En novembre 2021, le robot sous-marin Doc Ricketts du Monterey Bay Aquarium Research Institute (MBARI) évoluait à 990 mètres de profondeur dans la baie de Monterey lorsqu’une immense silhouette rouge sombre est apparue dans ses projecteurs. Il s’agissait de Stygiomedusa gigantea, plus connue sous le nom de méduse fantôme géante, une espèce que les chercheurs de MBARI n’avaient alors rencontrée que neuf fois en plus de 34 ans d’exploration des grands fonds.
Son allure est particulièrement inhabituelle : une ombrelle pouvant dépasser un mètre de diamètre et quatre immenses bras en forme de rubans qui peuvent mesurer plus de dix mètres. Contrairement à ce que l’on lit souvent, ces longues structures ne sont pas des tentacules mais des bras oraux. La méduse ne possède même pas les tentacules marginaux caractéristiques de nombreuses autres espèces.
Image extraite d’une vidéo montrant une méduse fantôme géante Stygiomedusa gigantea près des îles Melchior, en Antarctique. Crédit vidéo MasterfulNerd (CC BY 4.0), capture extraite de la vidéo.
À retenir
- Stygiomedusa gigantea possède une ombrelle dépassant un mètre de diamètre.
- Ses quatre bras oraux en forme de rubans peuvent mesurer plus de 10 mètres.
- Elle ne possède pas de longs tentacules marginaux : les immenses « rubans » visibles sur les images sont ses bras buccaux.
- Le premier spécimen connu a été collecté en 1899 et l’espèce a été décrite scientifiquement en 1910.
- Une étude de référence avait recensé seulement 110 observations entre 1899 et 2009, mais plusieurs nouvelles rencontres ont été documentées depuis.
- L’espèce est présente dans la plupart des grands bassins océaniques, mais reste très difficile à observer vivante.
Une méduse géante aux quatre bras de plus de 10 mètres
La taille de Stygiomedusa gigantea explique immédiatement le surnom de « méduse fantôme géante ».
Son ombrelle, large et aplatie, peut dépasser un mètre de diamètre. Sa couleur varie du brun rougeâtre au rouge très sombre, une teinte qui devient presque noire dans l’obscurité des profondeurs.
Mais son caractère le plus spectaculaire se trouve sous cette ombrelle : quatre bras oraux extrêmement longs et aplatis, semblables à de vastes morceaux de tissu flottant dans l’eau. Ils peuvent dépasser dix mètres.
Il ne s’agit donc pas de tentacules. Une étude publiée en 2024 rappelle même que cette méduse est dépourvue de tentacules marginaux, contrairement à la plupart des représentants de son ordre.
Son alimentation reste encore imparfaitement connue. MBARI indique qu’elle consomme probablement du plancton et de petits poissons. Ses immenses bras pourraient permettre de retenir ou d’envelopper les proies avant de les conduire vers la bouche.
Dans un registre beaucoup plus petit mais tout aussi étrange, MBARI a également filmé une méduse psychédélique aux structures lumineuses dans les profondeurs de Monterey.
Pourquoi Stygiomedusa gigantea est-elle si rarement observée ?
Une grande méduse de plus de dix mètres devrait théoriquement être assez difficile à rater. Le problème est surtout qu’elle évolue généralement dans une partie de l’océan que nous observons encore très peu.
MBARI indique des observations allant de la surface jusqu’à environ 6 700 mètres de profondeur, même si l’espèce est généralement associée aux eaux intermédiaires et profondes, notamment à la zone bathypélagique, la fameuse « zone de minuit ».
Sa profondeur varie toutefois beaucoup selon les régions. Aux hautes latitudes, des individus peuvent remonter beaucoup plus près de la surface. La vidéo libre tournée en Antarctique en 2023 a ainsi été réalisée à seulement quelques dizaines de mètres de profondeur.
La rareté apparente tient également à la nature même de l’animal. Une méduse est un organisme extrêmement fragile. Les méthodes traditionnelles utilisant de grands filets ou des chaluts peuvent déchirer, écraser ou fortement déformer les animaux gélatineux avant qu’ils arrivent sur le pont d’un navire.
C’est pourquoi les ROV, les véhicules sous-marins télécommandés, ont changé la manière dont les scientifiques étudient ces espèces. Ils permettent de regarder la méduse intacte, de suivre ses mouvements et d’observer son comportement sans avoir à la sortir de l’eau.
C’est également grâce à ces robots que MBARI accumule aujourd’hui d’impressionnantes archives, dont certaines sont visibles dans cette compilation de créatures étranges filmées dans la baie de Monterey.
Une espèce connue depuis 1899 mais toujours très mystérieuse
Le premier spécimen connu de méduse fantôme géante a été collecté en 1899.
L’espèce a ensuite été décrite scientifiquement par Edward Thomas Browne en 1910 sous le nom Diplulmaris gigantea. La classification a évolué par la suite et son nom accepté est aujourd’hui Stygiomedusa gigantea (Browne, 1910).
Plus d’un siècle après cette première collecte, les rencontres restent peu nombreuses.
Une étude publiée en 2010 a passé en revue les données disponibles depuis 1899. Les chercheurs ont retrouvé seulement 110 observations en 110 ans, représentant 118 individus à travers le monde.
Ce chiffre ne doit plus être présenté aujourd’hui comme le nombre total d’observations : de nouvelles rencontres ont eu lieu depuis 2009. Il reste néanmoins révélateur de la difficulté à étudier un animal pourtant immense.
Les données indiquent une distribution très large, avec des observations dans tous les grands océans à l’exception de l’Arctique.
Une méduse qui peut servir d’abri à des poissons
Les observations par ROV ont également révélé que la méduse fantôme géante n’évolue pas toujours seule.
Dans le golfe de Californie, MBARI a observé un petit poisson profond, le brotula pélagique Thalassobathia pelagica, nageant juste au-dessus de l’ombrelle puis entrant directement entre les immenses bras oraux de la méduse.
Dans les eaux ouvertes de la zone de minuit, les rochers, grottes et autres cachettes ne courent pas exactement les rues. Une énorme méduse peut donc fournir au poisson un abri mobile au milieu de la colonne d’eau.
La littérature scientifique décrit cette association comme une relation symbiotique. L’avantage pour le poisson paraît relativement évident ; celui dont bénéficierait éventuellement la méduse reste beaucoup moins clair.
Et ce comportement ne semble pas limité à une seule espèce de poisson.
Une nouvelle méduse fantôme géante filmée en Argentine en 2026
En janvier 2026, une expédition du Schmidt Ocean Institute menée au large de l’Argentine a fourni une nouvelle séquence remarquable.
Le ROV SuBastian a filmé une Stygiomedusa gigantea à seulement 250 mètres de profondeur. Plusieurs jeunes poissons du genre Centrolophus nageaient autour de son ombrelle.
L’observation est intéressante car elle rappelle à la fois que la méduse peut être rencontrée bien au-dessus des profondeurs auxquelles on l’associe habituellement et que différents poissons peuvent profiter de sa présence.
Les images de cette expédition ne sont pas reproduites ici en raison de leur licence, mais elles apportent une donnée supplémentaire à une histoire biologique encore largement incomplète.
L’expédition a par ailleurs montré à quel point les eaux profondes argentines restent mal inventoriées, avec de nombreux habitats et organismes encore peu documentés.
Les robots sous-marins révèlent un monde presque impossible à étudier autrement
L’observation de novembre 2021 dans la baie de Monterey illustre parfaitement ce que les robots ont changé.
Le ROV Doc Ricketts a rencontré la méduse à 990 mètres de profondeur. À cette époque, les équipes de MBARI avaient déjà effectué des milliers de plongées sous-marines, mais n’avaient rencontré l’espèce que neuf fois en plus de trois décennies.
Le recours à des caméras haute définition puis 4K permet désormais de distinguer la texture de l’ombrelle, les bras oraux, les mouvements de l’animal et ses interactions avec les autres espèces sans le capturer.
Cette même technologie révèle régulièrement d’autres habitants des profondeurs. MBARI a par exemple récemment documenté trois nouvelles espèces de poissons des grands fonds et publie chaque année certaines de ses rencontres les plus étonnantes, comme dans son best-of 2025 des profondeurs océaniques.
Pour Stygiomedusa gigantea, chaque nouvelle vidéo apporte donc quelques secondes ou quelques minutes supplémentaires à un documentaire commencé il y a plus d’un siècle et dont il manque encore une bonne partie du scénario.
Sources pour aller plus loin
- MBARI — Giant phantom jelly : https://www.mbari.org/animal/giant-phantom-jelly/
- MBARI Annual Report — observation de 2021 à 990 m : https://annualreport.mbari.org/2021/story/chance-observations-go-viral
- Cambridge University Press — revue de 110 observations de Stygiomedusa gigantea : https://www.cambridge.org/core/journals/journal-of-the-marine-biological-association-of-the-united-kingdom/article/in-situ-observations-of-stygiomedusa-gigantea-in-the-gulf-of-mexico-with-a-review-of-its-global-distribution-and-habitat/8B226279560AA521640B0CFF200B5BE7
- World Register of Deep-Sea Species — Stygiomedusa gigantea : https://marinespecies.org/deepsea/aphia.php?id=135311&p=taxdetails
- Zoologia — morphologie et distribution de Stygiomedusa gigantea : https://www.scielo.br/j/zool/a/HNJM9ZSvBYnCVW9f85BBXFn/?lang=en
- Schmidt Ocean Institute — observation au large de l’Argentine en 2026 : https://schmidtocean.org/argentinas-deep-sea-is-more-biodiverse-than-scientists-thought/
- Wikimedia Commons — vidéo libre de Stygiomedusa gigantea en Antarctique : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Phantom_Jellyfish_Off_of_the_Melchior_Islands.webm

