Dans la mer d’Aral se trouvait autrefois l’île de Vozrozhdeniya, aussi appelée île de la Renaissance. Aujourd’hui reliée au continent par l’assèchement progressif de la mer, cette ancienne île est restée célèbre pour une raison nettement moins poétique que son nom : elle a abrité l’un des sites les plus secrets du programme soviétique de guerre biologique.
À l’époque où la mer d’Aral figurait encore parmi les plus grands lacs du monde, Vozrozhdeniya offrait un isolement presque parfait. Le lieu a été utilisé par l’Union soviétique sous le nom d’Aralsk-7, une base discrète où ont été testés des agents pathogènes redoutables, dont la maladie du charbon, la variole, la peste, la tularémie ou encore la brucellose.
mer d’Aral en 1994. Crédit photo NASA Johnson (CC BY-NC 2.0).
À retenir
strong>Vozrozhdeniya, ou île de la Renaissance, était une île de la mer d’Aral partagée entre l’actuel Kazakhstan et l’Ouzbékistan. Pendant la période soviétique, elle a servi de site d’essais pour des armes biologiques. Avec l’assèchement de la mer d’Aral, elle est devenue accessible par voie terrestre, ce qui a renforcé les inquiétudes autour des agents pathogènes enterrés sur place.
Une île empoisonnée
Les Soviétiques affectionnaient ce genre d’endroits reculés pour les recherches sensibles, le mystérieux fort Alexander en témoignant également. Sur Vozrozhdeniya, l’isolement devait limiter les risques de fuite, d’observation étrangère et de contamination extérieure. Sur le papier, l’idée pouvait sembler “pratique”. Dans la réalité, elle a laissé une zone dangereuse au milieu d’un désastre écologique.
Durant de nombreuses années, Aralsk-7 a été utilisé pour des recherches et des essais liés à plusieurs maladies : maladie du charbon, variole, peste, tularémie, brucellose ou typhus. Ces agents biologiques n’étaient pas seulement étudiés en laboratoire : le site servait aussi à tester leur comportement dans un environnement extérieur.
Des incidents ont contribué à la sinistre réputation de l’ancienne île. En 1971, une jeune scientifique travaillant à bord d’un navire de recherche est tombée malade après que son bateau est passé près de l’île, dans une zone où une brume suspecte aurait été observée. Elle a été diagnostiquée comme atteinte de variole, alors qu’elle avait été vaccinée. L’épidémie qui a suivi a touché dix personnes au total et en a tué trois, avant d’être contenue par quarantaine, désinfection et vaccination massive dans la région d’Aralsk.
Un an plus tard, deux pêcheurs disparus auraient été retrouvés morts dans leur bateau près de l’île, apparemment victimes de la peste. D’autres récits locaux évoquent aussi des filets remontés pleins de poissons morts et, en mai 1988, la mort soudaine d’environ 50 000 antilopes saïgas dans une steppe voisine. Pour ces épisodes, les sources restent plus difficiles à établir que pour la variole de 1971, mais ils ont largement nourri la réputation sinistre de Vozrozhdeniya.
Le lieu a donc acquis une aura plus inquiétante que bien des histoires liées au triangle des Bermudes, mais avec une différence importante : ici, les dangers reposent sur une histoire scientifique, militaire et écologique bien réelle.
Une ancienne île devenue péninsule
Vozrozhdeniya était autrefois isolée par les eaux de la mer d’Aral. Mais l’assèchement spectaculaire de cette mer intérieure a changé la géographie du lieu. L’ancienne île s’est agrandie à mesure que l’eau reculait, puis elle a fini par être reliée au continent.
Ce basculement a rendu le site beaucoup plus préoccupant. Une île contaminée et difficile d’accès posait déjà un problème. Une ancienne île devenue accessible à pied ou en véhicule en pose un autre : les animaux, les curieux, les pillards ou d’éventuels trafiquants pouvaient désormais s’approcher plus facilement d’une zone où des agents biologiques avaient été enterrés.
Après l’évacuation d’Aralsk-7 dans les années 1990, seules quelques expéditions ont été organisées sur place. Le site reste associé aux essais biologiques, aux fosses contaminées, aux ruines abandonnées et à l’un des plus grands désastres écologiques du XXe siècle.
Ce changement s’inscrit dans le drame plus large de la mer d’Aral, dont on mesure très bien l’ampleur avec ces images montrant comment le monde a changé entre 1984 et 2020 et le triste assèchement de la mer d’Aral. Ce qui était une vaste étendue d’eau est devenu, par endroits, un désert salé chargé de poussières, de résidus agricoles et de traces d’un passé industriel peu rassurant.
Des poisons enterrés
Le danger le plus connu de Vozrozhdeniya concerne Bacillus anthracis, la bactérie responsable de la maladie du charbon. Ses spores peuvent survivre longtemps dans le sol, ce qui rend leur neutralisation difficile.
À la fin des années 1980, l’Union soviétique a enterré sur l’île des quantités importantes de matériaux contaminés par l’anthrax. Les chiffres varient selon les sources : certaines évoquent plus de 100 tonnes de boues ou de matériaux contaminés, tandis que la Defense Threat Reduction Agency américaine parle de plus de 12 tonnes d’anthrax militarisé éliminées lors des opérations de nettoyage. Dans tous les cas, on ne parle pas d’un petit flacon oublié sur une étagère.
L’URSS ne s’embarrassait pas toujours des conséquences sanitaires et environnementales, comme le rappelle aussi le lac Karatchay, souvent présenté comme le lac le plus radioactif du monde. À Vozrozhdeniya, le problème venait surtout de la persistance possible des spores dans les fosses, les sols contaminés et les restes d’animaux utilisés lors des essais.
mer d’Aral en 1994. Crédit photo NASA Johnson (CC BY-NC 2.0).
Le nettoyage de 2002
Après les attentats du 11 septembre 2001 et les attaques à l’anthrax aux États-Unis, l’accessibilité nouvelle de Vozrozhdeniya a suscité de fortes inquiétudes. En 2001, les États-Unis et l’Ouzbékistan ont signé un accord destiné à sécuriser et décontaminer une partie du site. L’emplacement précis de ces fosses sur l’île de la Renaissance n’avait jamais été divulgué, mais, par chance, elles étaient si grandes qu’elles étaient visibles de l’espace.
En 2002, une opération menée avec l’aide américaine a permis de traiter plusieurs fosses d’enfouissement et de neutraliser des matériaux contaminés. Des milliers de kilogrammes d’eau de Javel en poudre puissante ont été utilisés par des équipages équipés de combinaisons de protection, détruisant de 100 à 200 tonnes de bacille du charbon en trois mois.
Cette intervention a réduit le risque, mais elle n’a pas transformé l’ancienne île en destination de pique-nique, les experts stipulant qu’il reste encore des bactéries dans des dépotoirs, dans des fosses avec des cadavres d’animaux infectés et même dans des tombes de victimes humaines sur ce site partagé entre Kazakhstan et Ouzbékistan. Le lieu reste associé à des décennies d’essais biologiques, d’abandon et de pollution,
C’est toute l’ambiguïté de Vozrozhdeniya : le danger le plus immédiat a été en partie traité, mais le lieu reste un symbole très sombre de la guerre froide, de la course aux armes biologiques et de l’assèchement de la mer d’Aral.
Vidéo sur l’île de Vozrozhdeniya
Voici un reportage vidéo sur l’île de Vozrozhdeniya , la plus mortelle île empoisonnée:
Situer l’île de Vozrozhdeniya
Les coordonnées GPS de cette île empoisonnée sont : 45° 09′ 07.2″ N, 59° 19′ 00.3″ E (45.15199753297443, 59.31675283068946). Voici sa position sur Google Maps:
Anciennement sur les rives de la mer d’Aral, découvrez également Mo’ynaq et son cimetière de bateaux dans le désert.
Sources pour aller plus loin
• Defense Threat Reduction Agency — épisode consacré au nettoyage de Vozrozhdeniya et aux 12 tonnes d’anthrax éliminées
• DVIDS / DTRA — DTRA Cleans Up Vozrozhdeniya Island’s 12 Tons of Anthrax
• Nuclear Threat Initiative — Vozrozhdeniye Open-Air Test Site
• Arms Control Association — accord États-Unis / Ouzbékistan pour le nettoyage du site
• NASA Earth Observatory — World of Change: Shrinking Aral Sea
• USGS Earthshots — Vozrozhdeniya Island devenue accessible avec l’assèchement de la mer d’Aral

