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Joseph Schleifstein, l’enfant de 4 ans qui a survécu à Buchenwald

Sur une photographie prise en 1945, un petit garçon est assis sur le marchepied d’un camion de l’UNRRA, l’organisme chargé d’aider les populations déplacées après la guerre. Il porte une veste, un pantalon court, de grosses chaussures et regarde l’objectif avec un sérieux étonnant pour son âge.

Il s’appelle Joseph Schleifstein et il vient d’avoir 4 ans.

Quelques semaines auparavant, il était encore prisonnier du camp de concentration de Buchenwald. Son père avait réussi à l’y faire entrer clandestinement en le cachant dans un sac.

L’histoire de cet enfant, longtemps restée méconnue, constitue l’un des récits les plus étonnants parmi ceux des très jeunes survivants de Buchenwald.

Joseph Schleifstein à 4 ans après la libération de Buchenwald en 1945
Joseph Schleifstein, âgé de 4 ans, assis sur le marchepied d’un camion de l’UNRRA peu après la libération de Buchenwald en 1945. Crédit photo photographe inconnu / United States Holocaust Memorial Museum (domaine public).

Joseph Schleifstein, un enfant juif né dans la Pologne occupée

Joseph Schleifstein est né sous le nom de Josef, ou Janek, Szlajfaztajn le 7 mars 1941 à Sandomierz, en Pologne.

Il n’a donc connu pendant ses premières années qu’un pays occupé par l’Allemagne nazie.

À la fin de 1942, les autorités allemandes établissent un ghetto pour les Juifs à Sandomierz. Joseph y reste avec ses parents, Israel et Esther, jusqu’à sa liquidation en janvier 1943.

La famille est ensuite déplacée. Ses parents sont soumis au travail forcé tandis que Joseph doit être caché pendant une partie de cette période.

Pour un très jeune enfant juif, être découvert pouvait signifier une mort immédiate. D’autres enfants ont survécu à la Shoah grâce à de tels réseaux de cache. En Belgique, Andrée Geulen a ainsi participé clandestinement à la mise à l’abri de centaines d’enfants juifs.

Ailleurs en Europe, Ida et Louise Cook ont elles aussi aidé des familles juives à fuir le nazisme, en utilisant notamment leurs voyages en Allemagne et en Autriche.

Mais pour Joseph, le danger augmente encore en janvier 1945.

Caché dans un sac pour entrer à Buchenwald

Alors que l’Armée rouge progresse en Pologne, les nazis évacuent de nombreux camps et sites de travail forcé vers l’intérieur du Reich.

La famille Schleifstein est séparée.

Esther est déportée au camp de concentration de Bergen-Belsen. Israel et son fils sont envoyés à Buchenwald, près de Weimar, où ils arrivent le 20 janvier 1945.

Joseph n’a alors que 3 ans.

Selon le récit conservé par le United States Holocaust Memorial Museum, son père réussit à franchir la sélection en cachant Joseph dans un grand sac où il transporte ses outils de travail du cuir.

Le petit garçon doit rester parfaitement silencieux.

Le stratagème fonctionne.

Joseph entre ainsi dans Buchenwald sans être découvert lors de la sélection.

Un enfant de 3 ans clandestin dans le camp

Faire entrer Joseph n’est cependant que la première partie du problème.

Il faut maintenant le maintenir en vie.

Son père reçoit l’aide d’autres prisonniers, qui participent à sa protection. Joseph ne peut toutefois rester continuellement caché et sa présence finit par être connue.

La notice biographique du United States Holocaust Memorial Museum rapporte que les gardiens SS finissent par tolérer l’enfant, notamment parce qu’ils apprécient les compétences de son père dans le travail du cuir. Joseph est même décrit comme étant devenu une sorte de « mascotte » du camp.

Une petite tenue rayée de prisonnier est confectionnée pour lui.

Il aurait parfois participé aux appels avec les autres détenus, tout en devant être dissimulé lors de certaines inspections.

Cette situation ne lui garantit évidemment aucune sécurité. Joseph racontera notamment avoir été placé un jour dans une file destinée à une exécution avant que son père ne réussisse à intervenir.

Il tombe également gravement malade pendant sa détention et passe quelque temps à l’infirmerie.

Il fête ses 4 ans à Buchenwald

Le 7 mars 1945, Joseph Schleifstein fête son quatrième anniversaire à l’intérieur du camp.

Il compte alors parmi les plus jeunes détenus de Buchenwald.

Pendant ce temps, l’armée américaine se rapproche et la situation du camp devient de plus en plus chaotique.

Au début du mois d’avril, les SS commencent à évacuer des dizaines de milliers de prisonniers. Beaucoup meurent pendant ces transports et ces marches forcées.

Une organisation clandestine de détenus tente parallèlement de protéger certains prisonniers et de ralentir les évacuations.

La libération de Buchenwald le 11 avril 1945

Le 11 avril 1945, les unités américaines approchent de Buchenwald.

Les SS reçoivent dans la matinée l’ordre de quitter le camp. Les gardiens abandonnent progressivement les miradors tandis que des prisonniers appartenant à la résistance clandestine s’emparent des armes cachées.

Vers 16 heures, les détenus ont pris le contrôle du camp. Des éclaireurs des 4e et 6e divisions blindées américaines arrivent environ une heure plus tard.

Environ 21 000 prisonniers sont encore présents à Buchenwald, parmi lesquels plus de 900 enfants et adolescents.

Joseph Schleifstein est l’un d’eux.

Joseph Schleifstein avec un groupe d'enfants survivants du camp de Buchenwald


Groupe d’enfants survivants de Buchenwald après la libération. Joseph Schleifstein se trouve au premier rang, quatrième en partant de la gauche. Les garçons portent des vêtements confectionnés à partir d’uniformes allemands en raison du manque de vêtements disponibles. Crédit photo United States Holocaust Memorial Museum (domaine public).

La présence de centaines de mineurs à Buchenwald n’était pas le fruit du hasard. Des prisonniers avaient organisé dans les blocs 8 et 66 des espaces destinés à protéger autant que possible les enfants et adolescents des travaux forcés, des violences et des sélections.

Le mémorial de Buchenwald indique que 904 enfants et adolescents se trouvaient encore dans le camp au moment de sa libération.

Joseph était cependant exceptionnellement jeune : il venait tout juste d’avoir quatre ans.

Quelques semaines plus tard, ailleurs en Europe, la fin de l’occupation donne lieu à des scènes radicalement différentes : aux Pays-Bas, des enfants sont photographiés rayonnants de joie, accrochés à un train lors de la libération en 1945.

Le petit garçon photographié après la libération

La présence d’un enfant aussi jeune parmi les survivants attire rapidement l’attention.

Joseph est photographié à plusieurs reprises dans les semaines et mois suivant la libération.

L’image la plus connue est celle du camion de l’UNRRA, United Nations Relief and Rehabilitation Administration, sur lequel il apparaît minuscule à côté de l’énorme roue du véhicule.

Son numéro de prisonnier, 11651, est encore visible sur ses vêtements.

D’autres photographies montrent les enfants de Buchenwald après leur libération. Le manque de vêtements civils est tel que certains garçons portent alors des tenues fabriquées à partir d’uniformes allemands récupérés.

Ces images donnent un visage aux chiffres : derrière les centaines d’enfants recensés à la libération, certains étaient encore assez petits pour ne pas atteindre la hauteur d’une roue de camion.

Joseph est envoyé en Suisse

Après la libération, Joseph fait partie des jeunes survivants envoyés en Suisse afin de récupérer physiquement.

En juin 1945, il est notamment photographié dans le camp de quarantaine de Rheinfelden avec d’autres enfants et adolescents libérés de Buchenwald.

Son père, de son côté, cherche Esther.

Personne ne sait encore avec certitude si elle a survécu à Bergen-Belsen.

La recherche va durer plusieurs mois.

Enfant probablement Joseph Schleifstein en tenue de déporté lors d'une cérémonie à Buchenwald en 1946
Des personnes déplacées juives participent à une cérémonie commémorative à Buchenwald vers 1946. Le petit garçon en tenue rayée au premier plan est probablement Joseph Schleifstein, sans que son identification soit considérée comme certaine par les archives. Crédit photo United States Holocaust Memorial Museum (domaine public).

Joseph retrouve finalement sa mère

Contre toute attente, Esther Schleifstein a survécu.

La famille est finalement réunie en 1946 à Dachau, où l’armée américaine avait établi un camp pour personnes déplacées dans l’ancien complexe concentrationnaire.

Joseph retrouve donc sa mère environ un an après en avoir été séparé.

Une autre photographie le montre en 1946 lors d’une cérémonie commémorative à Buchenwald, toujours vêtu de son ancienne petite tenue rayée.

Joseph Schleifstein portant son ancienne tenue de prisonnier lors d'une cérémonie à Buchenwald en 1946


Joseph Schleifstein en 1946, vêtu de son ancienne tenue de prisonnier lors d’une cérémonie commémorative à Buchenwald. Crédit photo United States Holocaust Memorial Museum (domaine public).

Une nouvelle vie à New York

En 1947, Israel, Esther et Joseph Schleifstein émigrent aux États-Unis.

La famille s’installe à New York.

Joseph grandit à Brooklyn et mène ensuite une existence beaucoup plus discrète. Il travaille notamment pendant environ 25 ans pour l’entreprise de télécommunications AT&T.

Pendant des décennies, il parle très peu de son enfance.

Une grande partie de son histoire reste ainsi inconnue du grand public jusqu’à la fin des années 1990.

Une histoire qui rappelle étrangement La vie est belle

Le parcours de Joseph Schleifstein a souvent été rapproché du film La vie est belle de Roberto Benigni, sorti en 1997.

Dans le film, Guido tente de protéger son jeune fils Giosuè de la réalité du camp en transformant ce qu’il vit en une sorte de jeu.

Le parallèle avec Joseph est évident : un très jeune garçon juif détenu dans un camp et un père prêt à tout pour le maintenir en vie.

Certaines sources, notamment l’exposition historique réalisée avec la Fondation des mémoriaux de Buchenwald et Mittelbau-Dora, présentent même l’histoire de Joseph comme ayant servi de base au film.

La relation exacte entre son parcours et le scénario reste toutefois moins simple que cette formule ne le laisse entendre. Roberto Benigni a évoqué plusieurs sources d’inspiration, notamment l’expérience de son propre père pendant la guerre et le témoignage du survivant italien d’Auschwitz Rubino Romeo Salmonì.

Mieux vaut donc considérer Joseph comme une histoire réelle présentant un parallèle extraordinaire avec le film plutôt que résumer la genèse de La vie est belle à son seul destin.

L’un des plus jeunes survivants de Buchenwald

Parmi les centaines d’enfants et d’adolescents encore présents à Buchenwald lors de sa libération, Joseph Schleifstein occupait une place à part par son âge : il venait tout juste d’avoir quatre ans.

Son parcours montre à quel point la survie pouvait dépendre d’une succession de décisions, d’entraides et de hasards. Sans la détermination de son père, l’aide de plusieurs détenus et quelques circonstances exceptionnelles, son histoire aurait probablement connu une tout autre issue.

Les photographies conservées de 1945 donnent aujourd’hui un visage à ce destin : celui d’un petit garçon qui, après avoir vécu ses premières années dans la peur et la clandestinité, pouvait enfin apparaître au grand jour.

Sources pour aller plus loin

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