Dans le golfe de Finlande, près de Kronstadt et de Saint-Pétersbourg, Fort Alexander ressemble à un navire de pierre échoué au milieu de l’eau. Ce fort militaire russe, aussi appelé Fort Alexander I, Fort Alexandre ou encore Plague Fort (fort de la peste), a été construit au XIXe siècle sur une île artificielle pour défendre l’accès maritime à Saint-Pétersbourg.
Crédit photo Andrew Shiva / Wikipedia (CC BY-SA 4.0).
Mais sa réputation ne vient pas seulement de son allure massive. À partir de la fin du XIXe siècle, le fort a été transformé en laboratoire isolé pour étudier la peste et produire des sérums. Un endroit parfait pour travailler sur des maladies dangereuses : loin de la ville, entouré d’eau, et suffisamment sinistre pour que même les microbes hésitent à sortir prendre l’air.
À retenir
Fort Alexander est un fort naval russe construit entre 1838 et 1845 sur une île artificielle du golfe de Finlande. Il servait à protéger Saint-Pétersbourg et Kronstadt, avant d’abriter, de 1899 à 1917, un laboratoire consacré à la peste et à d’autres maladies bactériennes.
Un fort construit sur une île artificielle
Le Fort Alexander a été bâti entre 1838 et 1845, sous le règne de Nicolas Ier. Il portait le nom de l’empereur Alexandre Ier et faisait partie du système défensif de Kronstadt, destiné à protéger l’accès maritime à Saint-Pétersbourg. La capitale impériale russe dépendait fortement de ses voies d’eau : contrôler le golfe de Finlande était donc une question militaire majeure.
Le fort a été construit sur une île artificielle, au sud de Kotlin, près de la base navale de Kronstadt. Pas de récif ou d’îlot, ses fondations étant maintenues par des poutres sur le fond marin. Sa forme ovale abritait une cour centrale (rappelant un peu fort Boyard) et plusieurs niveaux de casemates. L’ensemble mesurait environ 90 mètres sur 60 mètres, avec une surface de plus de 5000 m². Il pouvait accueillir jusqu’à 1000 hommes et disposait de nombreux emplacements d’artillerie.
Crédit photo Армонд (domaine public).
Cette idée de forteresse isolée au milieu de l’eau se retrouve dans d’autres architectures militaires maritimes, comme les tours du fort Red Sands, vestiges des forts Maunsell britanniques posés dans l’estuaire de la Tamise. Dans les deux cas, la mer sert autant de protection que de frontière psychologique : quand le décor ressemble déjà à une quarantaine, l’ambiance est posée.
Crédit photo David Orban (CC BY 2.0).
Fort Alexander n’était pas isolé dans sa mission. Il fonctionnait avec d’autres fortifications de Kronstadt, comme Fort Kronshlot, Fort Peter I ou Fort Constantin, afin de bloquer l’accès maritime à Saint-Pétersbourg. Le fort n’a pas connu de grande bataille directe, mais il a participé à la dissuasion militaire autour de Kronstadt.
Pendant la guerre de Crimée, au milieu du XIXe siècle, les flottes britannique et française ont approché la zone, mais les fortifications russes et les champs de mines ont contribué à décourager une attaque contre Kronstadt. Fort Alexander a donc surtout joué son rôle par sa présence : une grosse masse d’artillerie sur l’eau, version XIXe siècle du panneau “mauvaise idée”.
Crédit photo Kaspar C (CC BY-SA 2.0).
Comme beaucoup de constructions militaires isolées, le fort avait une double fonction : empêcher l’ennemi d’entrer, mais aussi tenir les hommes à distance du continent. Cette logique d’isolement défensif évoque, dans un registre plus carcéral, le château d’If, parfois présenté comme l’Alcatraz français, autre bâtiment entouré d’eau où l’architecture et la géographie travaillent ensemble pour décourager les escapades.
Crédit photo Kaspar C (CC BY-SA 2.0).
Le Plague Fort, laboratoire isolé contre la peste
À la fin du XIXe siècle, Fort Alexander a changé de rôle. La peste représentait encore une menace sérieuse, et les autorités russes cherchaient un lieu isolé pour mener des recherches bactériologiques. Le fort, entouré d’eau et proche de Saint-Pétersbourg, offrait un compromis idéal : assez loin pour limiter les risques, assez près pour rester accessible.
En 1897, le fort a été confié à l’Institut impérial de médecine expérimentale pour y installer un laboratoire. Les travaux scientifiques y ont réellement commencé en 1899. Les chercheurs y étudiaient notamment la peste et produisaient des sérums et vaccins à partir de chevaux immunisés. Le laboratoire a aussi travaillé sur d’autres maladies comme le choléra, le tétanos, le typhus ou certaines infections bactériennes.
C’est cette période qui a donné au lieu son surnom de fort de la peste. On imagine difficilement nom plus rassurant pour une destination de week-end, sauf peut-être “Camping des spores”.
Crédit photo David Orban (CC BY 2.0).
Cette association entre île, isolement et expérimentation dangereuse trouve un écho beaucoup plus tardif et plus glaçant avec l’île de Vozrozhdeniya, ancienne zone d’essais biologiques devenue île empoisonnée. Fort Alexander relevait d’une logique scientifique impériale et sanitaire, mais dans les deux cas, l’eau a servi de cordon de séparation entre les manipulations dangereuses et le reste du monde.
Crédit photo Витольд Муратов (CC BY-SA 3.0).
Des recherches dangereuses et des morts parmi le personnel
Le travail mené au Fort Alexander était risqué. Les chercheurs manipulaient des agents infectieux dangereux dans des conditions qui, malgré les précautions de l’époque, restaient très éloignées des laboratoires modernes de haute sécurité.
Plusieurs cas de peste ont touché le personnel du laboratoire. Des épisodes de peste bubonique ou pneumonique sont mentionnés en 1904 et 1907, avec deux décès parmi les personnes travaillant sur place. Après la révolution de 1917, les activités scientifiques du fort ont cessé et les équipements ont été transférés vers d’autres instituts.
Cette histoire explique pourquoi Fort Alexander reste l’un des lieux abandonnés les plus inquiétants autour de Saint-Pétersbourg : il a été à la fois un ouvrage militaire, un site scientifique et un espace de quarantaine symbolique.
Crédit photo Stalker20172017 (CC BY-SA 4.0).
Que reste-t-il du Fort Alexander aujourd’hui ?
Aujourd’hui, Fort Alexander est surtout connu pour son apparence spectaculaire : une forteresse ovale posée sur l’eau, partiellement abandonnée, marquée par le temps, l’humidité et son passé très particulier. Sa silhouette massive attire les amateurs de lieux insolites, d’architecture militaire et d’urbex, même si l’accès n’est pas comparable à une visite de musée classique.
L’endroit est encore chargé d’histoires mystérieuses et une partie est encore préservée, ce qui attire les explorateurs en quête de sensations fortes : fans d’urbex et même parfois des fêtards lors de rave party. Il est accessible soit à pied quand la mer est gelée en hiver, soit par bateau.
Crédit photo Stalker20172017 (CC BY-SA 4.0)
Ses coordonnées GPS sont : 9°59’22.5″N, 29°43’04.2″E (59.989586, 29.717846). Voici sa position sur Google Maps:
Vidéo du Fort Alexandre
Bien moins romantique que le château de Boldt aux USA, voici une vue de ce fort de la peste, prise par un drone, en vidéo:
Sources pour aller plus loin
• Wikipédia – Fort Alexander, Saint Petersburg
• Northern Fortresses – Fort Alexander I, Plague Fort
• James Martin Center for Nonproliferation Studies – Genesis of the Anti-Plague System
• Gateway to Russia – Plague Fort Alexander
Dans cette famille des lieux fermés par l’eau, entre défense, enfermement et mémoire sombre, l’île d’Alcatraz offre un parallèle intéressant : elle est surtout connue pour sa prison, mais son histoire et son paysage racontent aussi autre chose, entre ruines, oiseaux et reconquête végétale. Fort Alexander, lui, reste plus minéral, plus froid, et beaucoup moins porté sur les rosiers.










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