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Sous Sienne, les Bottini forment 25 km de tunnels qui alimentent encore les fontaines

Sous les rues pavées, les palais et la célèbre Piazza del Campo de Sienne se cache un autre réseau urbain : environ 25 kilomètres de galeries souterraines creusées pour récupérer et transporter l’eau. Ces tunnels étroits portent le nom de Bottini.

Développés principalement au Moyen Âge pour approvisionner une ville perchée loin des grands cours d’eau, les Bottini de Sienne ne sont pas seulement un vestige historique : plusieurs de leurs galeries continuent encore aujourd’hui à alimenter les fontaines de la cité toscane.

Galerie souterraine du Bottino de Fonte Gaia à Sienne
Une galerie creusée du Bottino de Fonte Gaia, dans le réseau souterrain des Bottini de Sienne. Crédit photo LigaDue (CC BY-SA 4.0).

À retenir

  • Les Bottini de Sienne forment un réseau d’environ 25 kilomètres de galeries souterraines.
  • Le mot « bottino » apparaît sous la forme buctinus dans un document de 1226.
  • Ces galeries ne font pas que transporter l’eau : elles captent directement une partie des infiltrations souterraines.
  • Le Bottino Maestro de Fonte Gaia a été commencé en 1334 et l’eau atteignit la Piazza del Campo en 1343.
  • Les branchements privés étaient facturés selon une unité appelée dado, correspondant à environ 400 litres d’eau par jour.
  • Plusieurs fontaines historiques de Sienne sont toujours alimentées par le réseau.
  • Une petite partie des Bottini peut être visitée sur réservation, dans des groupes très limités.

Pourquoi Sienne a-t-elle creusé un réseau sous la ville ?

La situation de Sienne explique en grande partie cette prouesse d’ingénierie.

La ville historique occupe plusieurs collines de Toscane et ne dispose à proximité immédiate d’aucun grand fleuve capable d’assurer son approvisionnement. Une position excellente pour surveiller un ennemi médiéval, beaucoup moins pratique lorsqu’il s’agit de remplir les citernes.

Avec l’augmentation de la population et le développement des activités artisanales au Moyen Âge, trouver davantage d’eau devient essentiel.

Le sous-sol siennois offre heureusement une particularité intéressante. Il alterne notamment des couches de conglomérats et d’arénaires, c’est-à-dire de sables consolidés, avec des couches d’argile imperméables.

Ces arénaires sont d’ailleurs parfois qualifiées de « tuf », un terme que l’association La Diana, spécialiste du patrimoine hydraulique siennois, considère comme géologiquement impropre.

L’eau de pluie traverse les couches perméables puis se trouve en partie bloquée par les niveaux argileux. Les constructeurs ont exploité cette configuration en creusant des galeries capables d’intercepter ces infiltrations.

La République de Sienne développait parallèlement d’autres ouvrages considérables pour protéger son territoire. À une quinzaine de kilomètres de là, les murailles et les 14 tours de Monteriggioni témoignent encore de cette puissance médiévale.

Fonte Gaia sur la Piazza del Campo à Sienne


La Fonte Gaia sur la Piazza del Campo à Sienne. Sous les pavés de la place arrive l’eau collectée par l’un des deux grands Bottini. Crédit photo Zairon (CC BY 4.0).

Les Bottini ne sont pas exactement des aqueducs

On présente généralement les Bottini comme des aqueducs souterrains. La définition est pratique, mais pas totalement exacte.

Un aqueduc classique transporte de l’eau depuis une source identifiée jusqu’à son lieu d’utilisation. Dans les Bottini, le tunnel lui-même participe à l’approvisionnement : l’eau qui s’infiltre à travers les parois et les voûtes est récupérée en cours de route.

Les galeries cumulent donc deux fonctions : collecte et transport.

L’eau captée s’écoule dans un petit canal aménagé à la base du passage, appelé le gorello. Une pente très faible mais régulière permet ensuite de la conduire par simple gravité vers les fontaines.

Pas besoin de pompe électrique, de capteur connecté ou de serveur dans le cloud : la gravité assure le service depuis plusieurs siècles sans mise à jour du firmware.

Canal creusé et maçonné du Bottino de Fonte Gaia à Sienne
Un tronçon du Bottino de Fonte Gaia, à la fois creusé dans la roche et renforcé par des maçonneries. Crédit photo LigaDue (CC BY-SA 4.0).

Un labyrinthe souterrain long d’environ 25 kilomètres

L’ensemble des galeries principales et secondaires atteint environ 25 kilomètres.

Les passages font généralement autour de 1,80 mètre de hauteur pour moins d’un mètre de largeur. Il est donc possible de marcher dans une grande partie du réseau, à condition de ne pas être trop susceptible lorsqu’une voûte médiévale vous frôle le crâne.

Deux grandes artères structurent ce monde souterrain : le Bottino Maestro di Fontebranda et le Bottino Maestro di Fonte Gaia.

Le premier conduit notamment l’eau depuis le secteur de Fontebecci et de Chiarenna jusqu’à Fontebranda.

Le Bottino de Fonte Gaia possède quant à lui le parcours le plus long. Son creusement débute en 1334 afin d’amener l’eau jusqu’à la Piazza del Campo, située environ 30 mètres plus haut que Fontebranda.

L’eau arrive près de la place neuf ans plus tard, en 1343. Les ouvriers continuent cependant à progresser vers le nord et atteignent Fontebecci en 1346.

Selon l’association La Diana, environ 70 % de l’eau arrivant actuellement à Fonte Gaia provient encore du secteur de Fontebecci.

Petit canal transportant l'eau dans les Bottini de Sienne


Le petit canal aménagé à la base du Bottino de Fonte Gaia permet à l’eau de s’écouler par gravité. Crédit photo LigaDue (CC BY-SA 4.0).

Comment creuser droit sous une ville médiévale ?

Le Bottino de Fontebranda a été principalement creusé en remontant depuis la fontaine à la recherche des zones où l’eau suintait.

Pour Fonte Gaia, les ingénieurs siennois ont adopté une méthode beaucoup plus ambitieuse : attaquer le tunnel depuis plusieurs directions et faire se rejoindre les équipes sous terre.

C’est le même principe général que celui employé aujourd’hui pour le percement de grands tunnels, à ceci près que les ouvriers siennois n’avaient évidemment ni GPS, ni station totale, ni tunnelier.

Des puits verticaux appelés smiragli permettaient de vérifier l’orientation des travaux, de renouveler l’air, d’évacuer les déblais et d’approvisionner les ouvriers.

Les mineurs chargés du creusement étaient appelés les guerchi. Selon La Diana, certains étaient suffisamment expérimentés pour que deux galeries commencées séparément ne manquent leur point de rencontre que de quelques mètres.

Maintenir la pente était tout aussi important. Les ouvriers utilisaient pour cela l’archipendolo, un instrument simple fonctionnant avec un fil à plomb et permettant de contrôler la déclivité du gorello.

Ces kilomètres de galeries cachées sous une construction historique rappellent, dans un tout autre contexte, l’immense réseau souterrain du château de Brézé, dont plusieurs kilomètres ont également été aménagés sous la surface.

Smiraglio du réseau des Bottini près de Fontebranda à Sienne
Un smiraglio du réseau de Fontebranda. Ces ouvertures servaient notamment à l’aération, au contrôle du tracé et à l’évacuation des matériaux. Crédit photo LigaDue (CC BY-SA 4.0).

Le dado, un compteur d’eau médiéval sans cadran

Les fontaines publiques n’étaient pas les seules bénéficiaires des Bottini.

Des familles aisées faisaient parfois creuser à leurs propres frais une galerie secondaire pour rejoindre un Bottino Maestro et alimenter un puits privé.

La municipalité facturait alors la quantité d’eau prélevée.

L’unité utilisée était le dado, correspondant à environ 400 litres d’eau en 24 heures. Une ouverture précisément calibrée dans une plaque ou une vanne limitait physiquement le débit.

Un client pouvait ainsi disposer d’un demi-dado, d’un dado, de deux dados ou davantage.

Dado servant à contrôler le débit d'eau dans les Bottini de Sienne
Un « dado » dans le Bottino de Fonte Gaia, dispositif utilisé pour contrôler la quantité d’eau attribuée à une dérivation privée. Crédit photo LigaDue (CC BY-SA 4.0).

Les Bottini sont-ils plus anciens que le Moyen Âge ?

Le développement massif du réseau appartient clairement au Moyen Âge, mais l’histoire hydraulique du sous-sol de Sienne pourrait être beaucoup plus ancienne.

Le terme buctinus, probablement lié aux voûtes en forme de tonneau, apparaît pour la première fois dans un document de 1226.

Des indices suggèrent cependant que des ouvrages souterrains existaient déjà durant l’Antiquité.

Une inscription datée de 394 apr. J.-C. remercie notamment un patricien romain pour avoir restauré de nombreux conduits et rendu l’eau à la ville.

L’association La Diana attribue même une origine étrusque au Bottino alimentant Fonte di Fontanella, reconnaissable notamment à sa couverture particulière.

Il faut néanmoins rester prudent. Des chercheurs de l’Université de Sienne évoquent bien l’existence probable d’un aqueduc romain, peut-être lui-même installé sur un dispositif étrusque, mais soulignent qu’aucune preuve directe ne permet d’établir une continuité certaine avec l’ensemble du réseau médiéval conservé aujourd’hui.

Les Bottini sont donc moins un ouvrage créé une fois pour toutes qu’un système hydraulique développé, modifié et prolongé durant plusieurs siècles.

Omiccioli et fuggisoli : les créatures des souterrains de Sienne

Un réseau de tunnels obscurs où des hommes travaillent pendant des heures ne pouvait évidemment pas rester longtemps sans folklore.

Les guerchi racontaient avoir aperçu d’étranges créatures appelées omiccioli, décrites comme de petits êtres humanoïdes.

D’autres évoquaient les fuggisoli, sortes d’éclairs ou de lueurs soudaines surgissant dans l’obscurité.

Visit Siena avance une explication beaucoup moins surnaturelle : peur, fatigue, obscurité et consommation d’alcool pourraient avoir joué un rôle dans ces visions. Une partie de la rémunération des ouvriers aurait en effet été versée sous forme de vin.

Creuser plusieurs heures dans une galerie noire avant de recevoir son salaire liquide n’était peut-être pas la meilleure méthode pour obtenir des témoignages zoologiques irréprochables.

Les fontaines de Sienne reçoivent toujours l’eau des Bottini

Pendant des siècles, les Bottini et les fontaines auxquelles ils étaient reliés constituèrent l’un des principaux moyens d’approvisionnement de Sienne.

La situation change au début du XXe siècle lorsque l’eau des sources du Vivo, sur le Monte Amiata, est acheminée jusqu’à la ville grâce à un aqueduc moderne. Avec l’extension de ce nouveau réseau, l’eau des anciennes fontaines a été finalement déclarée non potable dans les années 1920.

Les Bottini n’ont pourtant jamais complètement cessé de fonctionner.

En 1944, la destruction du pont sur l’Orcia a interrompu temporairement l’aqueduc moderne. Les habitants de Sienne ont alors pu à nouveau se ravitailler auprès des anciennes fontaines.

Et le système médiéval fonctionne toujours : l’eau continue de circuler dans les galeries et d’arriver dans les bassins de plusieurs fontaines historiques, dont Fonte Gaia, Fontebranda et diverses fontaines secondaires.

Fontebranda à Sienne alimentée par le réseau des Bottini
Fontebranda, l’une des grandes fontaines historiques reliées au réseau des Bottini de Sienne. Crédit photo LigaDue (CC BY 4.0).

Un patrimoine hydraulique toujours entretenu en 2026

Les Bottini ne sont donc pas simplement des tunnels abandonnés transformés en curiosité touristique.

Le 11 août 2026, la municipalité de Sienne et l’association La Diana ont renouvelé pour cinq ans leur convention consacrée à la connaissance, la sauvegarde et la valorisation du réseau.

Elle prévoit notamment le suivi de l’état des galeries, des opérations de conservation, des activités pédagogiques et l’organisation de visites accompagnées.

Quelques mois auparavant, en mai 2026, une opération de nettoyage et d’entretien avait encore été organisée dans le Bottino de Fonte Nuova.

Plus de sept siècles après les grands travaux médiévaux, quelqu’un doit donc toujours descendre vérifier que l’eau passe correctement. Certains contrats de maintenance ont décidément une belle durée de vie.

Peut-on visiter les Bottini de Sienne ?

Oui, mais l’accès est volontairement très limité afin de protéger les galeries.

Actuellement, seule une partie du grand Bottino de Fonte Gaia est ouverte aux visites accompagnées.

La réservation préalable est obligatoire et les groupes sont limités à 10 personnes maximum. Les visites ne sont pas organisées toute l’année et sont notamment suspendues de juin à août.

Des chaussures antidérapantes sont obligatoires et chaque visiteur doit disposer d’une lampe torche. En cas de niveau d’eau élevé, des bottes peuvent être nécessaires.

Les photographies et vidéos sont interdites à l’intérieur des Bottini, tout comme les sacs volumineux.

L’accès est interdit aux enfants de moins de huit ans et déconseillé notamment aux personnes souffrant de claustrophobie ou de pathologies cardiaques ou respiratoires.

Les disponibilités et réservations doivent être vérifiées sur le site officiel de la Ville de Sienne avant une visite.

Sources pour aller plus loin

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