assez difficile à concurrencer.

Le phare le plus puissant d’Europe ? Un record à préciser

Le Créac’h est régulièrement présenté comme le phare le plus puissant d’Europe. La formule n’est pas sortie d’un bonnet de marin, mais elle demande tout de même quelques explications.

Le phare a connu plusieurs générations de systèmes lumineux depuis le XIXe siècle. Il a été électrifié dès 1888, puis considérablement renforcé pendant les décennies suivantes.

Dans les années 1930, une nouvelle lanterne et une optique spectaculaire ont été développées. La lanterne a notamment été présentée lors de l’Exposition internationale de Paris de 1937 avant l’installation de ce nouvel ensemble au Créac’h.

À cette époque, les documents patrimoniaux français indiquent que le phare est devenu le plus puissant du monde.

Ce record historique ne doit toutefois pas être confondu avec sa puissance actuelle. Les dispositifs d’éclairage ont évolué et la sécurité maritime repose désormais beaucoup moins sur une course à la quantité brute de lumière.

La fiche actuelle de la Direction interrégionale de la mer indique une portée de 30 milles nautiques, soit environ 55,6 kilomètres.

À titre de comparaison, les records attachés aux phares peuvent prendre des formes très différentes : Stannard Rock Light, construit sur un récif du lac Supérieur, est surtout célèbre pour son isolement plutôt que pour la puissance de sa lanterne.

Pointe de Pern à Ouessant avec le phare du Créac’h en arrière-plan
La pointe de Pern à Ouessant, avec le phare du Créac’h visible en arrière-plan. Crédit photo Stéphane Lesbats / IFREMER (CC BY 4.0).

Quatre lentilles, deux étages et huit faisceaux

Le dispositif actuel du Créac’h est particulièrement inhabituel.

La DIRM décrit une optique composée de quatre lentilles de 0,65 mètre de distance focale, installées sur deux étages. Cette disposition superposée est considérée comme unique.

Quatre lampes de 2000 watts assurent actuellement l’éclairage de l’ensemble.

La rotation de l’optique crée huit faisceaux lumineux. Pourtant, si l’on observe le phare depuis un point fixe en mer, sa signature officielle est constituée de deux éclats blancs groupés toutes les dix secondes.

Ce rythme n’est pas anodin. Comme les couleurs ou les séquences de clignotement, il permet aux navigateurs d’identifier un phare sans avoir besoin de lire son nom sur la tour, ce qui serait de toute façon une méthode légèrement ambitieuse à plusieurs dizaines de kilomètres.

Phare du Créac’h allumé de nuit à Ouessant


Le phare du Créac’h en fonctionnement de nuit sur l’île d’Ouessant. Crédit photo Cribegh (domaine public).

Une optique de 17 tonnes posée sur 85 litres de mercure

C’est probablement le chiffre le plus surprenant du Créac’h : son ensemble optique pèse environ 17 tonnes.

Faire tourner régulièrement une telle masse tout en maintenant une vitesse extrêmement stable n’est évidemment pas une mince affaire.

Les ingénieurs ont longtemps utilisé dans les grands phares un système exploitant du mercure liquide pour réduire très fortement les frottements. Le Créac’h en contient pas moins de 85 litres.

À température ambiante, un litre de mercure pèse environ 13,5 kg. Les 85 litres présents dans le dispositif représentent donc plus d’une tonne de métal liquide.

Le ministère chargé de la Mer précise qu’il s’agit d’un volume trois fois supérieur à celui de la deuxième plus grande cuve encore utilisée dans un phare français.

Cette installation hors norme explique notamment pourquoi son remplacement ne peut pas se résumer à commander un gros roulement sur catalogue.

Pointe du Créac’h et phare du Créac’h sur l’île d’Ouessant
La pointe du Créac’h et son phare sur la côte occidentale d’Ouessant. Crédit photo Gzen92 (CC BY-SA 4.0).

Un phare construit en 1863 et sans cesse modernisé

L’idée de renforcer la signalisation maritime d’Ouessant est bien plus ancienne que le phare actuel.

Au milieu du XIXe siècle, le phare du Stiff, installé à l’est de l’île depuis le XVIIe siècle, ne suffit plus à signaler tous les dangers d’un secteur particulièrement fréquenté.

Un décret impérial autorise la construction d’un second grand phare en 1860. Le Créac’h entre en service en décembre 1863.

Il est ensuite constamment modernisé.

L’électrification intervient le 4 novembre 1888. L’ancienne optique n’est d’ailleurs pas jetée : elle est démontée puis réinstallée au phare du Stiff.

Le Créac’h reçoit ensuite plusieurs générations d’équipements, dont un radiophare en 1912 et un dispositif sonore de type diaphone dans les années 1930.

Comme le phare de San Juan de Salvamento, rendu célèbre sous le nom de « phare du bout du monde », le Créac’h raconte ainsi autant l’évolution des techniques que l’histoire de la navigation.

Phare du Créac’h à Ouessant photographié par Jules Duclos en 1873
Le phare du Créac’h photographié à Ouessant en 1873, seulement une dizaine d’années après sa mise en service. Crédit photo Jules Duclos / Bibliothèque nationale de France (domaine public).

Le phare est aujourd’hui protégé au titre des Monuments historiques depuis 2011, avec ses bâtiments annexes et son enclos.

Pourquoi faut-il maintenant retirer le mercure ?

Ce qui constituait autrefois une solution technique particulièrement efficace est devenu un problème sanitaire et environnemental.

Le mercure est un métal toxique dont l’utilisation est progressivement éliminée. L’État français prévoit désormais de retirer le mercure de l’ensemble des phares maritimes d’ici 2030.

Pour les petits dispositifs optiques, des solutions modernes existent déjà.

Au Créac’h, la masse de 17 tonnes et les dimensions du mécanisme compliquent sérieusement l’exercice. Il ne suffit pas non plus de faire tourner l’optique : il faut conserver une rotation suffisamment régulière pour maintenir exactement la signature lumineuse historique du phare.

L’un des objectifs imposés par l’État est donc de préserver ses huit faisceaux.

Trois solutions techniques encore en compétition en 2026

Un appel à manifestation d’intérêt a été lancé à la fin de 2025 pour trouver un remplacement au système actuel.

Neuf dossiers ont été déposés.

En juillet 2026, trois propositions ont été retenues pour poursuivre les études : deux utilisent un principe de chemin de roulement et la troisième une couronne d’orientation segmentée à billes.

Les deux premiers projets sont portés par CREATECTE-AR MECA et ArteOh !, tandis que la solution à couronne segmentée est proposée par Yann Lijour et Konan Senda.

À la date de publication de cet article, aucune solution définitive n’a encore été sélectionnée. L’État annonce son choix pour la fin de l’année 2026.

Reportage de France 3 Bretagne consacré en février 2025 au devenir du phare du Créac’h et à la préservation de sa signature lumineuse.

Cette problématique illustre parfaitement un paradoxe du patrimoine industriel : conserver un monument ne signifie pas nécessairement conserver chacune de ses technologies pour l’éternité. Encore faut-il trouver un remplacement capable de fonctionner aussi bien qu’un mécanisme conçu à une époque où 85 litres de mercure semblaient être une solution tout à fait raisonnable.

Peut-on visiter le phare du Créac’h ?

Le phare du Créac’h ne se visite pas actuellement.

Le musée des Phares et Balises installé dans l’ancienne centrale électrique du site est lui aussi fermé. Il a accueilli des visiteurs jusqu’en novembre 2023 avant le lancement d’un important chantier de rénovation.

Le Département du Finistère prévoit sa réouverture à l’horizon 2027, avec environ 900 m² de parcours muséal.

La grande nouveauté devrait être l’ouverture du phare du Créac’h lui-même aux visiteurs.

Cette ouverture permettra d’ajouter une visite spectaculaire à un site qui vaut déjà le détour pour son environnement côtier. Dans un registre paysager similaire, mais quelques centaines de kilomètres plus au nord, le phare de Neist Point sur l’île de Skye offre lui aussi une excellente démonstration de la capacité des ingénieurs à choisir les endroits les moins pratiques possibles pour construire un bâtiment.

Coucher de soleil derrière le phare du Créac’h à Ouessant
Coucher de soleil derrière le phare du Créac’h sur l’île d’Ouessant. Crédit photo Vuldendive (CC BY-SA 3.0).

Où se trouve le phare du Créac’h ?

Le phare se trouve à l’ouest de l’île d’Ouessant, dans le Finistère, à quelques kilomètres du bourg de Lampaul.

Coordonnées GPS : 48.45915, -5.12899. Voici sa position sur Google Maps:

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Même sans pouvoir entrer dans la tour actuellement, la pointe du Créac’h permet d’observer le phare, le littoral rocheux et l’océan Atlantique.

Par temps clair, ses bandes noires et blanches lui donnent presque l’allure d’un immense poteau de signalisation planté au bout de la Bretagne. Une impression assez juste : depuis plus de 160 ans, c’est exactement son métier.

Phare du Créac’h à Ouessant avec ses bandes noires et blanches
Le phare du Créac’h à Ouessant, reconnaissable à ses bandes horizontales noires et blanches. Crédit photo Alix Choma Bex (CC BY-SA 4.0).

Sources pour aller plus loin

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