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Le galion abandonné de Skopje, un bateau fantôme au milieu du Vardar

Le galion abandonné de Skopje ressemble à l’épave d’un vieux navire pirate échoué au beau milieu de la capitale de la Macédoine du Nord. Coque sombre, fenêtres béantes, ponts éventrés et traces d’incendie : le décor paraît tout droit sorti d’un film post-apocalyptique.

Il y a pourtant un détail qui change complètement l’histoire : ce bateau n’a jamais navigué. Il fait partie d’une série de faux galions construits directement dans le lit du Vardar pendant la transformation spectaculaire du centre-ville menée dans le cadre du projet Skopje 2014. Quelques années plus tard, certains fonctionnent encore tandis que d’autres ressemblent désormais à de véritables épaves.

Faux galion abandonné et dégradé dans le Vardar à Skopje en 2025
Un des faux galions de Skopje fortement dégradé, photographié en août 2025. Crédit photo Unknown Temptation (CC0 1.0).

À retenir

  • Trois grands faux galions ont été installés dans le Vardar au cœur de Skopje.
  • Il ne s’agit pas de véritables navires : les structures ont été construites directement dans le lit du fleuve pour accueillir des restaurants, bars et un hôtel.
  • En 2015, BIRN recensait trois galions, dont l’un devait également abriter un hôtel de 18 chambres.
  • L’un fonctionne toujours sous le nom d’Hotel Senigallia, tandis que les autres ont connu l’abandon, les dégradations ou des tentatives de démantèlement.
  • Atlas Obscura surnomme en 2026 le galion abandonné près du pont des Arts « The Ship of Doom », mais ce n’est pas son nom officiel.
  • Une étude sur les risques d’inondation a estimé que les aménagements construits dans le Vardar, dont les trois galions, avaient réduit sensiblement la capacité d’écoulement du fleuve.

Pourquoi y a-t-il des galions au milieu de Skopje ?

Pour comprendre comment une capitale européenne s’est retrouvée avec des bateaux pirates plantés dans une rivière, il faut revenir au gigantesque programme urbain Skopje 2014.

Présenté au début des années 2010, le projet a profondément transformé le centre de Skopje avec des bâtiments monumentaux, des façades néoclassiques ou baroquisantes, de nouveaux ponts, des fontaines et une impressionnante collection de statues.

L’objectif affiché était notamment de donner davantage de monumentalité à la capitale. Le résultat a suscité des débats passionnés sur son esthétique, son coût et la vision de l’histoire nationale qu’il mettait en scène.

Une enquête du Balkan Investigative Reporting Network a évalué en 2015 le coût de l’ensemble à au moins 627 millions d’euros.

Au milieu des colonnes, coupoles, statues équestres et façades flambant neuves, les aménageurs ont ajouté une idée encore plus difficile à manquer : des galions de plusieurs étages posés directement dans le Vardar.

Construction d'un faux galion dans le Vardar à Skopje en 2014


Construction d’un des faux galions destinés aux activités de restauration sur le Vardar en août 2014. Crédit photo Aktron / Wikimedia Commons (CC BY 3.0).

De faux bateaux qui ne pouvaient pas prendre la mer

Le terme de « bateau » est ici assez généreux.

Les galions de Skopje ont l’apparence de grands voiliers historiques, avec coques, ponts, mâts et superstructures en bois. Mais leur architecture tient davantage du bâtiment déguisé que de la construction navale.

Ils ont été installés de manière permanente dans le lit du Vardar. Pas de moteur, pas de véritable coque destinée à naviguer et certainement aucune perspective de descendre tranquillement le fleuve jusqu’à la mer Égée.

En septembre 2015, BIRN recensait trois de ces structures dans le centre de Skopje.

Le premier établissement ouvert, baptisé Royal Macedonia, fonctionnait comme restaurant et café. Deux autres galions étaient encore en construction. Celui financé par le restaurateur Stojan Filiposki devait se distinguer avec un hôtel de 18 chambres en plus de son activité de restauration.

Ce dernier est devenu l’Hotel Senigallia.

Galion Senigallia sur le Vardar devant le musée archéologique de Skopje
L’un des galions sur le Vardar devant le musée archéologique de Skopje en 2017. La photographie est classée sur Wikimedia Commons dans la catégorie de l’Hotel Senigallia. Crédit photo Julian Nyča (CC BY-SA 3.0).

Le « Ship of Doom », un faux galion devenu bateau fantôme

Une dizaine d’années après leur construction, les trois galions n’affichent plus du tout la même mine.

En juin 2026, Atlas Obscura décrit l’un d’eux sous le surnom très peu officiel de « Ship of Doom », littéralement le « navire de malheur ».

La structure se trouve en aval, à proximité du pont des Arts. Ses ponts sont troués, des parties du bâtiment ont brûlé, les ouvertures sont béantes et l’intérieur est encombré de débris.

Le contraste avec l’ambition initiale est assez spectaculaire. Ce qui devait constituer une attraction touristique et commerciale évoque aujourd’hui un décor construit spécialement pour tourner la suite d’un film de pirates après la fin du monde.

Le rapprochement avec une véritable épave est d’autant plus amusant que ce galion n’a jamais connu ni tempête, ni récif, ni bataille navale.

À l’inverse de l’épave du SS City of Adelaide, lentement colonisée par la végétation, le bateau de Skopje est devenu une ruine sans avoir jamais quitté son emplacement.

Atlas Obscura signalait encore en 2026 un accès possible à certaines parties du bâtiment, mais la structure est fortement dégradée et il n’est évidemment pas prudent d’y pénétrer. Les quais permettent déjà d’observer cette curiosité sans tester personnellement la résistance de planches incendiées.

Sreća, l’autre galion de Skopje qui a très mal vieilli

L’histoire devient un peu plus complexe lorsqu’on s’intéresse aux autres navires.

Un autre galion, installé près du Holiday Inn, est connu sous le nom de Sreća, terme macédonien associé à la chance ou au bonheur. Là encore, le nom a fini par prendre une tonalité légèrement ironique.

La ville de Skopje a commencé à vouloir retirer cette structure en 2021. La municipalité affirmait alors que son exploitant avait accumulé plusieurs mois de retard sur une redevance de 1 000 euros par mois.

L’exploitant et l’investisseur contestaient cette version. Ils indiquaient notamment avoir investi plus de 1,2 million d’euros dans le galion et soutenaient ne rien devoir à la ville.

L’affaire a fini devant les tribunaux et le démantèlement s’est arrêté après le retrait de quelques éléments.

Entre-temps, le bateau a subi de nouvelles dégradations et plusieurs incendies. En mars 2024, le journal macédonien Sloboden Pechat le décrivait déjà comme une structure brûlée, ouverte et remplie de déchets.

En 2026, la situation juridique a toutefois évolué : selon la ville interrogée par le même média, l’une des deux procédures a été définitivement tranchée en appel en faveur de la municipalité. Une seconde reste à régler avant que l’enlèvement puisse véritablement avancer.

La vidéo suivante, publiée dans le reportage de Sloboden Pechat, montre précisément l’état de Sreća. Il s’agit donc d’un autre galion dégradé de Skopje et non d’une vidéo certaine du « Ship of Doom » présenté par Atlas Obscura.

Des bateaux qui réduisent aussi le débit du Vardar

Ces installations ne posent pas seulement une question esthétique.

Une étude sur la réduction du risque d’inondation réalisée avec le Programme des Nations unies pour le développement, la ville de Skopje et le Centre de gestion des crises s’est intéressée aux conséquences des constructions ajoutées dans le Vardar.

Selon les données citées dans plusieurs publications macédoniennes, les modifications humaines apportées au lit du fleuve ont diminué sa capacité d’écoulement prévue de l’ordre de 25 à 35 %. Les trois galions font partie des obstacles pointés par cette étude.

En 2026, Sloboden Pechat résumait le constat en indiquant que leur présence avait contribué à réduire d’environ un tiers la capacité d’écoulement du Vardar.

Pour des bateaux incapables de naviguer, réussir à gêner la circulation du fleuve constitue une performance assez particulière.

Senigallia, le galion qui fonctionne toujours

Tous les faux bateaux de Skopje n’ont cependant pas terminé leur carrière en ruine.

Senigallia est toujours exploité en 2026 comme hôtel, bar et restaurant. Son site officiel permet encore de réserver une chambre à bord de cette étonnante construction installée au cœur de Skopje.

Hotel Senigallia en forme de galion sur le Vardar à Skopje


L’Hotel Senigallia illuminé sur le Vardar en 2019. Contrairement aux galions abandonnés, celui-ci est toujours exploité. Crédit photo Andrew Milligan sumo (CC BY 2.0).

Son existence permet surtout de comprendre à quoi devait ressembler le projet initial : une attraction insolite, entretenue et intégrée au paysage touristique du centre-ville.

Quelques centaines de mètres de promenade suffisent donc pour passer d’un hôtel installé dans un faux voilier à une structure incendiée digne d’un cimetière maritime.

À Moynaq, les bateaux du célèbre cimetière naval de la mer d’Aral se sont retrouvés dans le désert parce que l’eau s’est retirée. À Skopje, c’est presque l’inverse : les bateaux sont bien restés au milieu de l’eau, mais certains ont tout de même fini en épaves.

Structure en forme de galion dans le Vardar à Skopje en 2026
Une des grandes structures en forme de bateau installées dans le Vardar, photographiée en avril 2026. Crédit photo Julian Lupyan (CC0 1.0).

Un paysage urbain pour le moins inhabituel

Les galions ne sont finalement qu’un élément du décor très particulier créé par Skopje 2014.

Le centre-ville juxtapose aujourd’hui monuments historiques, immeubles modernes, édifices aux références antiques, ponts bordés de statues et architectures monumentales récentes.

Panorama du centre de Skopje et du Vardar en avril 2026
Le centre de Skopje le long du Vardar en avril 2026, dans un panorama qui montre l’environnement urbain profondément remodelé au cours des dernières décennies. Crédit photo Julian Lupyan (CC0 1.0).

Dans cet ensemble déjà chargé, les faux navires étaient censés ajouter une touche pittoresque. Leur vieillissement a finalement créé quelque chose de beaucoup plus inattendu : un petit cimetière de bateaux qui n’ont jamais réellement été des bateaux.

L’histoire rappelle aussi celle de McBarge, l’ancien restaurant flottant de McDonald’s abandonné après l’Exposition universelle de Vancouver : une architecture commerciale spectaculaire peut rapidement devenir encore plus intéressante une fois qu’elle a perdu sa fonction première.

À Skopje, la situation reste cependant évolutive. Senigallia accueille toujours des clients, la ville tente de régler le sort de Sreća et les autres structures continuent de se dégrader.

Le plus étrange est peut-être que ces galions ont aujourd’hui acquis une deuxième vie touristique précisément parce que le projet initial n’a pas vieilli comme prévu.

Sources pour aller plus loin

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