Aller au contenu

California Alligator Farm : quand des enfants chevauchaient des alligators à Los Angeles

Imaginez une sortie familiale à Los Angeles où, après avoir payé 25 cents, les enfants peuvent observer plus d’un millier d’alligators, les voir descendre un toboggan et même monter sur le dos de certains reptiles équipés pour la promenade. Ces scènes paraissent aujourd’hui sorties d’une comédie un peu trop imaginative, mais elles ont réellement fait partie des attractions proposées au début du XXe siècle.

Les photographies anciennes de la California Alligator Farm, également appelée Los Angeles Alligator Farm dans les archives, montrent des bambins à quelques centimètres de gigantesques mâchoires. L’attraction a ouvert à Los Angeles autour de 1907 et a survécu pendant plusieurs décennies, au point qu’un de ses pensionnaires, Billie ou Billy, s’est même taillé une petite carrière à Hollywood.

Enfant chevauchant un alligator à la California Alligator Farm de Los Angeles vers 1910
Carte postale « The Joy Ride » montrant un enfant chevauchant un alligator à la California Alligator Farm de Los Angeles dans les années 1910. Crédit image auteur inconnu, Amon Carter Museum of American Art (domaine public).

À retenir

  • La California Alligator Farm a ouvert à Los Angeles autour de 1907, dans l’actuel quartier de Lincoln Heights.
  • L’entrée coûtait à l’origine 25 cents et l’établissement a exposé à certaines périodes plus de 1 000 alligators.
  • Les visiteurs pouvaient assister à des spectacles, voir des alligators descendre des toboggans et laisser des enfants monter sur certains grands reptiles.
  • Billie, souvent écrit Billy, a été utilisé dans des productions hollywoodiennes, notamment pour des gros plans de mâchoires.
  • La ferme vendait également des produits en peau d’alligator et même de jeunes alligators vivants comme animaux de compagnie.
  • L’établissement a déménagé à Buena Park en 1953 et a finalement fermé en 1984.

Des alligators, pas des crocodiles

Les photographies de cette étonnante attraction sont parfois décrites en français comme montrant des « enfants avec des crocodiles ». Les animaux emblématiques de l’établissement étaient pourtant bien des alligators, même si d’autres reptiles ont également été présentés au fil des décennies.

Alligators et crocodiles appartiennent tous deux à l’ordre des crocodiliens mais ne sont pas identiques. Dans d’autres régions du monde, les relations entre humains et crocodiliens peuvent encore prendre des formes surprenantes, comme avec les célèbres crocodiles de Paga au Ghana.

Une ferme aux alligators en plein Los Angeles

L’attraction s’est installée près de Mission Road, face à Eastlake Park, dans ce qui était alors généralement appelé East Los Angeles. Le quartier a adopté le nom de Lincoln Heights en 1917 et Eastlake Park est devenu Lincoln Park la même année.

Francis « Frank » Earnest et un entrepreneur connu sous le surnom d’« Alligator Joe » Campbell sont associés à la création de l’établissement. Les récits modernes répètent souvent qu’une ferme entière aurait simplement été transférée de Hot Springs, dans l’Arkansas, vers Los Angeles en 1907. L’histoire semble en réalité plus complexe : Campbell était bien lié à l’élevage et à l’exposition d’alligators en Arkansas, mais les sources historiques ne décrivent pas toutes de la même manière la naissance exacte de l’entreprise californienne.

Ce qui est beaucoup mieux établi, c’est l’ampleur prise rapidement par l’attraction. Des documents d’époque mentionnent déjà plus de 1 000 alligators vers 1910, auxquels s’ajoutaient d’autres reptiles.

Visiteur et alligators à la California Alligator Farm de Los Angeles au début du XXe siècle


Un visiteur pose près d’un alligator tandis que de nombreux autres reptiles occupent les abords d’un bassin de la California Alligator Farm. Crédit photo auteur inconnu, Loyola Marymount University Digital Collections (domaine public).

Oui, des enfants montaient réellement sur les alligators

Les cartes postales et photographies ne sont pas des photomontages humoristiques réalisés bien plus tard. Les visiteurs pouvaient réellement faire asseoir des enfants sur le dos de certains grands alligators, parfois avec des rênes ou un dispositif destiné à contrôler l’animal.

Certaines cartes postales publicitaires montrent même les reptiles comme de véritables montures de parc d’attractions. Des enfants posent tranquillement sur leur dos tandis que les adultes regardent la scène depuis les barrières.

Des photographies conservées par la Los Angeles Public Library montrent également des bambins debout ou assis à proximité immédiate de groupes entiers d’alligators. Vers 1945 encore, une photographie montre quatre membres de la famille Rhodes installés ensemble sur le dos d’un reptile.

Les règles de sécurité n’avaient manifestement pas encore bénéficié de toutes les réunions qui les attendraient au cours du siècle suivant.

Jeune fille chevauchant un alligator à la California Alligator Farm de Los Angeles
Carte postale « Joy Riding » montrant une jeune fille chevauchant un alligator à la California Alligator Farm de Los Angeles, entre 1908 et 1921. Image éditée par Van Ornum Colorprint Co., collection du National Museum of American History, Smithsonian Institution.

Toboggans et promenades : des attractions inimaginables aujourd’hui

Monter sur un alligator n’était qu’une partie du programme. Les exploitants avaient imaginé toute une série de numéros autour des reptiles.

Des alligators étaient notamment encouragés à gravir puis descendre une rampe jusque dans un bassin. Le spectacle, parfois décrit comme « shooting the chutes », apparaît aussi dans le véritable film consacré à la ferme en 1927.

Les visiteurs pouvaient également assister à des séances de nourrissage, à des démonstrations avec les soigneurs ou à des mises en scène dans lesquelles les reptiles étaient guidés, manipulés et parfois présentés comme « hypnotisés ».

Alligators descendant un toboggan dans une ferme d’alligators de Los Angeles


Des alligators descendent une rampe vers un bassin dans une ferme d’alligators de Los Angeles, identifiée dans les archives comme possiblement liée à la California Alligator Farm. Crédit photo auteur inconnu, California Historical Society / USC Libraries Special Collections (domaine public).

Billie, l’alligator devenu vedette de cinéma

Le pensionnaire le plus célèbre de la ferme était connu sous le nom de Billie, également orthographié Billy dans de nombreuses reprises modernes.

L’animal avait été dressé ou conditionné pour certaines interactions avec les humains. Il serait donc incorrect de le qualifier de « domestiqué » : la domestication concerne un processus portant sur une population et plusieurs générations, pas simplement un animal sauvage habitué à ses soigneurs.

Billie possédait surtout une aptitude très appréciée des studios de cinéma : il pouvait rester gueule ouverte pendant qu’un morceau de viande était maintenu hors du champ de la caméra. Selon une information rapportée par la Los Angeles Public Library à partir des archives du Los Angeles Times, une grande partie des gros plans de mâchoires d’alligator tournés à Hollywood entre 1910 et 1940 aurait ainsi utilisé Billie.

En 1923, le reptile aurait même pu rapporter jusqu’à 100 dollars par jour pour certaines prestations cinématographiques. Pas mal pour un acteur dont le principal talent consistait à ouvrir très grand la bouche.

Les alligators avaient aussi droit à un marketing très imaginatif

Les affiches et brochures de l’établissement ne lésinaient pas toujours sur les superlatifs. L’un des pensionnaires, baptisé Okeechobee, a par exemple été présenté comme « le plus grand alligator en captivité » et une pancarte lui attribuait environ 500 ans.

Il ne faut évidemment pas prendre cet âge comme une donnée zoologique fiable. Les parcs animaliers du début du XXe siècle utilisaient volontiers des chiffres spectaculaires pour renforcer l’impression d’exotisme.

Okeechobee dans son enclos à la California Alligator Farm de Los Angeles
L’alligator Okeechobee dans son enclos à la California Alligator Farm. La pancarte lui attribue notamment un âge d’environ 500 ans, affirmation publicitaire à ne pas considérer comme une estimation scientifique. Crédit photo auteur inconnu, California Historical Society / USC Libraries Special Collections (domaine public).

Tout n’était évidemment pas sans danger

Les images anciennes donnent parfois l’impression que les visiteurs et les alligators vivaient dans une sorte de grande entente familiale. Les accidents rappellent que les reptiles restaient pourtant des animaux sauvages capables d’infliger de très graves blessures.

En 1925, Frank Earnest Jr., âgé de sept ans, observait son oncle nourrir les alligators lorsqu’un animal lui a saisi la main. Son oncle est intervenu et a notamment frappé l’animal au niveau des yeux pour lui faire ouvrir les mâchoires.

L’enfant a été hospitalisé et a conservé des cicatrices. Un autre épisode rapporté la même année raconte que John Earnest est tombé accidentellement dans un bassin contenant plusieurs alligators après avoir glissé pendant des travaux d’élagage. Des employés sont intervenus pour l’en extraire.

Quelques années auparavant, un jeune dresseur surnommé « Tex » avait également été mordu par un serpent à sonnette pendant une démonstration.

La California Alligator Farm fonctionnait donc avec une conception du risque assez éloignée de celle d’un parc zoologique contemporain.

Homme conduisant un alligator en laisse dans une ferme d’alligators de Los Angeles
Un homme conduit un alligator en laisse dans une ferme d’alligators de Los Angeles, photographie attribuée possiblement à la California Alligator Farm. Crédit photo auteur inconnu, California Historical Society / USC Libraries Special Collections (domaine public).

Des alligators jusque dans la boutique

L’exploitation n’était pas seulement un parc touristique. Le commerce de l’alligator représentait également une activité économique importante.

La boutique proposait notamment des sacs, chaussures, portefeuilles et bagages en peau d’alligator, ainsi que des cartes postales et divers souvenirs.

Plus étonnant encore, de jeunes alligators vivants étaient vendus comme animaux de compagnie. La Los Angeles Public Library rapporte même que les clients pouvaient conserver leur animal pendant plusieurs années puis, lorsqu’il devenait trop gros, le rapporter pour l’échanger contre un individu plus petit.

Le concept de « mise à niveau » fonctionnait donc ici dans le sens inverse : plus le produit vieillissait, plus on demandait un modèle réduit.

Bébé entouré de jeunes alligators dans une ferme d’alligators de Los Angeles
Un bébé entouré de dizaines de jeunes alligators dans une ferme d’alligators de Los Angeles. La collection d’archives indique qu’il pourrait s’agir de la California Alligator Farm ; sa datation vers 1900 reste approximative. Crédit photo auteur inconnu, California Historical Society / USC Libraries Special Collections (domaine public).

Qui était vraiment « Alligator Joe » Campbell ?

Les anciennes histoires consacrées à la ferme décrivent fréquemment Joseph ou Hubert « Alligator Joe » Campbell comme l’homme qui aurait déplacé son exploitation de Hot Springs, dans l’Arkansas, jusqu’à Los Angeles avec Francis Earnest.

Les recherches historiques plus détaillées montrent toutefois que l’identité et le parcours des différents hommes présentés sous le surnom d’« Alligator Joe » ont été parfois mélangés.

Le Homestead Museum rattache le partenaire d’Earnest à Hubert « Alligator Joe » Campbell, actif en Arkansas avant de mettre fin assez rapidement à son association avec Earnest puis de poursuivre ses activités en Floride.

Pour éviter de transformer une histoire déjà suffisamment improbable en certitude douteuse, il vaut donc mieux retenir le point solide : Francis Earnest et Alligator Joe Campbell ont été associés aux débuts de la ferme de Los Angeles, tandis qu’Earnest et sa famille ont ensuite poursuivi l’exploitation pendant plusieurs décennies.

Une autre époque pour les animaux sauvages

La proximité entre les enfants et les alligators paraît aujourd’hui difficilement imaginable, mais elle s’inscrit dans une époque où les animaux étaient très souvent utilisés comme attractions, accessoires photographiques ou curiosités touristiques.

Les alligators n’étaient d’ailleurs pas les seules montures improbables. Des photographies du même début de siècle montrent de véritables chevaucheurs de cochons et de sangliers dans les années 1900, avec un résultat généralement plus comique que majestueux.

Quelques décennies plus tard, des touristes pouvaient encore prendre place sur le dos de gigantesques tortues. Ces photographies anciennes constituent aujourd’hui autant de témoignages de l’évolution spectaculaire de notre rapport au bien-être animal.

Il serait toutefois trop facile de résumer ces scènes par « les gens étaient inconscients autrefois ». Les parcs animaliers répondaient alors à des normes sociales, commerciales et scientifiques très différentes, et de nombreuses pratiques aujourd’hui considérées comme inacceptables étaient présentées comme éducatives ou familiales.

De Los Angeles à Buena Park, puis la fermeture en 1984

La ferme est restée dans le secteur de Los Angeles jusqu’en 1953. L’entreprise familiale a alors transféré l’attraction à Buena Park, dans le comté d’Orange, à proximité immédiate de Knott’s Berry Farm.

Le nouveau site s’étendait sur un terrain plus vaste et a continué à présenter alligators, crocodiles, serpents et autres reptiles.

Mais les goûts du public évoluaient. Le commerce de la peau d’alligator avait perdu une partie de son importance, les attentes en matière de présentation des animaux changeaient et la concurrence des grands parcs d’attractions californiens était devenue nettement plus rude.

La California Alligator Farm a finalement fermé en 1984, après plus de sept décennies d’histoire sous différentes formes et à différents emplacements.

La California Alligator Farm filmée en 1927

Les photographies sont impressionnantes, mais un véritable film tourné en 1927 permet de vérifier que les scènes les plus improbables n’étaient pas simplement inventées pour les cartes postales.

Réalisé par W. M. Horsley Film Labs, A Trip to the California Alligator Farm montre notamment les animaux, les attractions et les interactions avec les visiteurs.

La séquence constitue un document particulièrement précieux : un siècle plus tard, voir réellement un enfant transporté sur le dos d’un alligator évite de se demander si les photographes de l’époque avaient simplement beaucoup d’imagination.

Sources pour aller plus loin

Partager/Envoyer à une IA pour résumer :

1 commentaire pour “California Alligator Farm : quand des enfants chevauchaient des alligators à Los Angeles”

  1. Retour de ping : un alligator attaque un kayakiste [video] - 2Tout2Rien

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *