Chishō Takaoka (22 avril 1896 – 22 octobre 1994), plus connue sous son nom de geisha Teruha, est entrée dans l’histoire du Japon pour sa beauté, ses photographies largement diffusées et un geste aussi spectaculaire que douloureux : adolescente, elle s’est coupé une partie du petit doigt à la suite d’une rupture amoureuse. Cet épisode lui a valu le surnom de geisha aux neuf doigts.
Mais derrière ce fait divers se cache une existence beaucoup plus mouvementée. Née Tatsuko Takaoka, également connue sous le nom de Chiyoha et parfois orthographiée Tehura sur Internet, elle a connu la célébrité, traversé plusieurs continents, joué au cinéma, écrit sur son passé et finalement choisi la vie bouddhiste. Son parcours a notamment inspiré Jotoku, un roman de Jakuchō Setouchi.
Teruha, devenue célèbre sous le surnom de geisha aux neuf doigts, pose avec un petit panier de fleurs. Collection et numérisation Okinawa Soba.
À retenir
- Chishō Takaoka est née le 22 avril 1896 et est morte le 22 octobre 1994, à l’âge de 98 ans.
- Son nom de naissance était Tatsuko Takaoka. Elle a utilisé les noms de scène Chiyoha et Teruha avant de prendre le nom religieux de Chishō.
- Adolescente, elle s’est coupé une partie du petit doigt gauche après une rupture amoureuse, ce qui lui a valu le surnom de geisha aux neuf doigts.
- Ses portraits ont été largement diffusés sur des cartes postales, faisant d’elle une célébrité de son époque.
- Sa vie l’a conduite d’Osaka à Tokyo, puis à l’étranger, avant qu’elle ne devienne religieuse bouddhiste à Kyoto.
De Tatsuko Takaoka à Chiyoha : une enfance difficile
La future Teruha naît le 22 avril 1896 dans une famille modeste. Les récits biographiques anciens situent sa naissance dans la préfecture de Nara, tout en précisant que ses parents l’ont déclarée à Osaka. Une étude historique japonaise plus récente la situe à Osaka, dans le quartier d’Uehonmachi. Son nom de naissance est Tatsuko Takaoka, parfois simplement transcrit Tatsu.
Son père travaille comme forgeron et connaît de sérieux problèmes d’alcool. Sa mère, Oda Tsuru, disparaît de sa vie lorsqu’elle n’a que deux ans : certaines biographies parlent de son décès, même si les circonstances exactes sont discutées.
Élevée principalement par sa grand-mère, la petite Tatsuko aide très tôt sa tante, qui tient notamment un commerce de restauration et un salon de thé. Vers sept ans, elle sert déjà des clients. Lors des périodes de forte activité, elle participe également au travail familial.
Elle apprend la danse, une pratique qui finit par orienter son destin. Son père prend des dispositions pour la faire entrer dans le monde des maisons de geishas, sans qu’elle ait véritablement son mot à dire.
Teruha joue du violon, vêtue d’un kimono bleu à motifs floraux. Ce portrait colorié illustre les mises en scène artistiques des geishas photographiées au début du XXe siècle. Collection Okinawa Soba.
Une adolescente confiée à une maison de geishas
Vers douze ans, Tatsuko est placée dans le milieu des geishas. Elle passe d’abord par l’entourage d’Oume Tsujii, une femme liée au monde du théâtre kabuki, puis rejoint une maison de geishas d’Osaka.
Selon les recherches de l’autrice japonaise Asako Hirayama, une somme de 250 yens est versée à son père au titre de sa prise en charge. Le montant, important pour l’époque, montre à quel point l’apprentissage d’une jeune fille pouvait alors s’inscrire dans un système de dépendance économique.
Elle prend le nom de Chiyoha et apprend les arts associés à sa profession : danse, musique, chant, tenue vestimentaire, conversation et respect des codes sociaux.
À la même époque, une autre Japonaise passée par le monde des geishas acquiert une renommée internationale, Sada Yacco, devenue une vedette du théâtre occidental. Leurs carrières sont différentes, mais elles témoignent toutes deux des transformations du Japon à la fin de l’ère Meiji.
Teruha en kimono à carreaux, coiffée d’un volumineux chignon traditionnel. Elle tient un accessoire rectangulaire dont l’identification exacte reste incertaine. Collection Okinawa Soba.
La jeune femme se fait rapidement remarquer pour sa beauté. Des biographies mentionnent également un épisode de mizuage impliquant Kameshichi Umehara, présenté comme une personnalité de la Bourse d’Osaka.
Le terme mizuage a connu plusieurs usages historiques. Dans certains récits, il désigne la vente de la première relation sexuelle d’une jeune femme, mais il ne doit pas être présenté comme une étape universelle ou obligatoire de la formation de toutes les geishas. Dans le cas de Chiyoha, cet épisode appartient aux témoignages biographiques sur les conditions difficiles de sa jeunesse.
Teruha photographiée dans une scène de préparation du thé, entourée de petits ustensiles traditionnels. Collection Okinawa Soba.
Pourquoi Teruha s’est-elle coupé le petit doigt pour son amant ?
L’épisode qui rend Teruha célèbre se déroule pendant son adolescence, dans les dernières années de l’ère Meiji.
Selon les récits biographiques, elle entretient une relation avec Sobo Otomine, un marchand de vêtements fortuné, décrit comme un séducteur connu dans les quartiers de plaisir d’Osaka. Elle aurait auparavant fréquenté un acteur de kabuki appelé Ichikawa.
Lorsque Teruha accepte finalement l’idée d’épouser Otomine, celui-ci découvre, toujours selon ce récit, une photographie de l’ancien amant conservée dans le miroir de poche de la jeune femme.
L’homme se considère trahi et rompt leur relation.
Portrait rapproché de Teruha dans un kimono aux grands motifs floraux rouges et orangés. Collection Okinawa Soba.
Quelques mois plus tard, les anciens amoureux se seraient croisés dans un salon de thé. Profondément bouleversée par la rupture, Teruha se serait alors coupé une partie du petit doigt de la main gauche avec un rasoir.
Le geste est parfois présenté comme une tentative désespérée de prouver sa fidélité ou d’obtenir le pardon de son amant.
Cependant, l’interprétation de ses motivations dépend des témoignages retenus. Une recherche historique publiée en 2025 évoque aussi un profond sentiment d’humiliation et de colère après avoir été rejetée.
L’événement se produit alors qu’elle a environ 16 ans, et le scandale se répand dans Osaka.
Un geste associé au yubitsume, mais pas nécessairement aux yakuzas
Cette mutilation rappelle le yubitsume, une pratique japonaise consistant à se couper une partie d’un doigt en signe d’excuse, de soumission ou de réparation d’une faute.
Le yubitsume est aujourd’hui surtout connu pour son association avec les yakuzas, mais il serait trompeur d’en conclure que Teruha appartenait à une organisation criminelle ou qu’elle suivait un rituel mafieux.
Dans son cas, les sources évoquent avant tout un geste personnel survenu dans le contexte d’une rupture amoureuse, à une époque où les codes de fidélité, de dépendance et d’honneur pouvaient peser lourdement sur les relations.
Cette différence est essentielle : le fait qu’un geste ressemble au yubitsume n’en fait pas automatiquement un acte lié à la mafia japonaise.
Teruha ajuste sa coiffure devant un miroir à main. Ce portrait posé ne représente pas l’épisode de la photographie découverte par Otomine, mais évoque les accessoires présents dans le récit. Collection Okinawa Soba.
La geisha aux neuf doigts devient une célébrité
Après le scandale, Teruha quitte Osaka pour Tokyo, où elle rejoint le quartier de Shinbashi, réputé pour ses geishas.
Elle prend le nom de scène de Teruha, écrit 照葉 en japonais, et se fait connaître du grand public sous le surnom de geisha aux neuf doigts, ou Nine-Fingered Geisha.
L’histoire de son petit doigt attire l’attention, mais sa célébrité repose également sur son image. Au début du XXe siècle, les portraits de geishas célèbres sont reproduits sur des cartes postales, des photographies de collection et des supports publicitaires.
Ces femmes jouent alors un rôle qui ressemble, à certains égards, à celui des vedettes de cinéma ou des personnalités médiatiques d’aujourd’hui.
Teruha photographiée dans une mise en scène d’arrangement floral, avec un vase et des branches. Collection Okinawa Soba.
Des cartes postales qui diffusent son visage au Japon et à l’étranger
Dans les années 1900 et 1910, les studios photographiques japonais produisent quantité de portraits de geishas, souvent soigneusement mis en scène.
Certaines photographies sont coloriées à la main, directement à l’époque de leur fabrication. Les couleurs ne résultent donc pas nécessairement d’une restauration numérique moderne.
Teruha apparaît ainsi dans des tenues variées, tenant un instrument de musique, un livre, une fleur ou une tasse de thé. Chaque portrait présente une facette différente de son élégance et des activités associées à l’univers des geishas.
Cette popularité photographique n’est pas un cas isolé. Quelques années auparavant, Ponta et Oen, deux célèbres geishas des années 1890, avaient elles aussi été photographiées à de nombreuses reprises et représentées sur des cartes postales diffusées bien au-delà du Japon.
Teruha pose avec un livre ouvert, dans un kimono turquoise richement décoré. Collection Okinawa Soba.
Le soin porté aux coiffures, aux textiles et à la composition des photographies était essentiel. Une photographie de geisha devait offrir une image séduisante, mais aussi reconnaissable, susceptible de devenir une carte postale recherchée.
Teruha photographiée en kimono brun, avec une tasse sur un plateau. Collection Okinawa Soba.
Le succès de ces images explique pourquoi tant de portraits de Teruha sont parvenus jusqu’à nous. Ils constituent aujourd’hui un témoignage de la culture visuelle japonaise des époques Meiji et Taishō.
Teruha devant une grande ombrelle japonaise, dans une composition photographique soigneusement préparée. Collection Okinawa Soba.
Mariages, voyages et vie à l’étranger
La célébrité ne garantit pourtant pas une existence tranquille à Teruha.
En 1919, elle épouse Suezo Oda et voyage avec lui aux États-Unis. Selon les biographies traditionnelles, le mariage se détériore pendant ce séjour. Son mari aurait multiplié les aventures et les excès d’alcool, conduisant le couple à divorcer après son retour au Japon.
Teruha repart ensuite à l’étranger. Les récits de sa vie mentionnent d’autres séjours aux États-Unis, un passage par Londres et une installation à Paris.
Son parcours aurait notamment croisé celui de Sessue Hayakawa, acteur japonais devenu une star du cinéma muet américain. Celui-ci lui aurait conseillé de tenter sa chance dans la capitale française.
Autre mise en scène de Teruha autour des ustensiles du thé japonais. La composition horizontale diffère de la plupart de ses portraits diffusés en cartes postales. Collection Okinawa Soba.
C’est durant cette période européenne qu’elle aurait donné naissance à une fille. Les sources biographiques disponibles ne permettent pas d’établir avec certitude l’identité du père.
Ces déplacements sont remarquables pour une femme japonaise née à la fin du XIXe siècle, même si leur chronologie exacte reste parfois difficile à reconstituer.
Du cinéma à l’écriture : les autres vies de Teruha
De retour au Japon, Teruha reprend un temps son activité dans le monde des geishas.
Elle apparaît également au cinéma. Les notices biographiques mentionnent notamment Ai no tobira (« La Porte de l’amour »), un film de 1923 attribué au réalisateur Shirō Nakagawa.
Cette expérience illustre le passage progressif des célébrités des quartiers de geishas vers les nouveaux médias populaires, notamment le cinéma et la photographie.
Portrait de Teruha assise sur des tatamis avec un ouvrage ouvert. Collection Okinawa Soba.
Sa vie privée connaît de nouveaux changements. Elle se remarie avec un médecin et tient également un bar à Osaka.
Mais Teruha ne se contente pas de multiplier les activités. Elle revient aussi par l’écriture sur les événements qui ont marqué son existence.
En 1928 paraît notamment Teruha zange (照葉懺悔), un récit autobiographique dont le titre peut être traduit par « Les Confessions de Teruha ».
Ce témoignage contribue à diffuser sa propre version de son histoire, tout en rappelant une précaution essentielle : les autobiographies sont des sources précieuses, mais elles peuvent aussi reconstruire les souvenirs et les motivations avec le recul.
Portrait rapproché de Teruha tenant une fleur. Le cadrage met en valeur sa coiffure et les détails de son kimono. Collection Okinawa Soba.
Le parcours de Teruha témoigne des contradictions de son époque : une femme peut devenir une personnalité connue du public tout en restant profondément dépendante des attentes sociales et économiques qui pèsent sur elle.
Ses portraits donnent parfois l’impression d’une existence entièrement consacrée à l’élégance et aux arts. Sa biographie raconte une réalité plus complexe.
Teruha se penche vers des fleurs dans une scène photographique mise en scène. Collection Okinawa Soba.
De Teruha à Chishō Takaoka : une nouvelle vie bouddhiste
Après des années de bouleversements personnels, Teruha traverse, selon ses biographies, une période de dépression et de difficultés avec l’alcool.
Vers l’âge de 39 ans, elle décide de changer radicalement d’existence en entrant dans la vie religieuse bouddhiste.
Elle rejoint d’abord le temple Kume, où elle reçoit le nom religieux de Chishō.
Elle se rapproche ensuite du temple Giō-ji, à Kyoto, lieu connu pour son jardin de mousses et ses liens avec l’histoire de plusieurs femmes ayant choisi la vie religieuse.
Cette transition donne une nouvelle dimension à sa biographie. La jeune geisha dont les portraits s’étaient vendus par milliers abandonne progressivement la célébrité pour une existence consacrée à la spiritualité.
Teruha debout dans un décor photographique, un livre ouvert à la main. Il s’agit d’un portrait de geisha, et non d’une photographie de sa vie religieuse. Collection Okinawa Soba.
Elle poursuit cette nouvelle existence pendant plusieurs décennies et exerce des responsabilités religieuses, notamment à Giō-ji.
Sa longue vie traverse ainsi la fin de l’ère Meiji, les années Taishō, la Seconde Guerre mondiale et les profondes transformations du Japon d’après-guerre.
Teruha photographiée de profil, avec une coiffure ornée d’un ruban et un kimono à motifs floraux. Collection Okinawa Soba.
Une geisha devenue personnage de littérature
La vie de Teruha continue d’inspirer les écrivains bien après son retrait du monde des geishas.
Elle sert notamment de modèle au roman Jotoku de Jakuchō Setouchi, publié en 1963.
Le rapprochement est d’autant plus intéressant que Jakuchō Setouchi, romancière japonaise reconnue, choisit elle aussi plus tard la vie religieuse bouddhiste.
L’histoire de Teruha dépasse donc largement le fait divers du petit doigt coupé. Elle raconte une succession de vies presque incompatibles : enfant placée dans une maison de geishas, jeune célébrité, femme voyageuse, actrice, écrivaine puis religieuse.
Chishō Takaoka meurt le 22 octobre 1994, à l’âge de 98 ans.
Teruha en kimono de cérémonie, dans un portrait en pied soigneusement composé. Collection Okinawa Soba.
Les portraits anciens de Teruha, un témoignage du Japon d’autrefois
Si la vie de Chishō Takaoka reste principalement connue pour son épisode le plus spectaculaire, ses nombreuses photographies racontent également l’histoire d’une époque.
Les kimonos, les coiffures, les instruments de musique et les accessoires photographiés témoignent des goûts du Japon du début du XXe siècle, lorsque les portraits de geishas circulaient largement sous forme de cartes postales.
Cette culture visuelle se retrouve dans ces photographies anciennes de Japonaises en kimono, où les tenues traditionnelles sont mises en valeur par les procédés de coloration de l’époque.
Certaines mises en scène étaient beaucoup plus inattendues : les éditeurs de cartes postales proposaient aussi des portraits de maiko et de geishas en maillot de bain, signe que ce marché photographique cherchait constamment à renouveler ses sujets.
Grâce à ces images, le visage de Teruha reste aujourd’hui bien connu, plus d’un siècle après le scandale qui a fait d’elle la geisha aux neuf doigts.
Sources pour aller plus loin
- Bunshun Online / President Online – Asako Hirayama, enquête historique sur Teruha et l’épisode du petit doigt, décembre 2025
- Okinawa Soba – Collection de portraits historiques de Teruha
- Okinawa Soba – Provenance des photographies et conditions de réutilisation
- Old Tokyo – Teruha, the Nine-Fingered Geisha
- Wikipédia anglophone – Chishō Takaoka, synthèse biographique et références
Les portraits de Teruha reproduits dans cet article proviennent de la collection d’Okinawa Soba, qui a conservé et numérisé de nombreuses photographies japonaises anciennes. Les fichiers portent sur Flickr la mention CC BY-NC-SA 2.0 ; le collectionneur accorde également, dans sa déclaration publique d’utilisation, une permission complémentaire pour les blogs et sites commerciaux, sous réserve des exceptions qu’il précise.

















