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Jacob Miller, le soldat qui a survécu à une balle entre les yeux

Le 19 septembre 1863, pendant la bataille de Chickamauga, le soldat de l’Union Jacob Miller reçoit une balle en pleine tête, entre les deux yeux. Laissé pour mort lorsque son unité se replie, il reprend pourtant connaissance, parvient à quitter le champ de bataille et survit à une blessure dont il gardera les séquelles pendant des décennies.

Son histoire est devenue célèbre sur Internet sous le nom de « Jacob C. Miller », mais les archives racontent quelque chose de plus compliqué : le Jacob Miller blessé à Chickamauga appartenait à la compagnie K du 9e régiment d’infanterie de l’Indiana, alors que le véritable Jacob C. Miller documenté sous ce nom servait dans un autre régiment et a reçu la Medal of Honor pour une autre bataille. Une confusion vieille de plusieurs années a donc transformé une histoire déjà incroyable en petit casse-tête historique.

Portrait de Jacob Miller, soldat de la guerre de Sécession blessé d’une balle entre les yeux

À retenir

  • Jacob Miller était soldat de la compagnie K du 9th Indiana Volunteer Infantry pendant la guerre de Sécession.
  • Il a été blessé à la bataille de Chickamauga, en Géorgie, le 19 septembre 1863.
  • Un document du Congrès américain confirme qu’une balle a pénétré son front entre les sourcils, fracturé l’os frontal et atteint le sinus frontal gauche.
  • Miller a raconté avoir attendu environ neuf mois avant qu’une opération permette de retirer la balle de mousquet.
  • Il a ensuite rapporté l’expulsion d’un projectile ou fragment de plomb 17 ans après sa blessure, puis de deux autres morceaux 31 ans après.
  • Le blessé de Chickamauga est souvent appelé « Jacob C. Miller » sur Internet, mais ce nom mélange vraisemblablement deux soldats différents de la guerre de Sécession.

Jacob Miller, soldat du 9e régiment d’infanterie de l’Indiana

Jacob Miller s’engage comme simple soldat dans la compagnie K du 9th Indiana Volunteer Infantry le 27 août 1861. Le régiment est organisé à La Porte, dans l’Indiana, au début du mois de septembre et rejoint rapidement les opérations de l’armée de l’Union.

Le parcours du 9e Indiana permet de vérifier plusieurs épisodes traditionnellement attribués à Miller. Le National Park Service recense notamment le régiment à Greenbrier River en 1861, à Shiloh et lors du siège de Corinth en 1862, puis à Perryville, Stones River et enfin pendant la campagne de Chickamauga en 1863.

Jacob Miller appartient alors à l’Armée du Cumberland. Dans les sources anglophones, ce simple Union soldier de l’American Civil War serait probablement resté un soldat parmi des milliers sans la blessure qu’il reçoit à Chickamauga.

Pour découvrir les visages d’autres hommes engagés dans le conflit, les portraits de soldats de la guerre de Sécession rappellent à quel point la photographie a donné un visage très concret à cette guerre du XIXe siècle.

19 septembre 1863 : une balle entre les deux yeux à Chickamauga

La bataille de Chickamauga se déroule principalement les 19 et 20 septembre 1863, près de Chattanooga, dans le nord-ouest de la Géorgie. Le 19 septembre, des affrontements jusque-là dispersés deviennent une bataille générale dans un terrain largement boisé où les mouvements des troupes sont difficiles à suivre.

Selon le récit laissé par Jacob Miller, il se trouve près de Brock Field lorsqu’un soldat confédéré tire dans sa direction. Le projectile le frappe presque au centre du front.

Miller tombe et son unité recule en le croyant mort. Lorsqu’il reprend connaissance, il comprend qu’il se retrouve derrière les lignes confédérées. Il raconte que son visage et ses vêtements sont tellement couverts de sang que les hommes qu’il croise ne semblent pas comprendre immédiatement qu’il appartient à l’Union.

Sa vision est très fortement atteinte. Dans son récit, Miller décrit également son œil gauche déplacé par le traumatisme et explique avoir improvisé un pansement avec son bandana avant d’essayer de rejoindre ses propres lignes.

Il avance en prenant son fusil comme appui, puis finit par perdre à nouveau connaissance. Malgré son état, il réussit finalement à rejoindre le dispositif médical de l’Union.

Bataille de Chickamauga en 1863 où le soldat Jacob Miller a été blessé à la tête


La bataille de Chickamauga des 19 et 20 septembre 1863, représentée dans une lithographie publiée vers 1890. Crédit image Kurz & Allison / Library of Congress (domaine public).

Le Congrès américain confirme l’incroyable blessure de Jacob Miller

L’histoire pourrait facilement passer pour une de ces anecdotes historiques auxquelles Internet ajoute quelques grammes de poudre à chaque partage. Mais la blessure de Jacob Miller est documentée dans les archives officielles américaines.

En mai 1884, la Chambre des représentants examine un projet visant à augmenter sa pension militaire. Le rapport du Committee on Invalid Pensions identifie précisément Jacob Miller, ancien soldat de la compagnie K du 9e régiment d’infanterie volontaire de l’Indiana.

Le document indique qu’il a été blessé au front lors de la bataille de Chickamauga le 19 septembre 1863 et reprend le rapport d’un médecin chargé de son dossier de pension.

Celui-ci décrit une balle ayant pénétré le front juste entre les sourcils, fracturé la partie externe de l’os frontal puis atteint le sinus frontal gauche.

Cette précision anatomique est importante. On résume souvent son histoire en disant que Jacob Miller a vécu « avec une balle dans le cerveau ». Ce n’est pas ce que dit le dossier médical. Le projectile a provoqué une très grave blessure crânienne, mais le document officiel le localise dans le sinus frontal.

La réalité est donc déjà suffisamment extravagante sans lui ajouter quelques centimètres de trajectoire.

 Portrait colorisé attribué à Jacob Miller, soldat blessé à la tête à Chickamauga en 1863
Portrait colorisé attribué à Jacob Miller, soldat de la guerre de Sécession blessé à Chickamauga en 1863. La colorisation est moderne et ses couleurs sont spéculatives. Crédit image Cassowary Colorizations (CC BY 2.0).

Neuf mois avant que la balle soit retirée

Les chirurgiens militaires qui examinent initialement Miller jugent son état tellement grave qu’ils renoncent à une intervention immédiate. Le blessé est ensuite transféré à plusieurs reprises entre les structures médicales de l’Union.

Dans le récit qu’il a laissé à sa famille, Jacob Miller explique avoir souffert pendant environ neuf mois avant d’obtenir une permission lui permettant de rentrer à Logansport, dans l’Indiana.

Deux médecins qu’il désigne seulement comme les Drs. Fitch et Colman acceptent alors de l’opérer. Contrairement à certaines versions modernes de l’histoire, les documents disponibles ne permettent pas de confirmer les prénoms « Graham » et « Henry » parfois attribués à ces médecins.

Miller raconte que les chirurgiens localisent la balle de mousquet et tentent de l’extraire. Le rapport cité par le Congrès confirme qu’une extraction a finalement eu lieu en juin 1864.

Il retourne ensuite dans un hôpital militaire et quitte le service le 17 septembre 1864 en raison des séquelles de sa blessure.

Jacob Miller montrant la cicatrice de sa blessure au front après la guerre de Sécession

Des morceaux de plomb ressortis 17 puis 31 ans plus tard

L’opération ne met pas totalement fin aux problèmes. Dans son témoignage, Miller affirme qu’un buckshot, un petit projectile de plomb, tombe de sa plaie alors qu’il la nettoie 17 ans après avoir été blessé.

Il ajoute que deux autres morceaux de plomb sont encore ressortis 31 ans après la bataille.

Les différentes sources utilisent à la fois les termes musket ball, buckshot et fragments de plomb. Il faut donc éviter la formulation simpliste selon laquelle « la même balle entière est restée 31 ans dans sa tête ». Le projectile principal a été extrait, tandis que d’autres morceaux ou projectiles sont restés dans la zone de la blessure.

La plaie, elle, ne s’est jamais réellement refermée. Miller raconte avoir souffert de douleurs chroniques, d’écoulements au niveau du front, d’une perte de vision de l’œil gauche et d’une dégradation de son audition.

Son histoire rejoint ainsi les destins parfois très difficiles à regarder présentés dans ces portraits de vétérans blessés durant la guerre de Sécession. Derrière les uniformes et les moustaches impeccablement peignées, la guerre avait laissé des souvenirs nettement moins présentables.

Pourquoi Jacob Miller est-il souvent appelé Jacob C. Miller ?

C’est ici que l’histoire se complique.

De nombreux sites, publications et même des bases collaboratives présentent le blessé de Chickamauga comme Jacob C. Miller, né le 4 août 1840 et mort le 13 janvier 1917.

Or ces dates et cette initiale correspondent à un autre dossier militaire très bien documenté.

La Congressional Medal of Honor Society répertorie un Jacob C. Miller né en 1840 dans l’Ohio, engagé dans la compagnie G du 113th Illinois Infantry. Cet homme a reçu la Medal of Honor pour sa bravoure lors de l’assaut de Vicksburg du 22 mai 1863.

Le Jacob Miller blessé à Chickamauga est, lui, identifié par les archives du Congrès comme soldat de la compagnie K du 9th Indiana Infantry.

Les deux parcours militaires ne coïncident donc pas.

Jacob « Center Shot » Miller aurait vécu jusqu’en 1927

Les sources consacrées au soldat du 9e Indiana donnent plutôt une naissance le 14 août 1838. Cette date est cohérente avec un texte dans lequel Miller indique lui-même avoir eu 82 ans le 14 août 1920.

Une étude historique récente publiée par les Sons of Union Veterans of the Civil War donne sa mort au 12 janvier 1927 à Braidwood, dans l’Illinois, et son inhumation à Oakwood Cemetery, à Wilmington.

Une nécrologie publiée quelques jours plus tard évoque également Jacob « Center Shot » Miller comme un vétéran du 9e Indiana connu pour la blessure qu’il portait au-dessus du nez.

Le surnom « Center Shot », littéralement quelque chose comme « tir en plein centre », vient d’ailleurs de Miller lui-même. Dans son récit tardif, il plaisante sur le fait que, s’il avait pu rencontrer l’homme qui lui avait tiré dessus, il l’aurait félicité pour la précision de son tir.

Après plusieurs décennies de douleurs, il avait apparemment conservé un certain sens de l’humour. Celui-ci n’était pas logé dans le sinus frontal, heureusement.

Portrait attribué à Jacob Miller, vétéran blessé au front à Chickamauga en 1863
Portrait attribué à Jacob Miller, vétéran de la guerre de Sécession blessé au front à Chickamauga en 1863. Crédit photo National Archives and Records Administration (domaine public).

Une survie exceptionnelle, mais pas une balle restée dans le cerveau

L’histoire de Jacob Miller reste spectaculaire même après avoir éliminé les exagérations accumulées au fil des décennies.

Il a réellement été touché entre les yeux pendant une bataille majeure de la guerre de Sécession. Une source gouvernementale de 1884 documente la fracture du front et le projectile logé dans le sinus frontal. Il a réellement survécu, quitté le champ de bataille, subi une opération plusieurs mois plus tard et vécu pendant des décennies avec de lourdes séquelles.

En revanche, il faut éviter deux raccourcis devenus fréquents : le projectile n’est pas documenté comme ayant traversé le cerveau, et le vétéran concerné ne doit pas être automatiquement confondu avec le Jacob C. Miller médaillé à Vicksburg.

Cette distinction rend finalement son histoire plus intéressante, pas moins. Une anecdote virale est une chose ; une histoire improbable que l’on peut reconstruire à partir d’un rapport du Congrès, d’archives militaires et d’un témoignage ancien en est une autre.

Les soins reçus par Miller rappellent également le rôle essentiel mais souvent peu visible des personnels médicaux pendant le conflit. Les infirmières de la guerre de Sécession ont travaillé dans des conditions où une blessure comme celle-ci relevait autant de la médecine que d’une bonne dose de chance.

D’autres survivants aux blessures presque impossibles

Jacob Miller n’est évidemment pas le seul homme du XIXe siècle dont les blessures semblent incompatibles avec une longue vie.

Quelques années après la guerre de Sécession, William Thompson a survécu à une balle, à une scalpation et à une tentative ratée de réimplantation de son propre cuir chevelu. Deux histoires très différentes, mais qui rappellent à quel point les récits médicaux anciens peuvent parfois sembler avoir été rédigés par un scénariste ayant abusé du café.

Dans le cas de Jacob Miller, le plus extraordinaire reste peut-être que l’homme a lui-même vécu assez longtemps pour raconter son histoire plusieurs décennies après Chickamauga, alors que son front portait toujours la trace très visible de cette matinée du 19 septembre 1863.

Sources pour aller plus loin

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