Avec son plumage gris ardoise, son bec rouge vif et surtout ses deux longues plumes blanches recourbées de chaque côté de la tête, la sterne inca (Larosterna inca) fait partie de ces oiseaux que l’on reconnaît immédiatement. Sa spectaculaire « moustache blanche » lui donne un air de vieux gentleman marin, ou de concurrent sud-américain de Salvador Dalí.
Mais cet oiseau avec une moustache ne porte pas cet ornement uniquement pour soigner son portrait. Une étude scientifique a montré que la longueur de ces plumes est liée à la condition physique des adultes et à leur réussite reproductive. Et contrairement à beaucoup de parures chez les oiseaux, la moustache n’est pas réservée aux mâles : les femelles en arborent une également.
Portrait d’une sterne inca adulte montrant son bec rouge, les zones jaunes à la commissure du bec et ses longues plumes blanches recourbées en forme de moustache. Crédit photo Anya Chernik (CC BY 2.0).
À retenir
- La sterne inca (Larosterna inca), appelée Inca tern en anglais, appartient à la famille des Laridés.
- Elle mesure environ 39 à 42 cm pour un poids voisin de 175 à 210 g.
- Ses fameuses « moustaches » sont de longues plumes blanches spécialisées, présentes chez les mâles comme chez les femelles.
- Une étude a montré que leur longueur constitue un bon indicateur de la condition physique de l’oiseau et est associée à sa réussite reproductive.
- L’espèce vit le long de la côte pacifique de l’Amérique du Sud, principalement dans le système très productif du courant de Humboldt.
- Elle se nourrit surtout de petits poissons, notamment de l’anchoveta du Pérou (Engraulis ringens).
- Elle niche dans des cavités rocheuses et peut même utiliser d’anciens terriers de manchots de Humboldt.
- La sterne inca est actuellement classée quasi menacée (NT).
À quoi ressemble la sterne inca ?
La sterne inca est un oiseau marin de taille moyenne, long d’environ 39 à 42 cm. Son plumage adulte est essentiellement gris ardoise très sombre, presque noir dans certaines conditions de lumière.
Son bec et ses pattes sont rouge vif, une coloration qui tranche fortement avec le plumage. Une zone charnue jaune apparaît de chaque côté de la commissure du bec.
Mais ce sont évidemment ses longues plumes blanches qui attirent le regard. Elles prennent naissance dans la région du visage, passent sous les yeux puis s’incurvent vers l’arrière avant de retomber légèrement.
De face, l’effet est particulièrement réussi : deux fines moustaches blanches semblent sortir de chaque côté du bec.
Vue de face d’une sterne inca à l’Artis Royal Zoo d’Amsterdam : les deux plumes blanches recourbées et les zones jaunes situées à la commissure du bec sont particulièrement visibles. Crédit photo Kitty Terwolbeck (CC BY 2.0).
Sa moustache est faite de plumes, pas de caroncules
La moustache et les petites zones jaunes proches du bec sont parfois confondues, mais ce sont deux structures différentes.
Les « bacchantes » blanches sont des plumes spécialisées particulièrement longues. Les éléments jaunes situés au niveau de la commissure du bec sont en revanche des caroncules charnues.
La distinction n’est pas qu’une affaire de vocabulaire. Chez certains oiseaux, les caroncules deviennent elles-mêmes des ornements spectaculaires. C’est par exemple le cas de l’Araponga tricaronculé et de ses trois étonnants appendices charnus.
Chez la sterne inca, le résultat est plus élégant : gris sombre, rouge, jaune et deux fines arabesques blanches. L’évolution a parfois un sens assez sûr de l’accessoire.
Sterne inca (Larosterna inca) photographiée au Bioparc de Doué-la-Fontaine. Crédit photo Melvin TOULLEC (CC BY-SA 4.0).
Pourquoi la sterne inca possède-t-elle une moustache ?
La moustache n’est pas seulement décorative.
En 2001, les chercheurs Alberto Velando, C. M. Lessells et J. C. Márquez ont étudié les ornements de sternes incas adultes et leur relation avec l’état physique et la reproduction.
Leur résultat le plus remarquable concerne justement la longueur de la moustache : parmi les ornements étudiés, elle constituait le signal le plus fiable de la condition corporelle des oiseaux, chez les mâles comme chez les femelles.
Les chercheurs ont également constaté une association entre la longueur des moustaches et la catégorie de réussite reproductive des adultes. La masse atteinte par les poussins ainsi qu’un indicateur de leur réponse immunitaire étaient eux aussi liés à la longueur de l’ornement parental.
Cela ne signifie pas qu’une moustache longue « fabrique » automatiquement davantage de poussins. Elle semble plutôt constituer un signal visible de qualité individuelle.
Autrement dit, chez Larosterna inca, une belle moustache peut fournir quelques renseignements utiles avant même le premier rendez-vous.
Portrait de profil d’une sterne inca à Amsterdam, avec le bec rouge, la caroncule jaune et l’une des longues plumes blanches de la moustache parfaitement visibles. Crédit photo Kitty Terwolbeck (CC BY 2.0).
Mâles et femelles portent la même moustache
Chez de nombreuses espèces d’oiseaux, les ornements les plus extravagants sont surtout portés par les mâles. Ce n’est pas vraiment le cas ici.
Mâles et femelles se ressemblent beaucoup et possèdent tous deux la fameuse moustache blanche.
La sterne inca est monogame et les deux partenaires participent à l’incubation puis au nourrissage des jeunes. Les chercheurs ont donc proposé que les ornements puissent intervenir dans une forme de signal mutuel de qualité entre partenaires.
C’est une stratégie assez différente de celle d’espèces où le mâle concentre toute son énergie dans une démonstration spectaculaire, comme le paradisier superbe et son incroyable transformation lors de la parade nuptiale.
Chez la sterne inca, monsieur et madame arrivent tous les deux moustachus au rendez-vous.
Où vit la sterne inca ?
La sterne inca est étroitement associée à la façade pacifique de l’Amérique du Sud.
Son aire principale s’étend le long des côtes du Pérou et du Chili, avec une présence plus au nord jusqu’en Équateur. Elle fréquente surtout les côtes rocheuses, les îlots, les falaises, les ports et les eaux côtières.
Cette distribution correspond en grande partie au système du courant de Humboldt, également appelé courant du Pérou.
Ce courant froid et les remontées d’eaux profondes qui lui sont associées apportent de grandes quantités de nutriments vers la surface. Ils alimentent une production de plancton extrêmement importante puis d’immenses populations de petits poissons.
Pour les oiseaux marins, c’est une sorte de restaurant collectif à l’échelle d’un océan.
Plusieurs sternes incas posées sur les falaises rocheuses des îles Ballestas, près de Paracas au Pérou, dans leur environnement côtier naturel. Crédit photo Patrick Nouhailler (CC BY-SA 2.0).
L’anchoveta, un poisson essentiel à son alimentation
Parmi les poissons les plus importants du système de Humboldt figure l’anchoveta du Pérou (Engraulis ringens), une petite anchois qui forme d’immenses bancs dans les eaux du Pérou et du Chili.
C’est aussi l’une des principales proies de la sterne inca.
L’oiseau recherche sa nourriture en groupe et capture les petits poissons près de la surface, parfois en plongeant brièvement depuis les airs. Les concentrations alimentaires peuvent attirer simultanément sternes, autres oiseaux marins et mammifères.
La disponibilité de ces petits poissons dépend cependant fortement des conditions océanographiques. Les modifications du système d’upwelling et les épisodes chauds comme El Niño peuvent perturber profondément les ressources marines de cette région.
La vie de cet élégant moustachu dépend donc finalement beaucoup de ce qui se passe plusieurs dizaines ou centaines de mètres sous ses pattes rouges.
Sterne inca adulte photographiée sur des rochers à Lima, au Pérou. Crédit photo Cristóbal Alvarado Minic (CC BY 2.0).
Où la sterne inca fait-elle son nid ?
Pas question de fabriquer un petit nid bien visible au sommet d’une branche.
La sterne inca cherche plutôt des crevasses, cavités et anfractuosités dans les falaises et les amas rocheux. Elle peut également utiliser des terriers abandonnés par d’autres oiseaux, notamment d’anciens nids de manchots de Humboldt.
La ponte comprend généralement un ou deux œufs. L’incubation dure environ quatre semaines et les deux parents participent aux soins.
Les jeunes sont initialement couverts d’un duvet gris et ne possèdent pas encore la tenue très voyante des adultes : leur bec est sombre et leurs longues moustaches blanches ne sont pas encore développées.
À mesure qu’ils grandissent, le bec et les pattes prennent progressivement leurs couleurs rouges caractéristiques et les premières plumes faciales blanches apparaissent.
Une sterne inca adulte avec son poussin gris dans une cavité rocheuse à Pucusana, au Pérou. Crédit photo Dominic Sherony (CC BY-SA 2.0).
Un oiseau à moustache qui miaule presque comme un chat
L’apparence de la sterne inca n’est pas sa seule bizarrerie.
Dans les colonies, l’espèce utilise plusieurs cris et signaux sonores pour communiquer, défendre un emplacement ou interagir avec un partenaire. Certaines de ses vocalisations sont comparées à un « mew » de chat, autrement dit une sorte de miaulement.
Une performance plutôt inattendue pour un oiseau marin.
Et puisqu’une moustache ne suffisait apparemment pas à brouiller les catégories, il faut rappeler que les tigres sont eux aussi capables de produire des vocalisations ressemblant à des miaulements.
Une sterne classée quasi menacée
Malgré son apparence très reconnaissable et sa capacité à former de grandes colonies, Larosterna inca n’est pas considérée comme une espèce à l’abri.
Elle est actuellement classée quasi menacée (NT) sur la Liste rouge de l’UICN.
Sa dépendance aux petits poissons du système de Humboldt la rend notamment sensible à la disponibilité de ces ressources. La pression de pêche sur les anchois, les modifications de certains habitats côtiers et les fluctuations importantes de l’écosystème marin constituent autant de facteurs à surveiller.
Le courant de Humboldt est l’un des systèmes marins les plus productifs de la planète, mais productif ne signifie pas inépuisable.
L’espèce reste heureusement encore observable par milliers dans certains secteurs favorables de la côte pacifique sud-américaine.
Une moustache beaucoup plus sérieuse qu’elle n’en a l’air
Au premier regard, la sterne inca pourrait facilement rejoindre la collection des curiosités animales dont l’évolution semble avoir eu un moment d’inspiration esthétique.
Mais ses longues plumes blanches constituent un excellent exemple de la manière dont un détail spectaculaire peut aussi avoir une fonction biologique mesurable.
Chez un autre oiseau sud-américain, la Coracine casquée pousse encore plus loin l’ornement facial avec une longue « barbe » de plumes et une imposante caroncule. La sélection sexuelle semble parfois avoir beaucoup de mal avec la sobriété.
La sterne inca en vidéo
En mouvement, on distingue encore mieux ses longues plumes faciales, son bec rouge et son comportement au sein des groupes.
Sources pour aller plus loin
- Velando A., Lessells C. M. et Márquez J. C., étude sur les ornements, la condition physique et le succès reproducteur de la sterne inca, Journal of Avian Biology, 2001 : https://avelando.webs.uvigo.es/pdfs_archivos/javian.pdf
- Cornell Lab of Ornithology / eBird, identification, habitat et alimentation de Larosterna inca : https://ebird.org/species/incter1
- Tokyo Zoological Park Society, répartition, taille, reproduction et statut de la sterne inca : https://www.tokyo-zoo.net/en/ueno/encyclopedia/inca-tern/index.html
- Wildfowl & Wetlands Trust, sterne inca, moustache, vocalisations et conservation : https://www.wwt.org.uk/wetland-centres/martin-mere/news/june-bird-of-the-month-inca-tern-larosterna-inca
- FAO, productivité marine et remontées d’eaux riches en nutriments du système de Humboldt : https://www.fao.org/4/w4248e/w4248e30.htm








charmant volatile moustachu avec quelques couleurs vives pour réhausser son gris un peu terne.
Il est photogénique effectivement.