Ils s’agrippent à la porte, aux poignées et aux marchepieds d’un train en mouvement, certains le visage tourné vers le photographe avec un immense sourire. Ces images prises à La Haye en 1945 montrent de jeunes Néerlandais dans les jours qui suivent la Libération, après cinq années d’occupation allemande.
La scène paraît presque trop parfaite pour ne pas susciter quelques légendes. Pourtant, les archives permettent aujourd’hui de distinguer précisément ce que l’on sait de ces photographies de ce qui a été ajouté au fil de leurs republications sur Internet. Le photographe est Menno Huizinga, le lieu est La Haye et les images ont bien été prises après la Libération en 1945. En revanche, leur date exacte et l’identité de ces garçons restent inconnues.
De jeunes garçons accrochés à un train en mouvement à La Haye après la Libération des Pays-Bas. Crédit photo Menno Huizinga / NIOD (domaine public).
À retenir
- Ces photographies ont été prises par Menno Huizinga à La Haye en 1945, après la Libération.
- La série originale est conservée par le NIOD sous les références 217015 à 217019.
- Les archives ne donnent ni la date exacte des clichés, ni l’identité des garçons, ni leur destination.
- Rien ne permet d’affirmer que ces enfants revenaient d’un camp de concentration ou de travail forcé.
- Menno Huizinga photographiait clandestinement l’occupation allemande et appartenait au réseau de photographes connu sous le nom de De Ondergedoken Camera.
- Les cinq photographies sont aujourd’hui dans le domaine public.
Cinq photographies de Menno Huizinga prises à La Haye
Les cinq clichés forment une petite séquence conservée dans les collections du NIOD Institute for War, Holocaust and Genocide Studies.
Ils portent les références HUI-1783 à HUI-1787, correspondant aux numéros d’inventaire 217015 à 217019.
La description du premier cliché est particulièrement claire : des « garçons exubérants » sont suspendus à la porte d’un train en mouvement après la Libération. Les notices suivantes parlent également d’enfants accrochés à la porte d’un train bondé.
Le lieu est identifié : La Haye, aux Pays-Bas.
La première photographie est simplement datée de 1945 et les suivantes sont indiquées comme étant de date inconnue. C’est important, car ces images sont parfois présentées comme ayant été prises précisément le 5 mai 1945.
Cette date est plausible puisqu’elle correspond à la fête de la Libération néerlandaise, mais aucune notice d’archive ne permet de l’affirmer.
Des enfants s’accrochent à la porte d’un train bondé en mouvement après la Libération de La Haye. Crédit photo Menno Huizinga / NIOD (domaine public).
Qui sont ces garçons accrochés au train ?
C’est précisément ce que les photographies ne permettent pas de savoir.
Les notices du NIOD ne donnent aucun nom. Elles ne précisent ni d’où viennent ces garçons, ni leur destination, ni même pourquoi ils se trouvent sur ce train.
Avec le temps, certaines publications sur Internet ont enrichi l’histoire en présentant parfois ces enfants comme des rescapés de camps nazis rentrant chez eux à bord d’un « train de la liberté ».
Les archives ne documentent rien de tel.
Cela ne retire rien à la force des images. Ces jeunes ont vécu plusieurs années sous occupation allemande et leurs sourires sont photographiés au moment où cette occupation vient de prendre fin. Mais il serait abusif de leur attribuer une histoire individuelle que les documents disponibles ne permettent pas d’établir.
Ce contraste apparaît particulièrement bien avec le parcours de Joseph Schleifstein, l’enfant de quatre ans qui a survécu à Buchenwald. Dans son cas, les archives permettent de documenter précisément la déportation, la détention et la libération du petit garçon. Pour les garçons photographiés à La Haye, cette histoire personnelle nous échappe.
La série de Menno Huizinga montre les garçons sous plusieurs angles autour du même train. Crédit photo Menno Huizinga / NIOD (domaine public).
Mai 1945 : la fin de cinq années d’occupation aux Pays-Bas
L’Allemagne nazie avait envahi les Pays-Bas le 10 mai 1940. La capitulation néerlandaise est intervenue quelques jours plus tard et l’occupation allemande a ensuite duré près de cinq ans.
La libération du pays s’est effectuée progressivement à partir de l’automne 1944. Les combats se sont poursuivis jusqu’au printemps suivant, notamment avec une participation importante des forces canadiennes.
La chronologie des tout derniers jours de la guerre est un peu plus compliquée que ne le laisse entendre la formule souvent répétée d’une « capitulation signée le 5 mai à Wageningen ».
Le 4 mai 1945, les forces allemandes du nord-ouest de l’Europe capitulent à Lüneburg, en Allemagne, avec prise d’effet le 5 mai.
Le 5 mai, à l’hôtel De Wereld de Wageningen, le général canadien Charles Foulkes rencontre le général allemand Johannes Blaskowitz afin de fixer les ordres et modalités applicables aux forces allemandes présentes aux Pays-Bas.
Le document correspondant est finalement signé le lendemain, 6 mai, dans l’auditorium voisin, même s’il porte la date du 5 mai.
C’est pour cette raison que les Pays-Bas célèbrent encore aujourd’hui leur Bevrijdingsdag, ou Jour de la Libération, le 5 mai.
Quelques mois auparavant, ailleurs en Europe occidentale, les foules avaient déjà envahi les rues lors de la Libération de Paris en août 1944. Les photographies de Huizinga appartiennent à cette même iconographie de la sortie de l’Occupation, mais dans un pays qui vient de connaître un dernier hiver particulièrement éprouvant.
Des sourires après le terrible « hiver de la faim »
L’ouest des Pays-Bas a traversé pendant l’hiver 1944-1945 une famine connue sous le nom de Hongerwinter, littéralement « hiver de la faim ».
Le manque de nourriture et de combustible a particulièrement frappé les villes de Hollande-Septentrionale, de Hollande-Méridionale et d’Utrecht. Le NIOD estime qu’environ 15 000 à 25 000 personnes sont mortes directement ou indirectement pendant cet épisode, les évaluations restant difficiles à établir précisément.
La Haye se trouvait donc au cœur d’une région durement touchée.
Menno Huizinga lui-même avait reçu en mars 1945 la mission de photographier les conséquences de cette famine sur la population.
Dans ce contexte, les visages des garçons du train prennent une dimension supplémentaire. Quelques semaines seulement séparent les dernières images d’une population affamée de celles de ces jeunes manifestant bruyamment leur joie.
Des garçons photographiés par Menno Huizinga sur un train après la Libération des Pays-Bas. Crédit photo Menno Huizinga / NIOD (domaine public).
Une Libération après des années de persécutions
La joie visible sur ces photographies ne doit pas non plus effacer ce que les Pays-Bas viennent de traverser.
Selon le NIOD, environ 250 000 Néerlandais sont morts en raison de la guerre ou des mesures prises par les occupants, même si cette estimation comporte d’importantes marges d’incertitude.
La persécution de la population juive a été particulièrement meurtrière.
Sur environ 140 000 Juifs présents aux Pays-Bas, près de 104 000 n’ont pas survécu à la persécution allemande, soit environ trois sur quatre. Le pays présente ainsi le taux de victimes juives le plus élevé des pays occupés d’Europe occidentale.
La résistance néerlandaise a tenté de cacher des personnes poursuivies, de diffuser des journaux clandestins, de saboter les infrastructures et de recueillir des renseignements. Parmi ses figures les plus connues se trouve Hannie Schaft, la « fille aux cheveux roux » de la résistance néerlandaise, exécutée quelques semaines seulement avant la fin de l’occupation.
Menno Huizinga, le photographe clandestin de La Haye
Né en 1907, Menno Huizinga était déjà photographe professionnel bien avant la guerre. Il avait notamment ouvert à La Haye un studio spécialisé dans la photographie industrielle.
Pendant l’occupation, son appareil prend une autre fonction.
À partir de 1943, Huizinga mène notamment des activités photographiques pour le groupe de résistance Packard et réalise clandestinement des images de la vie sous occupation. Les notices du NIOD le rattachent également à De Ondergedoken Camera, « la caméra clandestine », nom donné au réseau de photographes qui documentaient secrètement l’occupation allemande.
Photographier certaines réalités de l’Occupation n’était évidemment pas une activité très appréciée des autorités nazies.
Son travail porte sur les pénuries, les destructions, les rues de La Haye, la famine et finalement la Libération.
Ces photographies rejoignent ainsi d’autres documents visuels réalisés pendant la guerre, parfois depuis des perspectives très différentes. On peut par exemple retrouver la France occupée photographiée dans les années 1940 par un soldat allemand, qui montre combien le contexte et l’identité du photographe changent la lecture d’une archive.
Huizinga meurt brutalement en septembre 1947, à seulement 39 ans. Une grande partie de ses négatifs et photographies est aujourd’hui conservée par le NIOD et le Nederlands Fotomuseum.
Dernière photographie de cette série consacrée aux garçons du train à La Haye en 1945. Crédit photo Menno Huizinga / NIOD (domaine public).
Des photographies plus intéressantes quand on ne leur invente pas d’histoire
On aimerait évidemment connaître le nom de ces garçons.
Savoir où allait ce train. Retrouver l’un d’eux des décennies plus tard. Découvrir ce qu’ils avaient vécu pendant l’Occupation et ce qu’ils sont devenus.
Pour l’instant, les archives ne donnent aucune de ces réponses.
Mais ce manque d’informations fait aussi partie du document historique. Les cinq photographies montrent simplement de jeunes Néerlandais débordant de joie autour d’un train dans une ville qui vient de retrouver sa liberté.
Après cinq années d’occupation, les persécutions, les combats et un hiver de famine, cela suffit largement à expliquer leurs sourires. Il n’est finalement pas nécessaire de leur ajouter un « train de la liberté » ou un retour imaginaire des camps : Menno Huizinga avait déjà photographié quelque chose de suffisamment puissant.
Sources pour aller plus loin
- NIOD / Wikimedia Commons – Menno Huizinga, HUI-1783, archive 217015
- NIOD / Wikimedia Commons – Menno Huizinga, HUI-1784, archive 217016
- NIOD / Wikimedia Commons – Menno Huizinga, HUI-1785, archive 217017
- NIOD / Wikimedia Commons – Menno Huizinga, HUI-1786, archive 217018
- NIOD / Wikimedia Commons – Menno Huizinga, HUI-1787, archive 217019
- Archives municipales de Wageningen – la capitulation et les accords des 5 et 6 mai 1945
- NIOD – bilan des pertes néerlandaises pendant la Seconde Guerre mondiale
- NIOD – victimes du Hongerwinter de 1944-1945
- Anne Frank House – persécution des Juifs aux Pays-Bas
- Université de Leyde – biographie et œuvre de Menno Huizinga




