À Paga, tout près de la frontière entre le Ghana et le Burkina Faso, les crocodiles ont une relation pour le moins inhabituelle avec les habitants. Dans les étangs sacrés de cette petite ville de l’Upper East Region, les guides peuvent appeler certains reptiles vers la rive, les nourrir et permettre aux visiteurs de les approcher à quelques centimètres. De quoi donner aux célèbres crocodiles de Paga une réputation d’animaux étonnamment dociles.
Il ne s’agit pourtant ni de crocodiles domestiques ni de gros lézards transformés en animaux de compagnie. Ce sont des crocodiles d’Afrique de l’Ouest (Crocodylus suchus), des prédateurs sauvages qui bénéficient depuis des générations d’une protection culturelle exceptionnelle. À Paga, ils sont considérés comme sacrés et liés aux ancêtres. Cette coexistence est bien réelle, mais elle ne signifie pas que le risque a disparu : un accident documenté en 2006 l’a rappelé de manière assez nette.
Un visiteur approche l’un des crocodiles de Paga, au nord du Ghana, sous la conduite des guides locaux. Crédit photo Knowledge and philosophy (CC BY-SA 4.0).
À retenir
- Les crocodiles de Paga sont des crocodiles d’Afrique de l’Ouest (Crocodylus suchus), longtemps confondus avec les crocodiles du Nil.
- Ils restent des animaux sauvages, même si certains individus sont fortement habitués à la présence humaine et aux interactions avec les guides.
- Les habitants de Paga considèrent traditionnellement les crocodiles comme sacrés et liés aux ancêtres.
- Les traditions locales interdisent de tuer ou de manger les crocodiles.
- Paga compte notamment le Chief Crocodile Pond, le Zenga Pond et le Nania Pond.
- Un accident survenu en 2006 a blessé un guide et démontre que les crocodiles ne sont pas totalement inoffensifs.
- En mars 2026, les habitants ont organisé une cérémonie en mémoire de Yuu-Nyenga, un crocodile particulièrement connu mort en décembre 2025.
- Les responsables locaux demandent aujourd’hui davantage de protection des étangs, menacés notamment par le faible niveau d’eau, l’envasement et l’empiètement.
Pourquoi les crocodiles de Paga semblent-ils si dociles ?
Le spectacle est suffisamment inhabituel pour troubler les réflexes de prudence les plus élémentaires : certains crocodiles sortent de l’eau lorsque les guides les appellent, acceptent d’être nourris et restent immobiles pendant que des visiteurs les touchent ou posent près d’eux.
Le mot « docile » doit pourtant être compris avec beaucoup de précautions.
Les crocodiles de Paga n’ont pas été domestiqués. La domestication résulte d’une sélection opérée sur une population animale pendant de nombreuses générations. À Paga, il s’agit plutôt d’habituation : certains individus ont appris à tolérer la présence humaine dans un environnement où ils sont protégés et régulièrement associés au nourrissage.
La situation rappelle à quel point notre perception d’un crocodilien peut changer lorsqu’un animal est conditionné à la présence humaine. Au début du XXe siècle, la California Alligator Farm faisait même monter des enfants sur des alligators. Dans les deux cas, le calme apparent du reptile ne transforme évidemment pas ses mâchoires en accessoires décoratifs.
À Paga, cette tolérance exceptionnelle s’explique aussi par la relation culturelle très ancienne entre la population locale et les crocodiles : contrairement à beaucoup d’autres endroits, ces derniers ne sont traditionnellement ni chassés ni mangés.
Des crocodiles d’Afrique de l’Ouest, pas des crocodiles du Nil
Les crocodiles de Paga ont longtemps été présentés comme des crocodiles du Nil.
La zoologie moderne les identifie cependant comme des crocodiles d’Afrique de l’Ouest, Crocodylus suchus.
Cette espèce a longtemps été confondue avec Crocodylus niloticus, le crocodile du Nil. Des travaux génétiques et taxonomiques ont confirmé qu’il s’agissait bien de deux lignées distinctes.
Le Crocodile Specialist Group de l’UICN recense précisément Crocodylus suchus dans le Paga Crocodile Pond.
Un crocodile d’Afrique de l’Ouest dans l’un des étangs de Paga, dans l’Upper East Region du Ghana. Crédit photo Knowledge and philosophy (CC BY-SA 4.0).
L’espèce possède d’ailleurs une distribution beaucoup plus surprenante qu’on pourrait l’imaginer. Une petite population de Crocodylus suchus survit encore dans la Guelta d’Archei, au cœur du massif de l’Ennedi, vestige d’une époque où le Sahara était nettement plus humide.
À Paga, le climat sahélien est également marqué par une longue saison sèche, ce qui rend les points d’eau particulièrement importants pour la faune comme pour les habitants.
Pourquoi les crocodiles sont-ils sacrés à Paga ?
La relation entre les habitants de Paga et les crocodiles va bien au-delà de l’intérêt touristique.
Selon les croyances traditionnelles locales, les reptiles possèdent un lien spirituel avec les ancêtres. Certaines traditions les considèrent comme des représentations ou des dépositaires des âmes de membres de la communauté.
La mort d’un crocodile peut ainsi être interprétée comme liée à celle d’une personnalité locale, tandis que certains comportements inhabituels des animaux sont parfois considérés comme des présages.
Ces croyances ont produit une règle particulièrement efficace pour la conservation : les crocodiles ne doivent pas être tués ni mangés.
Il ne faut évidemment pas présenter ces croyances comme des phénomènes biologiques démontrés. Elles appartiennent au système culturel et spirituel local. Leur conséquence très concrète, elle, est observable : une population de grands prédateurs a pu être protégée pendant des générations à proximité immédiate des hommes.
Paga se situe dans une région largement peuplée par les Kassena, dont le territoire culturel dépasse la frontière moderne entre le Ghana et le Burkina Faso. De l’autre côté de cette frontière, on retrouve notamment les remarquables maisons peintes des Kassena de Tiébélé, autre expression spectaculaire d’un patrimoine toujours vivant.
Une visite au Paga Crocodile Pond, où certains crocodiles sont habitués à la proximité des visiteurs. Crédit photo U.S. Embassy Ghana (domaine public).
Les légendes qui expliquent cette étrange coexistence
Plusieurs traditions orales racontent l’origine du pacte entre les habitants et les crocodiles.
Dans l’une d’elles, un chasseur poursuivi par un lion arrive au bord d’un étang et se retrouve pris au piège. Un crocodile l’aide à traverser l’eau et à échapper au prédateur. En échange, le chasseur promet que lui et ses descendants ne tueront ni ne mangeront jamais de crocodiles.
Une autre version met en scène un homme appelé Nave, Naveh ou sous des variantes proches, venu de la région correspondant aujourd’hui au Burkina Faso.
Perdu et à la recherche d’eau, il aurait rencontré un crocodile qui l’a conduit jusqu’à un point d’eau. Il décide alors de s’installer à cet endroit et demande à ses descendants de protéger les crocodiles.
La tradition est parfois présentée comme vieille d’environ 600 ans.
Il faut cependant prendre cette durée comme une estimation issue de la mémoire orale, et non comme une date historique établie par un document du XVe siècle. Les différentes versions de la fondation de Paga montrent justement comment un même principe culturel peut être transmis par plusieurs récits : un crocodile a aidé un ancêtre et ses descendants ont contracté une dette envers l’espèce.
Peut-on vraiment approcher les crocodiles de Paga sans danger ?
Le Ghana Tourism Authority continue de présenter le Zenga Crocodile Pond comme un lieu où les visiteurs peuvent observer les reptiles de très près, les toucher et assister à leur nourrissage.
Traditionnellement, les guides utilisent une volaille pour faire sortir un crocodile de l’eau. Une fois nourri et sous la surveillance du guide, l’animal peut rester immobile pendant que les visiteurs prennent des photos à proximité, touchent son dos ou tiennent sa queue.
Certaines pratiques touristiques vont jusqu’à faire poser une personne sur le dos du crocodile.
Cela produit des photographies spectaculaires. Cela ne produit pas pour autant une garantie de sécurité.
Un visiteur au contact d’un crocodile de Paga, une proximité rendue possible par l’habituation de certains animaux et l’intervention des guides. Crédit photo Dieu-Donné Gameli (CC BY-SA 3.0).
Le comportement des animaux peut varier selon l’heure, la température, la présence de nourriture ou simplement l’individu concerné.
Le fait qu’une interaction soit organisée par un guide expérimenté réduit certains risques, mais un crocodile sauvage reste capable d’une réaction extrêmement rapide.
Un accident en 2006 a rappelé que les crocodiles restent sauvages
L’affirmation souvent répétée selon laquelle « personne n’a jamais été blessé par les crocodiles de Paga » est incorrecte.
Le 9 mars 2006, une équipe travaillant sur un documentaire pour l’Environment Film Festival of Accra tournait au bord de l’étang.
Selon la Ghana News Agency, plusieurs crocodiles sont alors sortis de l’eau et ont chargé l’équipe.
Le guide touristique Alhassan Yidana est tombé et un crocodile lui a saisi la jambe. Il a subi de profondes coupures et a dû être transporté à l’hôpital.
L’événement ne remet pas en cause l’étonnante tolérance observée à Paga pendant des décennies, mais il apporte une nuance indispensable au terme « crocodiles dociles ».
Ils tolèrent très bien l’être humain dans certaines circonstances. Ils n’ont pas cessé d’être des prédateurs.
Trois étangs à crocodiles autour de Paga
Les descriptions touristiques anciennes ne mentionnent parfois que deux étangs, mais les autorités locales et la presse ghanéenne en identifient aujourd’hui trois principaux :
- le Chief Crocodile Pond, ou étang du chef ;
- le Zenga Crocodile Pond ;
- le Nania Pond.
Le Chief Pond et le Zenga Pond constituent les deux sites les plus connus des visiteurs.
Les crocodiles peuvent se déplacer entre différents points d’eau, ce qui rend les estimations de population difficiles. Des responsables locaux ont avancé des chiffres allant jusqu’à plusieurs centaines d’animaux selon les bassins, mais il ne s’agit pas d’un recensement scientifique individuel.
En mars 2026, les responsables de Zenga indiquaient que leur étang accueillait plus de 200 crocodiles.
Les étangs visibles aujourd’hui ne doivent par ailleurs pas être imaginés comme des bassins restés totalement inchangés depuis les premières traditions orales. Une étude consacrée à l’écotourisme communautaire à Paga indique que les principaux plans d’eau ont été aménagés ou agrandis au cours de la seconde moitié du XXe siècle afin de mieux retenir l’eau et d’accueillir davantage de crocodiles.
La relation sacrée avec l’animal peut donc être très ancienne tandis que le paysage aquatique actuel a, lui, continué d’évoluer.
Yuu-Nyenga, le crocodile auquel Paga a rendu hommage en 2026
La force de cette relation culturelle est apparue de manière particulièrement concrète au début de l’année 2026.
Le 24 décembre 2025, un crocodile très connu de la communauté de Zenga, appelé Yuu-Nyenga, est mort.
Il avait été identifié par les habitants dès 1963 et une tradition locale lui attribuait plus d’un siècle d’existence. Aucun relevé scientifique ne permet cependant de confirmer précisément son âge.
Son nom signifie approximativement « corne sur la tête », en référence à une caractéristique physique qui permettait de le reconnaître.
Yuu-Nyenga était notamment réputé pour sa très grande tolérance envers les visiteurs et avait participé pendant plusieurs décennies à la renommée touristique du site.
Le 21 mars 2026, les habitants de Paga-Zenga ont organisé un durbar, c’est-à-dire un grand rassemblement communautaire, pour lui rendre hommage.
Le crocodile a rejoint un petit cimetière aménagé près de l’entrée du site. Selon les responsables locaux, six crocodiles y avaient alors reçu une sépulture cérémonielle.
Difficile d’imaginer une démonstration plus concrète du statut particulier accordé à ces reptiles.
Un crocodile au bord de l’un des étangs de Paga, où les reptiles bénéficient d’une protection profondément ancrée dans les traditions locales. Crédit photo Knowledge and philosophy (CC BY-SA 4.0).
Une tradition qui contribue aussi à protéger les crocodiles
Les croyances autour des crocodiles ont eu une conséquence environnementale particulièrement intéressante.
Parce que tuer ou manger un crocodile constitue traditionnellement un interdit, la protection culturelle a joué le rôle d’une forme locale de conservation bien avant l’apparition du tourisme moderne.
Le tourisme apporte aujourd’hui une dimension économique supplémentaire.
Les visiteurs rémunèrent les guides, achètent les volailles utilisées lors du nourrissage et contribuent indirectement à l’activité locale. Une étude publiée en 2019 sur l’écotourisme communautaire à Paga montre qu’une partie des recettes du Zenga Pond était notamment affectée au développement de la communauté, au paiement des guides et à l’entretien du site.
Cette relation entre croyance, économie locale et protection des animaux explique en partie pourquoi les crocodiles ont pu conserver une place aussi importante dans la vie de Paga.
Des étangs qui ont aujourd’hui besoin d’être protégés
Le tableau n’est cependant pas idyllique.
Lors de la cérémonie consacrée à Yuu-Nyenga en mars 2026, les habitants et responsables locaux ont demandé une intervention urgente pour protéger le Zenga Crocodile Pond.
Parmi les problèmes signalés figurent :
- un niveau d’eau insuffisant ;
- l’envasement du bassin et la nécessité de le curer ;
- l’empiètement progressif autour du site ;
- l’insuffisance des clôtures et de certains aménagements ;
- le besoin de mieux réinvestir dans l’entretien de l’étang.
La conservation des crocodiles dépend donc aujourd’hui d’un équilibre assez particulier : maintenir les croyances et l’implication de la communauté, préserver les points d’eau et gérer une attraction touristique reposant précisément sur la proximité exceptionnelle entre hommes et prédateurs.
Visiter les crocodiles de Paga
Paga se trouve dans le Kassena-Nankana West District, dans l’Upper East Region du Ghana, à proximité immédiate de la frontière avec le Burkina Faso.
Le site touristique officiel ghanéen indique actuellement une ouverture quotidienne de : 6 h à 18 h.
La saison sèche, de novembre à avril, est présentée comme la période où le plus grand nombre de crocodiles peut être observé, particulièrement tôt le matin.
L’accès s’effectue généralement depuis Bolgatanga, en passant par Navrongo puis en poursuivant vers Paga.
Pour le Paga Crocodile Pond principal, les coordonnées cartographiques sont approximativement : 10.9849, -1.1090. Voici la position sur Google Maps:
Les prix d’entrée, de guide et de nourrissage pouvant évoluer, mieux vaut vérifier les conditions directement sur place plutôt que s’appuyer sur d’anciens tarifs publiés en ligne.
Et même si les guides permettent certaines interactions, rien n’oblige à monter sur un crocodile ou à lui tenir la queue pour apprécier le lieu. Observer à quelques mètres un reptile sauvage qui aurait parfaitement sa place dans un documentaire animalier constitue déjà une expérience suffisamment inhabituelle.
Paga possède également le Pikworo Slave Camp, ancien lieu de détention associé aux routes de la traite esclavagiste vers le sud du Ghana, ce qui permet de découvrir une autre partie, beaucoup plus sombre, de l’histoire de la région.
Vidéo des crocodiles de Paga
Voici également une vidéo consacrée aux crocodiles de Paga et à leur étonnante proximité avec les habitants et les visiteurs :
Sources pour aller plus loin
- Crocodile Specialist Group de l’UICN – populations et espèces de crocodiles présentes au Ghana
- Ghana Tourism Authority – Zenga (Paga) Crocodile Pond, visite, accès et traditions locales
- Graphic Online – les trois étangs de Paga, leur fonctionnement et leurs besoins de conservation
- Graphic Online – cérémonie organisée en 2026 en mémoire du crocodile Yuu-Nyenga
- Ghana News Agency / Modern Ghana – accident impliquant les crocodiles de Paga en 2006
- GeoJournal of Tourism and Geosites – étude sur l’écotourisme communautaire des étangs à crocodiles de Paga
- Kassena Nankana West District Assembly – patrimoine touristique et étangs à crocodiles de Paga





