Sur les scènes de Berlin et de Bayreuth, Margery Booth côtoyait un monde où se pressaient dignitaires nazis, aristocrates et Adolf Hitler lui-même. La cantatrice anglaise avait même dîné avec le Führer en 1933 et reçu un bouquet de roses rouges. Quelques années plus tard, la même femme aidait clandestinement un prisonnier britannique à recueillir des renseignements au cœur de l’Allemagne nazie.
Son histoire est suffisamment incroyable pour ne pas avoir besoin d’être embellie. Margery Booth a transporté et caché des documents secrets, aidé l’espion britannique John Brown et dissimulé une femme juive dans son appartement pendant neuf mois. En revanche, les archives disponibles ne prouvent pas qu’elle ait été recrutée officiellement par le MI6 avant la guerre, comme l’affirment certains récits.
Margery Booth sur une photographie dédicacée. Crédit photo Golondrina rústica / Wikimedia Commons (CC BY-SA 4.0).
À retenir
- Margery Booth est née à Wigan le 25 janvier 1906 et s’est installée à Berlin pour sa carrière dès 1928.
- Devenue une importante cantatrice de la Staatsoper, elle s’est produite au Festival de Bayreuth et a rencontré Adolf Hitler.
- Pendant la guerre, elle a aidé le prisonnier britannique John Brown dans ses activités clandestines de renseignement.
- Elle a notamment caché des documents compromettants dans ses sous-vêtements pendant certaines représentations.
- Arrêtée en janvier 1945, elle a subi trois jours d’interrogatoires intensifs avant d’être relâchée faute de preuves.
De Wigan à Berlin, bien avant de devenir espionne
Margery Myers Booth est née le 25 janvier 1906 à Wigan, dans le Lancashire. Son talent vocal a été repéré très tôt. Après des cours à Bolton puis à Londres, elle a étudié à la Guildhall School of Music and Drama, où sa voix de contralto lui a notamment valu la Mercer Scholarship en 1924 puis à nouveau en 1925.
Sa carrière britannique démarrait pourtant difficilement. Après une période de convalescence en Suisse, on lui a conseillé de tenter sa chance en Allemagne.
Le choix s’est révélé judicieux.
En 1928, Margery Booth a réussi une audition à la prestigieuse Staatsoper Unter den Linden de Berlin. Après six mois de perfectionnement auprès de la soprano française Lola Artot de Padilla, elle a obtenu un contrat et fait ses premiers pas sur la scène berlinoise dans un petit rôle de Tosca.
En quelques années, l’Anglaise est devenue une artiste reconnue. En 1933, elle était chanteuse principale à la Staatsoper et présentée dans la presse comme la seule prima donna anglaise de Berlin. Elle chantait en allemand, français, italien et espagnol.
Contrairement à une version fréquemment répétée de son histoire, ce n’est pas son mariage avec un Allemand qui l’a conduite en Allemagne. Elle y travaillait depuis huit ans lorsqu’elle a épousé Egon Strohm, le 26 août 1936 à Southport.
La Staatsoper Unter den Linden à Berlin, où Margery Booth a commencé sa carrière allemande en 1928. Photo : Marek Śliwecki / Wikimedia Commons — CC BY-SA 4.0.
À Bayreuth, Margery Booth entre dans le cercle culturel de Hitler
L’année 1933 constitue un tournant. Adolf Hitler devient chancelier en janvier et, quelques mois plus tard, Margery Booth est invitée au Festival de Bayreuth, haut lieu consacré aux opéras de Richard Wagner.
Dans Parsifal, elle est notamment chargée de porter le Saint Graal. Hitler, admirateur obsessionnel de Wagner et habitué du festival, fréquente alors régulièrement Bayreuth et son entourage.
C’est dans ce milieu que Margery Booth le rencontre.
Dans une interview publiée en décembre 1933, elle raconte avoir dîné avec Hitler, le prince héritier Guillaume de Prusse et son épouse Cecilie. Elle indique également avoir reçu un beau bouquet de roses rouges.
Des versions ultérieures ont transformé ce bouquet en quelque 200 roses enveloppées dans un drapeau à croix gammée. L’image est spectaculaire, mais cette précision n’apparaît pas dans le témoignage contemporain connu de Margery Booth. Autant laisser les roses rouges se débrouiller seules : elles font déjà suffisamment mauvais présage.
En 1934, elle revient à Bayreuth, où elle interprète notamment une fille-fleur dans Parsifal et Flosshilde dans Götterdämmerung. Sa carrière prend ensuite une dimension internationale : Proms de Londres en 1935, puis 23 apparitions au Royal Opera House de Covent Garden pendant la saison 1936.
Le Festspielhaus de Bayreuth, où Margery Booth s’est produite à partir de 1933. Crédit photo : El Grafo / Wikimedia Commons (CC BY-SA 4.0).
Quand la guerre éclate, elle se retrouve du mauvais côté de la frontière
Lorsque le Royaume-Uni déclare la guerre à l’Allemagne le 3 septembre 1939, la situation de Margery Booth est particulièrement délicate. Elle vit à Berlin, a épousé un Allemand et possède désormais la nationalité allemande.
Elle continue pourtant à chanter à la Staatsoper et à Bayreuth.
Son parcours présente d’ailleurs un étonnant parallèle avec celui d’Ida et Louise Cook, deux Britanniques passionnées d’opéra qui ont utilisé leurs voyages en Allemagne pour aider des Juifs à échapper aux nazis. Dans les années 1930 et 1940, une soirée à l’opéra pouvait parfois dissimuler des activités nettement moins musicales.
Pour Margery Booth, la véritable bascule vers le renseignement intervient pendant la guerre, avec sa rencontre avec un prisonnier britannique nommé John Brown.
Genshagen, un camp de prisonniers pas tout à fait comme les autres
En 1943, John Brown se retrouve au détachement spécial 517 de Genshagen, rattaché au Stalag III-D près de Berlin.
Le camp avait des allures trompeuses. Pas de miradors classiques, de meilleures conditions de vie que dans beaucoup d’autres camps et même des spectacles pour les prisonniers. Les Allemands surnommaient ce type d’établissement un camp de repos.
Derrière la façade se cachait un objectif moins charitable : identifier les prisonniers britanniques susceptibles de collaborer avec l’Allemagne et, notamment, de rejoindre le British Free Corps, une petite unité britannique intégrée à la Waffen-SS.
John Brown jouait un double jeu. Les Allemands pensaient pouvoir lui faire confiance alors qu’il transmettait clandestinement à Londres des informations codées : installations militaires, défenses antiaériennes, usines ou identité de Britanniques travaillant pour la propagande nazie.
C’est dans ce camp que Margery Booth est venue se produire.
Quand elle a été autorisée à chanter en anglais, elle a glissé des chants patriotiques dans son répertoire et terminait volontiers par Land of Hope and Glory. Une subtilité qui n’a évidemment échappé ni aux prisonniers britanniques ni aux Allemands présents dans la salle.
Brown a rapidement compris de quel côté penchaient ses sympathies.
John Brown confie ses secrets à la cantatrice
Pendant environ un an et demi, Margery Booth a aidé Brown à recueillir et protéger des renseignements.
Sa position était exceptionnelle. Cantatrice célèbre, elle fréquentait des diplomates et des membres importants du régime tout en pouvant circuler dans Berlin beaucoup plus facilement qu’un prisonnier de guerre.
La situation est devenue particulièrement dangereuse à l’automne 1944. Les Allemands soupçonnaient de plus en plus Brown d’espionnage.
Celui-ci a alors confié à Margery plusieurs documents secrets, parmi lesquels figurait une liste de soldats alliés ayant fait défection pour rejoindre le British Free Corps.
Et c’est ici que l’histoire prend son détail le plus improbable.
Des documents secrets cachés sous ses vêtements
Margery Booth a raconté après la guerre qu’elle ne quittait jamais les documents qui lui avaient été confiés.
Même lorsqu’elle montait sur scène.
Pendant certaines représentations, elle les dissimulait dans ses sous-vêtements.
L’épisode lui vaudra plus tard le surnom assez peu diplomatique de Knicker Spy, littéralement « l’espionne à la culotte ».
Attention toutefois à une image souvent reprise : rien ne permet d’établir solidement qu’elle se soit précisément produite devant Hitler avec ces documents cachés sous sa robe. Ses rencontres avec Hitler sont bien documentées, tout comme les papiers dissimulés pendant ses représentations, mais raccorder automatiquement les deux événements produit une scène parfaite pour le cinéma… un peu moins pour un article historique.
Brown lui a également confié des documents qu’elle aurait ensuite cachés dans les jardins du palais de Cecilienhof à Potsdam, résidence du prince héritier Guillaume qu’elle connaissait depuis ses années à Bayreuth.
Elle cache une femme juive pendant neuf mois
Les activités clandestines de Margery Booth ne se limitaient pas au renseignement.
Elle a caché une femme juive dans son appartement berlinois pendant neuf mois et aidé d’autres personnes en fuite. Ce fait est notamment confirmé par une lettre adressée après la guerre au MI5 par son amie Mary Edwards et conservée dans les archives britanniques.
Cacher quelqu’un dans Berlin pendant neuf mois, alors que la Gestapo multipliait contrôles et arrestations, représentait un risque considérable.
Son action rappelle celle d’Andrée Geulen, l’institutrice belge qui a participé au sauvetage de centaines d’enfants juifs. Les formes de résistance étaient extrêmement diverses : faux papiers, caches, renseignement, sabotages ou lutte armée, comme l’illustre également le parcours d’Hannie Schaft, la « fille aux cheveux roux » de la résistance néerlandaise.
En janvier 1945, la Gestapo vient la chercher
Le filet finit par se resserrer.
En janvier 1945, Margery Booth est arrêtée dans son appartement pour suspicion d’espionnage. Elle est conduite au siège du Reichssicherheitshauptamt de la Prinz-Albrecht-Straße à Berlin, complexe qui abritait notamment les services de la Gestapo.
Elle y reste trois jours soumise à des interrogatoires intensifs.
Margery nie toute implication dans les activités de John Brown. Faute de preuves suffisantes, ses interrogateurs finissent par la relâcher.
Mais elle n’est pas libre pour autant. Placée sous surveillance, elle doit revenir deux fois par mois au siège de la Gestapo pour des interrogatoires pouvant durer deux heures. Elle est notamment menacée d’être envoyée dans un camp de concentration.
Certains récits postérieurs affirment qu’elle a été torturée. Les documents aujourd’hui disponibles permettent d’établir les interrogatoires, les pressions et les menaces, mais pas d’affirmer avec la même certitude qu’elle a été physiquement torturée.
Le siège de la Gestapo au 8 Prinz-Albrecht-Straße à Berlin, où Margery Booth a été interrogée en janvier 1945. Bundesarchiv, Bild 183-R97512 / auteur inconnu / Wikimedia Commons — CC BY-SA 3.0 DE.
Elle fuit Berlin sous les bombardements
En mars 1945, Berlin est pilonnée et l’Armée rouge se rapproche.
À la fin du mois, profitant d’un raid aérien, Margery Booth quitte la capitale avec Augusta, sa domestique et amie de longue date.
Les deux femmes parcourent environ 230 kilomètres vers le sud avant de parvenir jusqu’à Pössneck, en Thuringe, où elles rejoignent finalement les forces américaines.
Margery est ensuite transférée dans un camp de personnes déplacées à Naila, en Bavière, où elle reste plusieurs mois.
Elle n’est pourtant pas immédiatement considérée comme une héroïne. Elle possède encore la nationalité allemande, a vécu durant toute la guerre au cœur de Berlin et ses anciennes relations avec des dignitaires nazis rendent son dossier pour le moins inhabituel.
Elle revient témoigner contre des Britanniques passés du côté nazi
Son amie Mary Edwards intervient auprès des autorités britanniques pour obtenir son retour.
Margery Booth finit par rentrer à Londres et devient témoin dans plusieurs procès pour trahison. Elle intervient notamment dans les affaires concernant William Joyce, surnommé « Lord Haw-Haw », John Amery et Walter Purdy.
Elle pouvait confirmer certains éléments recueillis par John Brown et identifier des hommes qu’elle avait croisés à Berlin.
Contrairement à une autre légende souvent répétée, elle n’a pas été unanimement rejetée comme collaboratrice à son retour en Angleterre. La presse de l’époque rapporte au contraire qu’elle a reçu de nombreuses lettres, en particulier d’anciens prisonniers qui se souvenaient de ses concerts à Genshagen.
Elle remonte même sur scène à Southport en novembre 1946.
Sa nationalité britannique lui est officiellement rendue le 30 juin 1947, comme le confirme une publication du London Gazette datée du 22 août suivant.
Margery Booth était-elle réellement une espionne du MI6 ?
C’est probablement le point le plus intéressant de toute son histoire.
Les recherches récentes menées dans les dossiers du MI5 et du MI9 conservés aux National Archives n’ont retrouvé aucune preuve que Margery Booth avait été recrutée avant la guerre comme agente officielle des services de renseignement britanniques.
L’hypothèse la plus vraisemblable est plus simple : elle s’est engagée progressivement dans les activités clandestines de John Brown par fidélité à son pays d’origine et par opposition au régime nazi.
Cela ne retire rien à ce qu’elle a fait.
Elle a participé à la collecte et à la protection de renseignements, transporté des documents secrets au risque de sa vie et aidé des personnes recherchées. Le mot « espionne » décrit donc assez bien son activité, à condition de ne pas lui inventer rétrospectivement une fiche de paie du MI6.
C’est aussi ce qui rend son parcours plus intéressant : Margery Booth ne ressemble pas à l’agent secret classique envoyé à Berlin avec un faux passeport. Elle était déjà sur place lorsque l’Histoire a brutalement changé de décor.
Une fin de vie loin de Berlin
Après la guerre, Margery Booth partage son temps entre l’Angleterre et les États-Unis avant de s’installer en Amérique dans l’espoir de relancer sa carrière.
Elle est morte d’un cancer au Montefiore Hospital, dans le Bronx à New York, le 11 avril 1952. Elle n’avait que 46 ans.
Pendant plusieurs décennies, son rôle clandestin est resté largement méconnu. Une partie de son histoire n’a véritablement refait surface qu’à travers les souvenirs et archives de John Brown.
En décembre 2021, une plaque commémorative a finalement été dévoilée à Wigan pour rappeler le destin de cette enfant de la ville devenue cantatrice internationale puis actrice d’une guerre secrète.
L’histoire de Margery Booth rejoint ainsi celles de nombreuses femmes dont le rôle dans les conflits est longtemps resté dans l’ombre, qu’il s’agisse des femmes snipers soviétiques de la Seconde Guerre mondiale ou, près de deux siècles auparavant, de la mystérieuse Agent 355 de la Révolution américaine.
Margery Booth avait toutefois une couverture particulièrement improbable : chanter Wagner devant l’élite du IIIe Reich le soir, puis participer dans l’ombre à la collecte de renseignements contre cette même Allemagne.
Sources pour aller plus loin
- Wigan Building Preservation Trust – Margery Booth, The Operatic Spy : enquête de Graham Taylor, profondément révisée en 2025 à partir notamment des dossiers du MI5 et du MI9 conservés aux National Archives.
- The National Archives : archives britanniques relatives au renseignement, à John Brown et aux collaborateurs britanniques pendant la Seconde Guerre mondiale, notamment les dossiers WO 373/98/57 et KV 2/439.
- The London Gazette, 22 août 1947 : avis officiel concernant Margery Myers Strohm, connue sous le nom de Margery Booth, et son rétablissement comme sujet britannique.



