Aller au contenu

Tromelin : les esclaves oubliés qui ont survécu 15 ans sur un îlot de 1 km²

Au milieu de l’océan Indien, Tromelin n’est guère plus qu’une minuscule bande de corail battue par les vents et les cyclones. En 1761, cet îlot presque plat devient le théâtre d’une histoire particulièrement sombre : après le naufrage de L’Utile, des dizaines de Malgaches réduits en esclavage y sont abandonnés par l’équipage français.

On leur promet alors qu’un navire reviendra rapidement les chercher. Le secours n’arrivera que 15 ans et deux mois plus tard. Lorsque La Dauphine parvient enfin jusqu’à Tromelin le 29 novembre 1776, elle ne trouve plus que sept femmes et un bébé de huit mois.

Île Tromelin vue depuis la mer dans l’océan Indien
Île Tromelin vue depuis la mer dans l’océan Indien. Crédit photo Louis Bouscary / Ifremer, Wikimedia Commons (CC BY 4.0).

À retenir

31 juillet 1761 : L’Utile fait naufrage sur l’île de Sable, aujourd’hui appelée Tromelin, alors qu’il transporte clandestinement environ 160 Malgaches destinés à être vendus comme esclaves.
27 septembre 1761 : les marins français quittent l’île à bord d’une embarcation construite sur place et abandonnent 80 survivants malgaches en leur promettant de revenir.
29 novembre 1776 : La Dauphine atteint enfin l’île. Sept femmes et un bébé sont encore vivants après plus de quinze années d’isolement.

L’Utile se brise sur le récif de l’île de Sable

L’Utile est une flûte de la Compagnie française des Indes orientales d’environ 44 mètres de long. En 1761, le navire transporte un équipage d’environ 140 personnes mais également quelque 160 hommes, femmes et enfants malgaches réduits en esclavage, embarqués à Foulepointe, sur la côte orientale de Madagascar.

Cette cargaison humaine est clandestine. Malgré l’interdiction qui lui a été faite de pratiquer cette traite, le capitaine Jean Lafargue espère vendre les captifs dans l’île de France, l’actuelle île Maurice.

Dans la nuit du 31 juillet 1761, vers 22 h 30, le navire se fracasse sur le récif entourant une petite île corallienne alors connue sous le nom d’île de Sable. Une carte imprécise et les choix de navigation du capitaine conduisent directement à la catastrophe.

Environ 18 membres de l’équipage et près de 70 captifs malgaches périssent pendant le naufrage. Environ 210 personnes réussissent néanmoins à gagner cette terre qui semble, au premier regard, offrir à peu près tout ce qu’un naufragé ne souhaite pas trouver : presque aucune végétation, pas de source visible et aucun véritable abri.

Plan de l’île de Sable après le naufrage de L’Utile en 1761


Plan de l’île de Sable après le naufrage de L’Utile en 1761. Crédit photo Bibliothèque nationale de France, département Cartes et plans, via Wikimedia Commons, domaine public.

L’océan Indien a connu d’autres catastrophes maritimes restées célèbres ou mystérieuses, comme la disparition du SS Vaitarna, parfois surnommé le « Titanic indien ». Mais à Tromelin, le naufrage n’est que le début du drame.

De l’eau saumâtre trouvée à cinq mètres sous le sable

La priorité absolue est l’eau. Dans les premières heures suivant le naufrage, plusieurs Malgaches meurent de soif. Les survivants entreprennent alors de creuser le sol et finissent par atteindre, à environ cinq mètres de profondeur, une nappe d’eau saumâtre.

Des voiles récupérées sur L’Utile servent à fabriquer des abris. Une forge et un four sont également installés et les réserves sauvées de l’épave permettent dans un premier temps de subsister.

Mais les rescapés comprennent rapidement qu’ils ne peuvent pas attendre indéfiniment un secours hypothétique. Avec les matériaux du navire, ils commencent à construire une nouvelle embarcation.

Les marins repartent et abandonnent 80 personnes

Après près de deux mois de travaux, une embarcation baptisée La Providence est prête. Sa construction a mobilisé les survivants, y compris les Malgaches.

Le 27 septembre 1761, les membres français de l’équipage prennent pourtant la mer à son bord. Ils laissent derrière eux 80 hommes et femmes malgaches, auxquels ils promettent que des secours viendront les récupérer.

La Providence réussit à rejoindre Madagascar.

La promesse, elle, reste lettre morte.

Les autorités de l’île de France refusent notamment d’organiser immédiatement une expédition. Commence alors pour les personnes abandonnées une survie qui ne se compte plus en jours ni en semaines, mais en années.

Comment survivre quinze ans sur Tromelin ?

Le décor rend leur survie d’autant plus remarquable. Tromelin mesure aujourd’hui environ 1 600 mètres de long pour 700 mètres de large, soit à peine 1 km². L’île est extrêmement plate et entièrement exposée aux vents et aux cyclones de l’océan Indien.

Les naufragés abandonnent progressivement la zone proche de l’épave pour s’installer sur le point le plus élevé de l’île. Les fouilles archéologiques y ont révélé les traces d’une douzaine de constructions organisées autour d’un espace central.

Les murs atteignent parfois plus d’un mètre d’épaisseur. Les ouvertures sont disposées de manière à limiter l’exposition au vent. Leur architecture semble combiner les contraintes du lieu avec des techniques héritées des traditions malgaches.

Cette organisation montre qu’il ne s’agissait pas d’un campement improvisé continuellement au bord de l’effondrement. Une véritable petite communauté durable s’est constituée sur Tromelin.

L’histoire évoque par certains aspects celle de Juana Maria, restée isolée pendant 18 ans sur une île de Californie. Mais une différence essentielle demeure : les naufragés de Tromelin n’ont pas seulement été victimes de la mer. Leur isolement prolongé résulte aussi d’une décision humaine.

Tortues, oiseaux de mer et un puits à 750 mètres

Pour se nourrir, les habitants de Tromelin exploitent pratiquement tout ce que l’île et son récif peuvent fournir. Ils consomment notamment des tortues vertes, des oiseaux marins, leurs œufs, des coquillages et du poisson.

La pêche reste cependant dangereuse à cause des vagues et du récif qui encerclent l’île.

Le puits constitue une autre contrainte quotidienne. Les recherches archéologiques indiquent que l’eau saumâtre devait être transportée sur environ 750 mètres entre le point d’approvisionnement et les habitations.

Le feu est également entretenu pendant des années. Les survivants disposent d’abord du bois provenant de l’épave, puis probablement du bois mort disponible sur l’île. Dans un environnement aussi pauvre en combustible, laisser s’éteindre les braises devait être une assez mauvaise façon de terminer la journée.

Ils transforment les restes du navire en outils

L’un des aspects les plus étonnants révélés par les fouilles est la capacité des naufragés à récupérer et transformer les matériaux provenant de L’Utile.

Cuivre, fer et plomb sont travaillés pour fabriquer ou réparer des objets. Les archéologues ont retrouvé des marteaux, des haches, des burins, des récipients et de nombreux ustensiles.

Un récipient en cuivre porte même les traces de sept réparations successives. Sur Tromelin, le moindre morceau de métal avait manifestement droit à plusieurs vies.

Une quinzaine de cuillères ont également été découvertes, ainsi que près d’une cinquantaine d’ustensiles soigneusement rangés dans ce qui semble avoir constitué une cuisine.

Cuillère métallique retrouvée lors des fouilles archéologiques de Tromelin
Cuillère métallique retrouvée lors des fouilles archéologiques de Tromelin. Crédit photo Lauren Ransan, Wikimedia Commons (CC BY-SA 4.0).

Les chercheurs ont aussi identifié des objets pouvant être interprétés comme des épingles à cheveux, des bracelets ou des chaînes. Ces petits éléments sont précieux : ils montrent que la vie quotidienne ne se limitait probablement pas à manger, boire et attendre. Les survivants ont conservé des pratiques sociales et culturelles malgré leur isolement.

Des radeaux pour tenter de quitter l’île

Les 80 personnes abandonnées en 1761 ne restent pas toutes sur Tromelin jusqu’à l’arrivée des secours.

Vers 1763, un groupe de 18 personnes quitte l’île sur une embarcation de fortune. Les sources disponibles ne permettent pas de reconstituer avec certitude leur destin.

Plusieurs années passent encore.

En 1775, une première véritable tentative de secours échoue en raison de l’état de la mer. Un marin envoyé vers l’île tombe de son embarcation et se retrouve lui-même bloqué avec les survivants.

En juillet 1776, cet homme repart sur un radeau avec six Malgaches, parmi lesquels se trouvent les trois derniers hommes encore présents sur Tromelin.

Quelques mois plus tard, il ne reste donc plus sur l’île que des femmes et un enfant.

29 novembre 1776 : La Dauphine atteint enfin Tromelin

Le 29 novembre 1776, la corvette La Dauphine, commandée par le chevalier Jacques Marie Boudin de Tromelin, parvient enfin à approcher suffisamment l’île pour procéder au sauvetage.

Quinze ans et deux mois après le départ de l’équipage de L’Utile, les sauveteurs découvrent sept femmes malgaches et un bébé âgé d’environ huit mois.

Huit personnes sont donc ramenées à l’île de France.

Elles y sont déclarées libres. Le bébé est baptisé, mais les archives perdent ensuite largement la trace des survivantes.

L’ancienne île de Sable prendra finalement le nom de Tromelin, en référence au commandant venu les secourir.

L’archéologie retrouve les traces des « esclaves oubliés »

Pendant longtemps, cette histoire reste principalement connue à travers les documents produits par les Européens. L’archéologie va permettre d’en raconter une autre partie : celle des personnes qui sont restées sur l’île.

Quatre campagnes archéologiques sont conduites à Tromelin en 2006, 2008, 2010 et 2013. Elles étudient à la fois l’épave de L’Utile, située sous quelques mètres d’eau, et les vestiges du campement terrestre.

Les chercheurs mettent au jour 734 objets ainsi que les restes des bâtiments, du puits, des foyers et des zones où les habitants transformaient le métal.

Tamisage lors des fouilles archéologiques sur l’île Tromelin


Tamisage lors des fouilles archéologiques sur l’île Tromelin. Crédit photo Lauren Ransan, Wikimedia Commons (CC BY-SA 4.0).

Deux fragments de squelettes humains sont également découverts. Ils ne portent pas de trace permettant d’étayer les récits macabres parfois associés aux naufrages : les fouilles n’ont notamment fourni aucun indice de violence ou de cannibalisme.

Cette archéologie du quotidien permet surtout de rendre une partie de leur histoire aux personnes abandonnées, dont les noms n’ont pour la plupart jamais été consignés.

Tromelin aujourd’hui, une île française toujours très isolée

Tromelin se trouve à environ 560 kilomètres au nord de La Réunion et 600 kilomètres au nord-est de Madagascar. L’île appartient aujourd’hui aux Terres australes et antarctiques françaises.

Elle reste particulièrement difficile d’accès. Son récif, la houle et l’absence de véritable port rendent les débarquements délicats, tandis que l’accès à l’île est réglementé et nécessite une autorisation des TAAF.

Tromelin est également devenue un site important pour la faune marine et les oiseaux. Les tortues vertes viennent notamment y pondre en grand nombre.

Difficile pourtant de regarder ce minuscule morceau de terre comme une simple île tropicale. Son histoire rappelle ce que la traite esclavagiste pouvait produire jusque dans les lieux les plus reculés de l’océan Indien.

Cette mémoire fait écho à celle du mémorial Cap 110 de l’Anse Caffard en Martinique, lui aussi lié au naufrage d’un navire négrier clandestin. Dans les deux cas, la mer a conservé la trace d’un commerce dans lequel des êtres humains étaient traités comme une cargaison.

À Tromelin, l’archéologie a toutefois permis de dépasser cette seule condition de victimes : derrière quelques lignes dans les registres de 1761 apparaissent désormais des bâtisseurs, des pêcheurs, des artisans et une communauté capable de s’organiser pendant quinze années dans l’un des environnements les plus hostiles de l’océan Indien.

Sources pour aller plus loin

Survie et naufrage, Carl Emil Pettersson, marin échoué dans le Pacifique, a connu un destin tout aussi improbable.

Partager/Envoyer à une IA pour résumer :

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *