À quelques kilomètres des paysages spectaculaires de Zion National Park, dans l’Utah, se trouve un village où le temps semble s’être arrêté. Grafton est une ville fantôme américaine entourée de falaises rouges, de prairies et de montagnes désertiques. Ses maisons abandonnées, son ancienne école et son petit cimetière racontent l’histoire de pionniers venus cultiver cette vallée au XIXe siècle. Un décor si photogénique qu’il a même attiré les équipes de tournage de plusieurs westerns célèbres.
Fondé en 1859 par des familles mormones, Grafton a connu les inondations, l’isolement, les tensions avec les populations autochtones et le départ progressif de ses habitants. La localité a fini par être abandonnée au milieu du XXe siècle, mais plusieurs bâtiments ont été restaurés et peuvent aujourd’hui se visiter librement. Une petite ville fantôme qui possède une histoire bien plus mouvementée que son apparente tranquillité ne le laisse supposer.
Grafton, ville fantôme de l’Utah, dans les paysages du sud-ouest américain. Crédit photo Don Graham (CC BY-SA 2.0).
À retenir
- Grafton est une ville fantôme de l’Utah, située près de Rockville, au sud de Zion National Park, mais en dehors des limites du parc.
- Le village a été fondé en 1859 par cinq familles de pionniers mormons dans le cadre d’une mission de culture du coton.
- Une importante inondation de la Virgin River a détruit le premier établissement en janvier 1862, obligeant les habitants à reconstruire plus en amont.
- Grafton a été progressivement abandonnée au cours du XXe siècle. Plusieurs maisons, une ancienne école et un cimetière subsistent.
- La ville a servi de décor à plusieurs westerns, dont In Old Arizona (1928-1929) et Butch Cassidy et le Kid (1969).
- Le village historique se visite gratuitement, mais son accès se fait par une route non goudronnée, impraticable lors de fortes pluies.
Grafton, une ville fondée en 1859 par des pionniers mormons
L’histoire de Grafton commence en 1859, lorsque Nathan Tenney conduit cinq familles de pionniers membres de l’Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours dans la vallée de la Virgin River.
Leur objectif est de participer à la Cotton Mission, un programme de colonisation agricole encouragé par Brigham Young. Celui-ci souhaite développer la culture du coton dans le sud de l’Utah afin de réduire la dépendance économique des communautés mormones envers les États de l’Est américain.
Le petit établissement, initialement connu sous le nom de Wheeler dans les récits historiques, s’installe sur les terres fertiles bordant la rivière. Les familles construisent leurs habitations, cultivent le sol et creusent des canaux d’irrigation pour transporter l’eau jusqu’aux champs.
La région est cependant beaucoup moins hospitalière que ses paysages verdoyants ne le laissent penser.
Le climat est aride, les terres cultivables sont limitées et la Virgin River peut connaître des crues particulièrement violentes. La rivière qui permet aux colons de survivre représente aussi leur principale menace.
1862 : une inondation détruit le premier village
En janvier 1862, une crue catastrophique frappe plusieurs établissements de la vallée. À Grafton, les eaux emportent une grande partie des maisons, des meubles et des réserves.
Un témoignage historique évoque des habitations descendant la rivière avec leurs biens, dont des tonneaux de mélasse récupérés dans les eaux.
Les habitants décident alors de reconstruire leur village sur un terrain plus élevé, situé à environ 1,6 kilomètre en amont du premier emplacement. C’est sur ce second site que se trouvent les bâtiments encore visibles aujourd’hui.
La Virgin River est également à l’origine des impressionnants paysages de The Narrows, le célèbre canyon étroit de Zion National Park, creusé dans les épaisses couches de grès de la région.
À Grafton, ses eaux servent à irriguer les cultures, mais les barrages et les canaux doivent régulièrement être réparés après les crues. Selon les archives locales, certains ouvrages sont emportés deux ou trois fois au cours d’une seule année.
Malgré ces difficultés, les habitants développent des vergers et des exploitations agricoles. En 1864, un recensement religieux fait état de 168 habitants répartis dans 28 familles.
Les bâtiments de Grafton dans leur environnement de prairies et de falaises de grès, non loin de la Virgin River. Crédit photo Don Graham (CC BY-SA 2.0).
Pourquoi Grafton est-elle devenue une ville fantôme ?
L’histoire de Grafton n’est pas celle d’un village abandonné du jour au lendemain. La localité a connu plusieurs périodes de départs et de retours, avant de perdre définitivement ses habitants.
Un premier abandon en 1866
Lorsque les pionniers mormons s’installent dans la vallée, celle-ci est déjà habitée par les Paiutes du Sud. Les nouvelles communautés agricoles entrent progressivement en concurrence avec les populations autochtones pour l’accès aux terres et à l’eau.
En 1866, dans un contexte de violences régionales impliquant notamment des groupes de colons et des populations amérindiennes, Brigham Young ordonne le regroupement de plusieurs petits établissements pour des raisons de sécurité.
Les habitants de Grafton quittent alors temporairement leurs maisons pour s’installer à Rockville, une communauté voisine plus importante.
Le village devient une première fois désert, mais les agriculteurs continuent à entretenir leurs champs. Dès 1868, plusieurs familles reviennent s’établir à Grafton.
Il serait donc inexact de présenter son abandon comme la conséquence d’une unique attaque contre le village.
Un déclin progressif au début du XXe siècle
Pendant les décennies suivantes, Grafton poursuit sa vie agricole. Les habitants cultivent leurs terres, élèvent du bétail et construisent de nouveaux bâtiments, dont une école en 1886.
Mais les terres disponibles restent insuffisantes pour les nouvelles générations. Les inondations continuent également de compliquer le travail agricole.
Un tournant intervient au début du XXe siècle, avec le développement du canal d’irrigation de Hurricane. Cet ouvrage ouvre de nouvelles possibilités agricoles dans une région voisine disposant de davantage de terres cultivables.
Plusieurs familles quittent alors Grafton pour s’installer à Hurricane et dans d’autres localités. Certaines emportent même des éléments de leurs maisons.
La population diminue progressivement, jusqu’à rendre le maintien de l’école et des activités communautaires de plus en plus difficile.
La communauté religieuse locale cesse également de fonctionner comme établissement autonome au début du XXe siècle.
Les derniers habitants permanents quittent finalement Grafton au milieu des années 1940. L’organisme chargé de préserver le village retient 1945 comme date marquant la fin de son occupation.
La ville fantôme est née, mais ses bâtiments ne vont heureusement pas tous disparaître.
Que reste-t-il aujourd’hui de Grafton ?
Contrairement à de nombreuses villes fantômes de l’Ouest américain, Grafton ne se résume pas à quelques fondations perdues dans le désert.
Plusieurs constructions historiques ont survécu, notamment grâce aux efforts de restauration du Grafton Heritage Partnership Project, créé en 1997.
L’association travaille avec les propriétaires, les descendants des pionniers et différents organismes publics pour protéger les bâtiments, les terres agricoles et le paysage de la vallée.
Les visiteurs découvrent ainsi un petit ensemble de constructions séparées par des espaces ouverts, dans un environnement qui conserve une partie de son caractère rural.
L’ancienne école de 1886
L’édifice le plus connu de Grafton est son ancienne école, construite en 1886.
Pour réaliser ce bâtiment en adobe, les habitants ont fait venir du bois depuis la région du Mount Trumbull, à environ 120 kilomètres. L’argile nécessaire à la fabrication des briques de terre crue provenait des environs du village.
L’adobe, mélange principalement constitué de terre argileuse, de sable et parfois de fibres végétales, était particulièrement adapté aux ressources locales. Les murs épais offrent également une bonne inertie thermique dans un climat marqué par de fortes variations de température.
Le bâtiment servait à l’enseignement et aux activités religieuses de la communauté.
Avec ses murs clairs, ses ouvertures simples et son petit clocher, il est aujourd’hui l’un des éléments les plus reconnaissables de Grafton.
L’ancienne école de Grafton, construite en 1886 et utilisée également pour les réunions religieuses des pionniers. Crédit photo Mobilus In Mobili (CC BY-SA 2.0).
La maison Russell et les dernières familles de Grafton
Parmi les autres constructions conservées figure la maison de la famille Russell, bâtie vers la fin des années 1880.
Elle est associée à Alonzo Haventon Russell, l’un des pionniers installés dans la région. La famille Russell a joué un rôle important dans l’histoire du village et dans la vie communautaire locale.
Une anecdote rapportée par le Grafton Heritage Partnership raconte que Frank Stephen Russell a acheté cette maison à un membre de sa famille pour 200 dollars et une vache.
Une transaction qui illustre assez bien l’économie rurale de l’époque, même si l’on ignore la valeur sentimentale attribuée à la vache.
La maison a été restaurée afin de préserver sa structure et ses éléments architecturaux caractéristiques.
D’autres vestiges comprennent des cabanes en rondins, des granges et des bâtiments agricoles qui rappellent combien l’élevage et l’agriculture occupaient une place centrale dans la vie des habitants.
La maison Russell, l’une des habitations historiques préservées à Grafton, dans l’Utah. Crédit photo Diffy2 (CC BY-SA 3.0).
Le cimetière de Grafton, mémoire des pionniers
À l’écart des bâtiments se trouve le petit cimetière historique de Grafton.
Ses tombes racontent une histoire beaucoup moins paisible que celle suggérée par les paysages environnants. Elles rappellent les maladies, les accidents et la mortalité infantile auxquels les familles pionnières étaient confrontées.
L’association patrimoniale indique notamment que plusieurs nourrissons morts entre 1862 et 1866 y sont enterrés.
Parmi les décès documentés figure également celui de Joseph C. Field, un garçon de neuf ans mort après avoir été traîné par un cheval.
Certaines sépultures témoignent aussi des tensions et des violences qui ont marqué la région au XIXe siècle.
Le cimetière historique de Grafton, avec Mount Kinesava et les reliefs du sud de l’Utah en arrière-plan. Crédit photo Don Graham (CC BY-SA 2.0).
Le cimetière a été entretenu et restauré par les organismes de préservation. Ses clôtures, monuments et inscriptions constituent des témoignages précieux de la vie des premiers habitants de la vallée.
Le site ne doit pas être considéré comme un simple décor de photographie : les sépultures appartiennent à l’histoire de véritables familles, dont les descendants continuent à entretenir le souvenir.
Grafton au cinéma : de In Old Arizona à Butch Cassidy et le Kid
Avec ses maisons anciennes, ses grands espaces et ses falaises spectaculaires, Grafton possédait déjà toutes les qualités d’un décor de western.
Les producteurs hollywoodiens ne s’y sont pas trompés.
En 1928, alors que le village compte encore quelques habitants, les équipes de In Old Arizona y tournent plusieurs scènes. Sorti à la fin de cette année-là et diffusé largement en 1929, ce western parlant avec Warner Baxter est considéré comme un jalon important du cinéma sonore tourné en extérieur.
Le film vaut à Warner Baxter l’Oscar du meilleur acteur pour son interprétation du Cisco Kid.
Grafton apparaît également dans d’autres productions, notamment The Arizona Kid en 1930 et Ramrod en 1947.
Mais son apparition la plus célèbre reste celle de Butch Cassidy et le Kid (Butch Cassidy and the Sundance Kid), sorti en 1969, avec Paul Newman et Robert Redford.
Le village sert de décor à certaines scènes du film, dont la célèbre séquence associée à la chanson Raindrops Keep Fallin’ on My Head, dans laquelle Paul Newman fait du vélo.
Pour les amateurs de cinéma, visiter Grafton permet donc de retrouver un décor authentique de l’Ouest américain, et non une reconstitution construite de toutes pièces pour les touristes.
L’Utah compte d’autres villes abandonnées, mais leur histoire peut être très différente. Frisco, ancienne cité minière de l’Utah, a par exemple prospéré grâce à l’exploitation de l’argent et du plomb avant de décliner à la suite de difficultés minières.
À Grafton, ce sont surtout l’agriculture, les inondations et l’isolement qui ont déterminé le destin des habitants.
Une ancienne grange en rondins de bois à Grafton, témoin du passé agricole du village. Crédit photo Don Graham (CC BY-SA 2.0).
Comment visiter Grafton près de Zion National Park ?
Grafton se situe dans le comté de Washington, au sud-ouest de l’Utah, à quelques kilomètres de Rockville et de l’entrée sud de Zion National Park.
Il faut préciser que le village ne se trouve pas à l’intérieur du parc national de Zion. Il s’agit d’un site historique distinct, accessible par une route rurale depuis Rockville.
La visite se prête particulièrement bien à une étape lors d’un séjour dans la région de Springdale et de Zion Canyon.
Comment se rendre à Grafton ?
Depuis la route UT-9, traversez Rockville puis empruntez Bridge Road vers le sud. Cette route franchit la Virgin River avant de rejoindre les pistes qui mènent au village.
Après le pont, prenez à droite et suivez les indications vers Grafton Ghost Town. La route se termine au niveau du site historique.
Le cimetière se trouve sur la gauche avant d’arriver aux bâtiments du village.
Une partie de l’itinéraire emprunte une piste non goudronnée. Son état dépend fortement de la météo, et elle peut devenir impraticable après de fortes pluies.
Il est donc préférable de vérifier les conditions locales, particulièrement en cas d’orage ou de pluie récente. Même si le trajet semble court, ce n’est pas une route sur laquelle il faut s’engager à l’aveugle par mauvais temps.
Prix, horaires et conseils de visite
La visite de Grafton est gratuite. Il s’agit d’un site historique accessible librement en journée, et non d’un musée avec guichet et parcours imposé.
Quelques précautions sont néanmoins nécessaires :
- Prévoir de l’eau, surtout en été : les températures peuvent être très élevées.
- Ne pas compter sur des toilettes, de l’eau potable ou des commerces sur place.
- Éviter la route d’accès en période de fortes pluies.
- Respecter les bâtiments historiques, les clôtures et les propriétés privées.
- Ne pas déplacer les objets, abîmer les constructions ni pénétrer dans les zones fermées.
- Visiter de préférence en matinée ou en fin d’après-midi pour profiter d’une lumière plus douce sur les falaises.
Pour les photographes, les paysages offrent un contraste remarquable entre les vieux bâtiments et les grandes parois rocheuses du sud de l’Utah.
Le paysage désertique sur la route qui mène à Grafton, au sud de Zion National Park. Crédit photo Carol M. Highsmith / Library of Congress (aucune restriction de publication connue, selon la Library of Congress).
Où se trouve exactement Grafton ?
Coordonnées GPS du site historique : 37°10’02″N, 113°04’48″W, soit approximativement 37.1672, -113.0800. Voici sa position sur Google Maps:
Le village se trouve au sud-ouest de Rockville, non loin de Springdale, principale porte d’entrée de Zion National Park.
L’accès est indépendant de la circulation des navettes de Zion Canyon.
Il est possible de combiner cette découverte avec une visite du parc national ou une randonnée dans les paysages de la Virgin River.
Une ville fantôme qui n’a pas été oubliée
Grafton possède une particularité touchante : malgré son abandon, le village conserve des liens avec les familles qui l’ont autrefois habité.
Le Grafton Heritage Partnership Project organise notamment des réunions de descendants et de personnes attachées à l’histoire du lieu, traditionnellement le dernier samedi de septembre.
Depuis les années 1990, l’organisme a également contribué à restaurer les bâtiments, protéger des terres agricoles et préserver les paysages autour de la Virgin River.
Cette volonté de conservation explique pourquoi Grafton présente aujourd’hui un aspect différent de certaines villes fantômes complètement livrées à la ruine.
Dans l’Ouest américain, Bodie, en Californie, est un autre exemple célèbre de ville abandonnée dont les bâtiments ont été préservés, mais selon une approche différente, en maintenant volontairement leur état de dégradation stabilisée.
Grafton reste quant à elle un petit morceau de l’histoire agricole et religieuse de l’Utah, entouré de paysages qui semblent bien plus vastes que les ambitions de ses premiers habitants.
Un endroit où l’on vient chercher des maisons abandonnées et où l’on découvre finalement l’histoire de celles et ceux qui ont essayé de vivre au bord d’une rivière aussi indispensable qu’imprévisible.
Grafton en vidéo
Voici une visite aérienne de la ville fantôme de Grafton, permettant de découvrir les bâtiments historiques et leur environnement.
Sources pour aller plus loin
- Grafton Heritage Partnership Project — Histoire de la fondation, des habitants et des tournages de Grafton
- Grafton Heritage Partnership Project — Les bâtiments historiques et la maison Russell
- Grafton Heritage Partnership Project — Accès et coordonnées du village
- Grafton Heritage Partnership Project — Travaux de restauration et de conservation








