Au début du XXe siècle, certaines cartes postales réservaient une surprise plutôt macabre à leur destinataire. Au premier regard, elles montrent des amoureux, des enfants, une femme devant son miroir ou une scène parfaitement ordinaire. Mais en prenant un peu de recul, les personnages et le décor s’assemblent pour former une tête de mort.
Ces compositions sont généralement qualifiées d’images ou de cartes postales métamorphiques. Elles jouent sur une double lecture : deux images en une, dont le sens change selon que l’on observe les détails ou l’ensemble. Le procédé ne naît d’ailleurs pas avec la carte postale : il était déjà employé au XIXe siècle avant de connaître une belle diffusion sur ce support au tournant des années 1900.
L’Amour de Pierrot, carte postale française anonyme, vers 1905. Les deux personnages et la table composent une tête de mort.
À retenir
- Ces cartes postales à double lecture montrent une scène qui se transforme en crâne lorsqu’on l’observe dans son ensemble.
- Le principe des images métamorphiques existait déjà au XIXe siècle et ne naît donc pas avec les cartes postales.
- Plusieurs exemplaires de cette famille d’images sont datés des environs de 1905-1910.
- Le crâne rapproche certaines de ces compositions de la tradition des vanités et du memento mori, même si toutes n’avaient pas nécessairement une ambition philosophique.
- All Is Vanity de Charles Allan Gilbert constitue l’un des exemples les plus célèbres de cette illusion à double sens.
Des cartes postales où deux images n’en forment plus qu’une
Le mécanisme paraît simple une fois qu’on l’a repéré. Les visages deviennent les orbites, une table ou des vêtements dessinent le nez et la mâchoire, tandis que les contours du décor complètent progressivement la forme du crâne.
Ce sont donc bien des illusions d’optique à deux images en une, même si le phénomène est différent d’une illusion physiologique. Rien ne bouge et notre système visuel n’est pas trompé par une couleur ou un contraste : c’est surtout notre cerveau qui peut organiser les mêmes traits de deux manières différentes.
Une scène apparemment ordinaire devient une tête de mort lorsque l’image est observée dans son ensemble. Carte postale métamorphique ancienne, domaine public.
Au revoir ! : les deux personnages prennent place dans les orbites de la tête de mort. Carte postale métamorphique du début du XXe siècle, domaine public.
Une carte ancienne de la famille des compositions intitulées Tête de mort. Des exemplaires de ce type sont documentés vers 1905-1910. Domaine public.
Ici, le principe est décliné de profil : la silhouette féminine participe au dessin d’un crâne. Carte métamorphique ancienne, domaine public.
Cette double lecture explique probablement pourquoi ces images fonctionnent toujours aussi bien plus d’un siècle après leur impression. On cherche spontanément les personnages, puis, une fois le crâne découvert, il devient presque difficile de ne plus le voir.
Des images métamorphiques bien antérieures aux années 1900
Les cartes postales n’ont pas inventé le procédé. Une lithographie britannique intitulée Blossom and Decay, publiée à Londres en 1860, utilisait déjà une composition comparable : deux amoureux et les éléments placés autour d’eux constituent ensemble un crâne.
L’arrivée de la carte postale illustrée a toutefois offert à ces images un support particulièrement adapté. Peu coûteuses, faciles à diffuser et faites pour être regardées, collectionnées ou envoyées, les cartes pouvaient transformer l’illusion en petit jeu visuel que l’on faisait découvrir à son correspondant.
When Alive, autre variation ancienne autour du corps humain et de la tête de mort. Domaine public.
Today and Tomorrow : le titre renforce directement l’opposition entre la vie représentée dans la scène et le crâne qui apparaît en seconde lecture. Domaine public.
Une femme et son environnement se fondent dans les contours d’une tête de mort. Carte postale métamorphique ancienne, domaine public.
On retrouve le même goût pour les images surprenantes dans d’autres productions populaires de l’époque. 2tout2rien avait notamment présenté ces cartes postales de petites filles accompagnées d’énormes poissons d’avril, qui témoignent d’un imaginaire tout aussi étrange, quoique nettement moins funèbre.
All Is Vanity, l’une des plus célèbres illusions avec un crâne
Parmi ces compositions, une image est devenue particulièrement célèbre : All Is Vanity de l’illustrateur américain Charles Allan Gilbert.
Créée en 1892 puis publiée dans le magazine américain Life le 27 novembre 1902, elle montre à première vue une femme assise devant sa coiffeuse et contemplant son reflet dans un grand miroir. Avec un peu de recul, le miroir devient le contour d’un gigantesque crâne tandis que la femme et son reflet en forment les orbites.
All Is Vanity de Charles Allan Gilbert : une femme devant son miroir et, simultanément, une immense tête de mort. Œuvre créée en 1892 et publiée dans Life en 1902, domaine public.
Le titre lui-même ajoute un jeu de mots en anglais : vanity désigne la vanité, mais peut également désigner une coiffeuse. L’image s’inscrit ainsi particulièrement bien dans la tradition de la vanité et du memento mori.
Du jeu visuel au memento mori
Le choix presque obsessionnel du crâne n’est évidemment pas anodin. Dans l’histoire de l’art occidental, celui-ci rappelle depuis longtemps le caractère temporaire de la vie, de la beauté et des biens matériels. Les vanités ont particulièrement développé ce vocabulaire symbolique.
Il serait cependant excessif de présenter toutes ces cartes comme de graves méditations philosophiques sur la mort. Certaines relèvent manifestement aussi de l’humour noir, du divertissement graphique ou du simple plaisir de piéger le regard.
Deux personnages deviennent les orbites d’un crâne dans cette composition germanophone du début du XXe siècle. Domaine public.
Les personnages et la table composent une seconde image : une tête de mort. Carte postale métamorphique ancienne, domaine public.
Une autre illusion à double lecture dans laquelle deux personnages et le mobilier dessinent un crâne. Domaine public.
Personnage, végétation et décor participent à la construction de la tête de mort. Carte postale métamorphique ancienne, domaine public.
Quand les personnages deviennent les yeux du crâne
La recette revient souvent : placer deux personnages symétriquement afin que leurs têtes constituent les orbites. Le reste de la scène peut alors suggérer le nez, les pommettes et les dents. Cette répétition n’empêche pas une étonnante diversité de situations.
Une carte conservée par la Wellcome Collection pousse parfaitement ce principe. Datée de 1909, elle montre un couple sur le point de s’embrasser dont les deux personnages s’insèrent dans les orbites d’un crâne. L’institution la catalogue comme une « metamorphic postcard » sous le titre fourni La vie et la mort, Leben und Tod. La carte mesure 13,7 × 8,5 cm.
Deux visages occupent les orbites tandis que le reste de la scène complète le crâne. Carte postale métamorphique ancienne, domaine public.
Deux enfants deviennent les orbites d’une tête de mort dans cette image à double sens. Carte postale ancienne, domaine public.
Les deux personnages et les éléments végétaux sont utilisés pour construire une seconde image en forme de crâne. Domaine public.
Cette façon de cacher une image dans une autre continue évidemment de fonctionner aujourd’hui. Notre cerveau cherche des formes connues dans un ensemble complexe et peut basculer brutalement d’une interprétation à l’autre. Pour une expérience perceptive très différente, essayez par exemple cette illusion d’optique aux 12 points noirs impossibles à regarder simultanément.
Des dessins aux montages photographiques
Toutes les cartes n’utilisent pas exactement la même technique. Certaines reposent sur le dessin ou la lithographie, tandis que d’autres donnent l’impression d’exploiter des portraits photographiques intégrés à la composition.
Le résultat demeure identique : le spectateur voit alternativement la scène et le crâne, ce qui explique que ces images puissent aujourd’hui encore circuler comme des exemples de tableaux ou d’images à double sens en illusion d’optique.
Une variation utilisant l’image d’un enfant à l’intérieur d’une composition en forme de crâne. Carte postale ancienne, domaine public.
Fascination, une autre variation autour d’une femme et d’une tête de mort. Domaine public.
Une femme devant son miroir est intégrée aux contours d’un crâne dans cette ancienne image à double lecture. Domaine public.
Trois enfants composent une tête de mort dans l’une des nombreuses déclinaisons du procédé. Carte postale ancienne, domaine public.
Un motif qui a largement survécu aux cartes postales
Le principe n’a évidemment pas disparu avec l’âge d’or de la carte postale. Crânes cachés et images à double lecture ont continué à apparaître dans l’illustration, la publicité, les affiches, les pochettes d’albums et les créations contemporaines.
Le crâne lui-même reste un terrain de jeu graphique particulièrement fertile. On le retrouve par exemple transformé de manière beaucoup plus délicate dans le crâne en dentelle d’Ester Magnusson.
Ces vingt images témoignent aussi d’une époque où la carte postale était bien davantage qu’un souvenir de vacances. Portraits, montages, humour et bizarreries graphiques y circulaient abondamment. Les portraits de femmes du début du XXe siècle conservés sur d’anciennes cartes postales en offrent un registre beaucoup moins macabre.
Sources pour aller plus loin
- Wellcome Collection — La vie et la mort, Leben und Tod, carte postale métamorphique, 1909
- Wikimedia Commons — Charles Allan Gilbert, All Is Vanity, publication dans Life du 27 novembre 1902
- The Metropolitan Museum of Art — Vanities: Art of the Dressing Table
- JG50 — exemplaire ancien de L’Amour de Pierrot, vers 1905
- Vintage Everyday — collection de cartes postales anciennes à illusions de crânes




















C’est à la fois beau et horrifiant. Belle ingéniosité de combiner différents éléments pour former ces têtes de mort.