Le Tremoctopus porte bien son surnom anglais de blanket octopus, littéralement « pieuvre couverture ». Chez les femelles adultes, une immense membrane colorée relie plusieurs bras et peut se déployer dans l’eau comme une cape. Sous les éclairages d’une plongée nocturne, ses reflets donnent même parfois à l’animal des couleurs d’arc-en-ciel.
C’est précisément ce que montre cette vidéo tournée au large de Romblon, aux Philippines. Le plongeur Joseph Elayani y a rencontré deux femelles lors d’une plongée nocturne en avril 2019. Leur membrane ondulante et leurs changements d’apparence expliquent pourquoi quelques secondes de vidéo rendent mieux justice à cet animal qu’une photographie figée.
Tremoctopus robsoni, une autre espèce du genre Tremoctopus, photographiée en Nouvelle-Zélande. Crédit photo Lisa Bennett (CC BY 4.0).
À retenir
Le genre Tremoctopus regroupe plusieurs espèces de pieuvres pélagiques vivant en pleine eau. Les femelles adultes portent une spectaculaire membrane entre plusieurs bras dorsaux, à l’origine du nom de pieuvre couverture.
Elles présentent également un dimorphisme sexuel hors norme : certaines femelles atteignent environ deux mètres alors qu’un mâle adulte décrit par des scientifiques ne mesurait que 2,4 cm pour 0,25 gramme.
Autre particularité étonnante : de jeunes Tremoctopus et de petits mâles ont été observés transportant dans leurs ventouses des fragments de tentacules urticants de physalie, probablement utilisés comme moyen de défense.
Pourquoi Tremoctopus est-elle appelée « pieuvre couverture » ?
Le surnom vient de la vaste membrane translucide qui relie les quatre bras dorsaux des femelles adultes.
Lorsqu’elle est repliée, cette membrane reste relativement discrète. Mais lorsque la pieuvre se sent menacée, elle peut la déployer largement et modifier complètement sa silhouette.
Elle contient de nombreux chromatophores et peut présenter des teintes rouges, brunes, vertes ou irisées. Selon l’éclairage, notamment pendant une plongée nocturne, l’animal peut alors donner l’impression d’une véritable pieuvre couverture arc-en-ciel.
Différentes vues d’une femelle Tremoctopus violaceus, avec notamment la membrane déployée, ses reflets irisés et des traces d’autotomie. Crédit photo Jiménez-Badillo et al. (CC BY 4.0).
Cette grande membrane n’est d’ailleurs pas simplement décorative. Son déploiement pourrait contribuer à impressionner ou dérouter un prédateur.
Plus étonnant encore, des observations scientifiques montrent que des portions de la membrane et de l’extrémité des bras peuvent être volontairement détachées par autotomie. Le morceau abandonné continue alors de bouger pendant que la pieuvre s’éloigne.
Une manière assez radicale de laisser un souvenir au prédateur.
Tremoctopus gracilis plutôt que Tremoctopus violaceus aux Philippines ?
Lors de leur diffusion en 2019, les images tournées à Romblon ont souvent été présentées comme montrant Tremoctopus violaceus.
Cette identification mérite aujourd’hui d’être nuancée.
Des travaux taxonomiques et génétiques ont permis de mieux distinguer Tremoctopus violaceus, notamment présent dans l’Atlantique et en Méditerranée, de Tremoctopus gracilis, associé à la région indo-pacifique.
Des spécimens du Pacifique autrefois classés comme T. violaceus semblent ainsi appartenir à T. gracilis.
Puisque la vidéo a été tournée aux Philippines, Tremoctopus gracilis constitue donc une identification géographiquement plausible. Impossible toutefois de l’affirmer uniquement à partir des images : l’identification formelle d’une espèce nécessite l’examen de caractères anatomiques précis.
Le genre comprend d’ailleurs plusieurs espèces, dont Tremoctopus violaceus, Tremoctopus gracilis, Tremoctopus gelatus et Tremoctopus robsoni.
Le monde des céphalopodes réserve régulièrement ce genre de surprise, comme avec cette étonnante pieuvre presque transparente observée dans le Pacifique.
Une femelle jusqu’à 40 000 fois plus lourde que le mâle
La différence de taille entre les sexes chez Tremoctopus atteint des proportions difficiles à imaginer.
En 2002, des chercheurs ont décrit un mâle adulte de Tremoctopus violaceus mesurant seulement 2,4 cm de longueur pour environ 0,25 gramme.
Les grandes femelles peuvent, elles, atteindre environ 2 mètres.
Les chercheurs estimaient alors que le rapport de masse entre femelle et mâle atteignait au minimum 10 000 pour 1 et pouvait approcher 40 000 pour 1 chez les plus grandes femelles.
Il s’agit de l’un des exemples les plus extrêmes connus de dimorphisme sexuel de taille chez un animal non microscopique.
Une pieuvre qui récupère les tentacules urticants de la physalie
Les jeunes Tremoctopus disposent encore d’une autre technique de défense particulièrement originale.
Des individus ont été observés avec des morceaux de tentacules de physalie, ou galère portugaise, maintenus entre leurs ventouses.
Ces fragments conservent leurs cellules urticantes.
Dès les années 1960, des scientifiques ont proposé que les Tremoctopus puissent employer ces tentacules comme armes défensives, voire offensives. Ce comportement a depuis été retrouvé chez de petits individus et des mâles.
On lit parfois que ces pieuvres seraient simplement « immunisées » contre le venin de la physalie. La réalité est moins claire : le mécanisme leur permettant de manipuler ces tentacules sans en subir apparemment les effets reste encore mal compris.
Entre cette récupération d’armes étrangères, la membrane détachable et les changements de couleur, le genre Tremoctopus possède donc un arsenal particulièrement élaboré.
D’autres pieuvres présentent des capacités tout aussi inhabituelles : certaines peuvent par exemple modifier leur ARN en fonction de la température de l’eau.
Deux femelles filmées lors d’une plongée nocturne aux Philippines
La séquence a été tournée le 5 avril 2019 lors d’une plongée nocturne à Romblon, aux Philippines.
Joseph Elayani a expliqué avoir rencontré deux femelles entre environ 9 et 22 mètres de profondeur. L’une d’elles aurait mesuré approximativement un mètre, avec une membrane déployée pouvant approcher deux mètres.
Ces rencontres restent difficiles à prévoir, car les Tremoctopus sont des animaux pélagiques : contrairement aux pieuvres vivant sur les fonds rocheux, elles passent leur vie en pleine eau.
Les plongées nocturnes dites blackwater permettent justement d’observer ce petit monde pélagique qui remonte dans les couches superficielles pendant la nuit.
La vidéo montre surtout pourquoi la « couverture » de Tremoctopus est si spectaculaire en mouvement : elle ondule, se replie, s’étire et change d’aspect en fonction de la lumière.
Sources pour aller plus loin
- Norman M. D. et al., description du mâle et dimorphisme sexuel de Tremoctopus : https://doi.org/10.1080/00288330.2002.9517126
- Jiménez-Badillo M. L. et al., étude taxonomique de Tremoctopus violaceus et Tremoctopus gracilis : https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC7854555/
- World Register of Marine Species, genre Tremoctopus : https://www.marinespecies.org/aphia.php?p=taxlist&tName=Tremoctopus
- Jones E. C., utilisation de tentacules de physalie par Tremoctopus, Science, 1963 : https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/17829125/
- Vidéo tournée à Romblon par Joseph Elayani : https://www.youtube.com/watch?v=MJS2oYvi9CI
- Wikimedia Commons, photographie de Tremoctopus robsoni par Lisa Bennett : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Tremoctopus_robsoni_30585265.jpg
- Wikimedia Commons, planche scientifique de Tremoctopus violaceus : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Tremoctopus_violaceus_(10.3897-zookeys.1012.55718)_Figure_2.jpg
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