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Des peintres en équilibre sur la tour Eiffel en 1907

En septembre 1907, un photographe de l’Agence Rol immortalise un peintre perché dans la structure de la tour Eiffel, un pied sur une poutrelle et le corps presque suspendu au-dessus de Paris. Sur cette photographie désormais conservée par la Bibliothèque nationale de France, aucun harnais moderne ni ligne de vie comparable aux équipements actuels n’est visible.

Longtemps diffusée sur Internet comme une image de peintres de la tour Eiffel « vers 1910 », cette scène est en réalité datée précisément de 1907. Elle documente une véritable campagne de peinture de la Dame de fer, l’année même où Gustave Eiffel choisit pour son monument une nouvelle couleur jaune-brun.

Peintre en équilibre sur la tour Eiffel lors de la campagne de peinture de 1907
Un peintre en équilibre sur un escalier de la tour Eiffel en septembre 1907. Photographie de l’Agence Rol, Bibliothèque nationale de France (domaine public).

À retenir

  • La célèbre photographie souvent datée de 1910 montre en réalité un peintre de la tour Eiffel en septembre 1907.
  • Elle provient de l’Agence Rol et est conservée par la Bibliothèque nationale de France.
  • La campagne de 1907 correspond au choix par Gustave Eiffel de la couleur jaune-brun.
  • La tour Eiffel doit être régulièrement repeinte pour protéger son fer puddlé contre la corrosion.
  • Le rythme d’entretien fixé à la fin du XIXe siècle est d’environ une campagne tous les sept ans.
  • Aujourd’hui, une campagne représente environ 250 000 m² de surface et 60 tonnes de peinture.
  • Les peintres modernes travaillent avec harnais, filets et environ 55 km de lignes de vie.
  • D’autres photographies spectaculaires de peintres de la Tour sont conservées pour les campagnes de 1924 et 1932.

Cette photo de peintres de la tour Eiffel ne date pas de 1910

La confusion a la vie dure.

Pendant des années, cette photographie a été reproduite sur des blogs, Pinterest et différentes collections d’images avec des légendes évoquant 1910 ou plus vaguement « les années 1910 ».

La notice de la Bibliothèque nationale de France est aujourd’hui beaucoup plus précise.

Elle identifie le cliché comme :

« Tour Eiffel, peinture, peintre en équilibre sur un escalier de la Tour Eiffel, en septembre 1907 ».

La référence de l’Agence Rol est Rol, 8056 bis.

Plus intéressant encore, le négatif est relié à plusieurs publications parues dès 1907, notamment La Vie illustrée, La Revue hebdomadaire et Armes et sports.

La date de 1907 n’est donc pas une simple estimation faite un siècle plus tard.

Pourquoi faut-il repeindre la tour Eiffel ?

La tour Eiffel n’est pas construite en acier mais en fer puddlé, un fer presque pur obtenu par un procédé permettant de réduire fortement sa teneur en carbone.

Ce matériau est robuste, mais il possède un ennemi extrêmement banal : la corrosion.

Pluie, humidité, pollution et variations météorologiques attaquent progressivement les surfaces métalliques. La peinture forme donc une couche protectrice qui empêche autant que possible l’eau d’atteindre directement le fer.

Gustave Eiffel attachait énormément d’importance à cet entretien.

Le site officiel du monument rappelle d’ailleurs cette idée exprimée par l’ingénieur dans La Tour de 300 mètres : la peinture constitue l’un des éléments essentiels de la conservation d’une construction métallique.

Autrement dit, repeindre la Tour n’est pas une coquetterie destinée à la rendre jolie sur les cartes postales.

Sans entretien régulier de sa peinture, la structure rouillerait.

Cette obsession de la maintenance paraît moins spectaculaire que la construction elle-même, mais elle est ce qui permet à l’ouvrage de traverser les décennies.

Dans le Paris de la même époque, les ouvriers s’activent aussi sous les rues : les photographies de la construction du métro parisien montrent une autre facette impressionnante des grands chantiers du début du XXe siècle.

De quelle couleur était la tour Eiffel en 1907 ?

La tour Eiffel n’a pas toujours été marron.

Elle a changé plusieurs fois de robe depuis sa construction :

  • 1887-1888 : rouge Venise ;
  • 1889 : brun rouge ;
  • 1892 : ocre brun ;
  • 1899 : cinq tons allant du jaune orangé à la base au jaune clair au sommet ;
  • 1907 : adoption du jaune-brun ;
  • 1954 : retour à un rouge brun ;
  • à partir de 1968 : brun Tour Eiffel.

La campagne de peinture de 1907 est donc particulièrement importante : Gustave Eiffel choisit alors la teinte jaune-brun qui va rester utilisée pendant plusieurs décennies.

Cette couleur historique est également celle vers laquelle la Tour est revenue lors de sa 20e campagne de peinture engagée au XXIe siècle.

Les photographies noir et blanc de 1907 ne permettent évidemment pas d’apprécier cette teinte, mais elles montrent précisément les hommes qui étaient en train de l’appliquer.

Comment travaillaient les peintres de la tour Eiffel en 1907 ?

C’est évidemment ce qui saute aux yeux sur la photographie.

Le peintre se tient directement sur la charpente métallique, entouré de poutrelles, d’escaliers et de vide.

Aucun harnais moderne n’est visible sur le cliché.

Il serait toutefois imprudent d’affirmer à partir d’une seule photographie que ces ouvriers ne disposaient absolument d’aucun moyen de sécurité hors champ.

Ce que l’on peut affirmer, en revanche, c’est que leurs conditions de travail étaient sans commune mesure avec celles des peintres actuels.

Aujourd’hui, avant même le début du chantier, des équipes installent :
– des lignes de vie ;
– des filets de sécurité ;
– des protections contre les chutes d’objets ;
– des systèmes permettant d’attacher outils, pots et brosses.

Les peintres portent des harnais leur permettant de rester constamment attachés lorsqu’ils se déplacent sur la structure.

Le site officiel annonce environ 55 kilomètres de lignes de vie sur une campagne moderne.

Un contraste assez vertigineux avec la silhouette solitaire de 1907.

Pour découvrir le Paris que ces ouvriers voyaient sous leurs pieds, les photographies du vieux Paris réalisées par Eugène Atget offrent un remarquable voyage dans les rues de la même époque.

La peinture de la tour Eiffel se fait encore largement à la main

Le matériel de sécurité a radicalement changé.

Le geste, beaucoup moins.

La peinture de la tour Eiffel est encore appliquée en grande partie manuellement à la brosse.

Avant d’appliquer la couche de finition, les équipes inspectent la structure, repèrent les parties corrodées, nettoient les surfaces puis appliquent différentes couches protectrices.

Une campagne complète peut durer de 18 mois à plus de trois ans, notamment parce que la météo impose de nombreux arrêts.

Impossible, par exemple, de peindre correctement une structure détrempée ou dont la température est inadaptée.

La tour Eiffel fait plus de 300 mètres de haut, mais son entretien reste donc en bonne partie une gigantesque affaire de pinceaux.

Combien de peinture faut-il pour repeindre la tour Eiffel ?

Les chiffres donnent une idée de l’échelle du chantier.

Une campagne moderne représente environ :

  • 250 000 m² de surface à traiter ;
  • 60 tonnes de peinture ;
  • environ 50 peintres spécialisés dans le travail en hauteur ;
  • 55 km de lignes de vie ;
  • jusqu’à plusieurs années de travaux.

Le site officiel estime également qu’environ 15 tonnes de peinture sont érodées entre deux campagnes.

Depuis sa construction, la Tour a déjà connu une vingtaine de grandes campagnes de remise en peinture.

Le rythme théorique d’environ sept ans remonte à 1899, même si les circonstances historiques ont parfois bouleversé le calendrier.

La campagne prévue après 1907, par exemple, n’arrive qu’en 1917, avec du retard en raison de la Première Guerre mondiale.

Alors pourquoi parle-t-on autant de la tour Eiffel en 1910 ?

Même si cette photographie ne date pas de 1910, l’année reste capitale dans l’histoire du monument.

Lorsque la tour Eiffel est construite pour l’Exposition universelle de 1889, son avenir n’est pas garanti pour l’éternité.

La concession obtenue par Gustave Eiffel doit prendre fin après vingt ans.

Au début du XXe siècle, l’idée de démonter la Tour est donc très sérieusement envisagée.

Eiffel multiplie alors les expériences scientifiques afin de prouver son utilité : météorologie, aérodynamique et surtout télégraphie sans fil.

La hauteur exceptionnelle de la Tour en fait une antenne idéale.

En 1909, une station militaire permanente de radiotélégraphie est installée sous le Champ-de-Mars et son intérêt stratégique devient évident.

Le 1er janvier 1910, la concession de Gustave Eiffel est prolongée de 70 ans.

La Tour est sauvée.

Les ouvriers photographiés en 1907 repeignaient donc un monument qui, trois ans plus tard, aurait théoriquement pu perdre sa raison d’être.

Et son histoire allait continuer à produire des épisodes étonnants : en 1925, l’escroc Victor Lustig réussira même à « vendre » la tour Eiffel à un ferrailleur en lui faisant croire qu’elle allait être démontée.

En 1924, les peintres sont toujours perchés dans la charpente

Dix-sept ans après la photographie de 1907, le décor n’a guère changé.

Une remarquable plaque photographique de l’Agence Meurisse, conservée par la BnF, montre les travaux de réfection de la peinture de la Tour en 1924.

Peintre travaillant sur la structure de la tour Eiffel lors de la campagne de 1924


Réfection de la peinture de la tour Eiffel en 1924. Photographie de l’Agence Meurisse, Bibliothèque nationale de France (domaine public).

Le cliché permet surtout de comprendre la difficulté de la tâche.

Il ne s’agit pas de travailler depuis une grande plateforme horizontale, mais de suivre une charpente composée de milliers d’éléments métalliques, de croisillons et de poutrelles inclinées.

Chaque zone doit être atteinte.

Et chaque portion exposée doit être protégée.

En 1932, les photographes retournent voir les peintres de la Tour

Une nouvelle campagne de peinture débute en 1932.

Cette fois, l’Agence Rol produit une petite série particulièrement spectaculaire aujourd’hui conservée par la Bibliothèque nationale de France.

Sur l’un des clichés, un peintre travaille littéralement suspendu au milieu de la structure métallique.

Peintre travaillant suspendu dans la structure de la tour Eiffel en 1932
Peintre au travail dans la structure de la tour Eiffel en avril 1932. Photographie de l’Agence Rol, Bibliothèque nationale de France (domaine public).

Une autre image de la même série montre plusieurs ouvriers répartis sur les poutrelles.

Peintres au travail sur les poutrelles de la tour Eiffel en 1932


Des peintres au travail sur la tour Eiffel en avril 1932. Photographie de l’Agence Rol, Bibliothèque nationale de France (domaine public).

Ils montrent que, vingt-cinq ans après la photographie de 1907, le métier reste spectaculairement exposé au vide.

Une tour qui change de couleur mais pas de méthode

Depuis 1889, la tour Eiffel a changé plusieurs fois de couleur, connu deux guerres mondiales, servi d’antenne, accueilli la radio puis la télévision et vu Paris se transformer tout autour d’elle.

Ses campagnes de peinture constituent pourtant une étonnante continuité.

Les équipements de sécurité ont été révolutionnés, les produits ont évolué et la surveillance de la corrosion est désormais beaucoup plus poussée.

Mais il reste toujours des femmes et des hommes qui doivent parcourir l’immense treillis métallique, inspecter chaque zone et manier une brosse à plusieurs dizaines ou centaines de mètres du sol.

Les photographies de 1907, 1924 et 1932 ne montrent donc pas seulement des ouvriers particulièrement à l’aise avec le vide.

Elles documentent l’entretien indispensable d’un monument que l’on aurait pu démonter en 1910 et qui est devenu l’un des symboles les plus reconnaissables de Paris.

Sources pour aller plus loin

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