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Jane Avril, danseuse de cancan et muse de Toulouse-Lautrec

Jane Avril est l’une des grandes figures de la vie nocturne parisienne de la Belle Époque. Danseuse de french cancan au Moulin Rouge, au Jardin de Paris et dans plusieurs cafés-concerts, elle se distingue par une silhouette longiligne, des gestes nerveux et un style très personnel qui lui vaut notamment le surnom de La Mélinite, en référence à un explosif.

Née Jeanne Beaudon en 1868, passée par la Salpêtrière avant de devenir une danseuse parisienne célèbre et l’une des muses de Toulouse-Lautrec, Jane Avril n’est pourtant pas qu’un modèle. Elle est aussi son amie, une collaboratrice attentive et même la commanditaire de certaines de ses affiches les plus célèbres.

Jane Avril, danseuse de cancan et muse de Toulouse-Lautrec
Montage réunissant une photographie ancienne de Jane Avril par Paul Sescau et une affiche de Jane Avril par Henri de Toulouse-Lautrec.

À retenir

  • Jane Avril, née Jeanne Beaudon le 9 juin 1868 à Paris, devient l’une des danseuses les plus célèbres de la Belle Époque.
  • Elle est hospitalisée adolescente à la Salpêtrière, où elle souffre de chorée, parfois appelée « danse de Saint-Guy ».
  • Elle se fait connaître au Moulin Rouge puis au Jardin de Paris avec un style très différent de celui de La Goulue.
  • Henri de Toulouse-Lautrec la représente à de nombreuses reprises dans ses peintures, lithographies et affiches.
  • Jane Avril commande elle-même certaines de ces affiches, notamment celle du Jardin de Paris en 1893.
  • Elle continue à se produire au-delà de 1905 et se retire progressivement de la scène après son mariage avec Maurice Biais en 1911.

Jane Avril, de la Salpêtrière aux cabarets parisiens

Jane Avril naît sous le nom de Jeanne Louise Beaudon le 9 juin 1868 à Paris. Son enfance est difficile et marquée par une relation violente avec sa mère.

À l’adolescence, elle est admise en décembre 1882 à l’hôpital de la Salpêtrière, alors dirigé par Jean-Martin Charcot. Elle souffre de chorée, un trouble neurologique provoquant des mouvements involontaires et saccadés.

C’est pendant son séjour qu’elle découvre la danse dans un contexte aujourd’hui mieux documenté que dans ce qu’on peut lire parfois. Il ne s’agit pas d’un bal de Mardi gras, mais d’un bal costumé organisé à la Mi-Carême.

Elle quitte finalement la Salpêtrière le 11 juillet 1884.

Portrait de Jane Avril en costume à la fin du XIXe siècle


Portrait de Jane Avril en costume à la fin du XIXe siècle. Photographie ancienne.

Jane Avril ne laisse cependant pas ces années derrière elle lorsqu’elle monte sur scène. Elle intègre à sa danse certains mouvements nerveux et certaines attitudes observées pendant son séjour à la Salpêtrière. Ses contorsions, ses balancements et ses gestes brusques deviennent peu à peu les éléments d’un style chorégraphique extrêmement personnel. Des historiens de la neurologie estiment aujourd’hui que cette manière de danser a probablement été liée à ses troubles, tout en étant consciemment travaillée et transformée par la danseuse.

À la fin du XIXe siècle, le vocabulaire de « l’hystérie » et de la nervosité déborde largement le domaine médical : il nourrit aussi la littérature, l’art et une certaine représentation de la femme moderne. Jane Avril joue avec cette image sans que l’on puisse réduire son personnage de scène à une simple stratégie publicitaire.

Son allure ne passe en tout cas pas inaperçue. Un observateur compare sa façon de danser à « une orchidée en pleine frénésie ». L’écrivain et critique belge Frantz Jourdain la décrit quant à lui comme une créature « nerveuse et névrosée », incarnation à ses yeux d’une grâce à la fois artistique et maladive. Ces formules, très marquées par le vocabulaire de leur époque, montrent à quel point son style tranche avec celui des autres danseuses de cancan.

Jane Avril dansant dans une étude de Toulouse-Lautrec
Étude de Jane Avril dansant par Henri de Toulouse-Lautrec, à la fin du XIXe siècle. Œuvre dans le domaine public.

Une danseuse parisienne au style très différent de La Goulue

Dans les années qui suivent sa sortie de l’hôpital, Jane Avril survit grâce à divers petits emplois et fréquente les bals et cafés-concerts parisiens.

Elle adopte progressivement le nom de scène Jane Avril et se fait remarquer par sa façon de danser.

Sa silhouette mince, ses mouvements rapides et ses contorsions contrastent fortement avec le style plus puissant et spectaculaire de Louise Weber, dite La Goulue, autre immense vedette du Moulin Rouge.

Jane Avril exécutant un grand écart lors d'une pose de danse


Jane Avril dans une pose de danse spectaculaire à la fin du XIXe siècle. Photographie ancienne.

Jane Avril danse souvent seule, ce qui reste inhabituel à une époque où la danse de salon et de cabaret se pratique largement en couple.

Sa réputation grandit rapidement et ses mouvements explosifs lui valent le surnom de La Mélinite, du nom d’un puissant explosif mis au point à la fin du XIXe siècle.

Jane Avril photographiée en pose de danse vers 1890
Jane Avril posant en costume de danseuse à la fin du XIXe siècle. Photographie ancienne dans le domaine public.

Jane Avril au Moulin Rouge

L’ouverture du Moulin Rouge en 1889 marque une étape décisive de sa carrière.

Charles Zidler, l’un des fondateurs du cabaret, remarque Jane Avril et lui propose un engagement professionnel. Elle devient rapidement l’une des silhouettes identifiables de la vie nocturne parisienne.

Elle travaille également au Jardin de Paris et aux Folies-Bergère, tout en se produisant dans d’autres cafés-concerts.

Jane Avril en costume de danseuse à la fin du XIXe siècle
Jane Avril en costume de scène dans une photographie de la fin du XIXe siècle.

Son style reste pourtant très différent de celui de La Goulue. Là où cette dernière joue volontiers la provocation et la force physique, Jane Avril apparaît plus fragile, nerveuse et mélancolique.

Cette diversité de tempéraments montre que le cancan parisien de cette période ne se réduit pas à une seule manière de danser. On retrouve d’ailleurs cette variété dans d’autres danseuses burlesques et artistes de scène de la fin du XIXe siècle.

Jane Avril sortant du Moulin Rouge peinte par Toulouse-Lautrec
Jane Avril quittant le Moulin Rouge, peinte par Henri de Toulouse-Lautrec au début des années 1890. Œuvre dans le domaine public.

Jane Avril et Toulouse-Lautrec : bien plus qu’une muse

Jane Avril est souvent présentée comme la muse de Toulouse-Lautrec. La formule n’est pas fausse, mais elle réduit un peu trop leur relation.

Le peintre la représente à de nombreuses reprises, sur scène, dans les coulisses, dans la rue ou simplement en spectatrice.

Mais Jane Avril n’est pas un modèle passif.

Elle fréquente directement les artistes, suit la fabrication des œuvres et participe à la construction de son image publique.

Une amie, un modèle et une commanditaire

En 1893, Jane Avril commande elle-même à Toulouse-Lautrec une affiche destinée à promouvoir son spectacle au Jardin de Paris.

Cette relation directe entre artiste et modèle explique pourquoi les affiches donnent souvent l’impression de saisir autre chose qu’un simple mouvement de danse.

Toulouse-Lautrec accentue sa silhouette, la torsion des jambes, l’allongement du corps et l’énergie du geste.

Il transforme Jane Avril en une figure graphique immédiatement reconnaissable.

Jane Avril au Jardin de Paris dans l'affiche de Toulouse-Lautrec de 1893


Jane Avril au Jardin de Paris, affiche lithographiée par Henri de Toulouse-Lautrec en 1893. Jane Avril commande elle-même cette affiche pour promouvoir son spectacle. Œuvre dans le domaine public.

L’essor de ce type d’affiche s’inscrit dans une période où la publicité illustrée devient un art à part entière. Jules Chéret joue d’ailleurs un rôle majeur dans cette transformation du paysage visuel parisien.

L’affiche Jane Avril de 1899

Quelques années plus tard, Toulouse-Lautrec réalise une autre affiche devenue emblématique.

Jane Avril y porte une longue robe noire parcourue de lignes jaunes et bleues qui évoquent un serpent. Sa chevelure rouge, les arabesques du vêtement et la silhouette très verticale donnent à l’ensemble une allure presque décorative.

Cette œuvre de 1899 est l’une des images qui composent la couverture de cet article.

Affiche Jane Avril de Toulouse-Lautrec réalisée en 1899
Jane Avril, affiche de Henri de Toulouse-Lautrec réalisée en 1899. Œuvre dans le domaine public.

Jane Avril spectatrice dans Divan Japonais

Toulouse-Lautrec ne représente pas toujours Jane Avril en train de danser.

Dans l’affiche Divan Japonais, réalisée en 1892-1893, elle apparaît assise au premier plan avec l’écrivain Édouard Dujardin.

Sur scène, la chanteuse Yvette Guilbert est identifiable à ses longs gants noirs.

Jane Avril est donc ici spectatrice et non interprète, preuve qu’elle est devenue une personnalité suffisamment connue pour être reconnaissable sans avoir besoin d’exécuter un seul pas de cancan.

Jane Avril dans Divan Japonais de Toulouse-Lautrec en 1892-1893
Divan Japonais, affiche de Henri de Toulouse-Lautrec réalisée en 1892-1893. Jane Avril apparaît au premier plan aux côtés de l’écrivain Édouard Dujardin, tandis qu’Yvette Guilbert est reconnaissable sur scène à ses longs gants noirs. Source British Museum / Wikimedia Commons (domaine public).

Des photographies qui montrent la vraie Jane Avril

Les photographies anciennes permettent de comparer la véritable Jane Avril avec l’interprétation graphique qu’en donne Toulouse-Lautrec.

Le photographe Paul Sescau l’immortalise notamment dans plusieurs poses très expressives.

Certaines de ces photographies servent probablement de références visuelles à Toulouse-Lautrec, qui reprend ensuite certaines attitudes tout en exagérant les lignes et les gestes.

Jane Avril photographiée par Paul Sescau vers 1893 dans une pose contorsionnée
Jane Avril photographiée par Paul Sescau vers 1893 dans l’une de ses poses caractéristiques. Photographie dans le domaine public.

Cette photographie est l’autre image utilisée dans le montage de couverture de l’article.

Jane Avril dans La Troupe de Mlle Églantine

En 1896, Jane Avril participe à une tournée en Angleterre avec la troupe de Mademoiselle Églantine.

Toulouse-Lautrec réalise à cette occasion une affiche où apparaissent quatre danseuses : Églantine, Jane Avril, Cléopâtre et Gazelle.

Leurs jambes levées construisent presque toute la composition.

Jane Avril dans La Troupe de Mlle Églantine par Toulouse-Lautrec en 1896


La Troupe de Mlle Églantine, lithographie de Henri de Toulouse-Lautrec réalisée en 1896. Jane Avril figure parmi les quatre danseuses représentées. Œuvre dans le domaine public.

De Paris à Londres et au théâtre

La carrière de Jane Avril dépasse largement le Moulin Rouge.

Elle se produit à Londres, fréquente les cafés-concerts et apparaît également au théâtre.

Elle joue notamment Anitra dans Peer Gynt en 1896 lors de la création française de l’œuvre d’Henrik Ibsen au Théâtre de l’Œuvre.

Cette date corrige une erreur fréquente qui situe son activité théâtrale seulement après 1901.

Jane Avril entretient par ailleurs des relations étroites avec plusieurs artistes de son époque, dont la danseuse May Milton.

Jane Avril en costume de danseuse dans une photographie de la fin du XIXe siècle
Jane Avril en costume de danseuse dans une photographie de la fin du XIXe siècle.

Maurice Biais et les dernières années de Jane Avril

Jane Avril a un fils, Jean-Pierre, né en 1897.

Elle épouse en 1911 l’artiste Maurice Biais. Ce mariage permet notamment de légitimer officiellement l’enfant, Biais étant généralement présenté comme son père.

Le couple s’installe à Jouy-en-Josas, à l’ouest de Paris.

Contrairement à ce qu’il est parfois stipulé, Jane Avril ne quitte pas totalement la scène dès 1905.

Elle réduit progressivement ses apparitions et se retire surtout de la vie artistique régulière autour de son mariage.

Maurice Biais meurt en 1926.

Jane Avril connaît ensuite des difficultés financières croissantes. Elle finit ses jours dans un logement parisien destiné aux personnes âgées et meurt le 17 janvier 1943, à 74 ans.

Elle a été inhumée dans la parcelle de la famille Biais au cimetière du Père Lachaise à Paris.

Portrait de Jane Avril par Toulouse-Lautrec vers 1892
Portrait de Jane Avril par Henri de Toulouse-Lautrec, vers 1891-1892. La danseuse apparaît ici loin de l’agitation du cancan. Clark Art Institute. Œuvre dans le domaine public.

Jane Avril au cinéma et dans la culture populaire

Sa silhouette et son association avec le Moulin Rouge continuent à alimenter l’imaginaire bien après sa mort.

Dans le film Moulin Rouge de John Huston, sorti en 1952, Jane Avril est interprétée par Zsa Zsa Gabor.

En revanche, Nicole Kidman ne joue pas Jane Avril dans Moulin Rouge! de Baz Luhrmann en 2001 : elle incarne Satine, un personnage fictif.

Jane Avril apparaît également dans le roman Le Livre de Blanche et Marie de Per Olov Enquist.

Plus d’un siècle après ses années au Moulin Rouge, son visage reste surtout indissociable des affiches de Toulouse-Lautrec, preuve que la collaboration entre une danseuse et un affichiste peut parfois assurer une postérité plus solide qu’une montagne de biographies.

Sources pour aller plus loin

Découvrez également l’actrice autrichienne Marie Schleinzer en costume de chauve-souris fin du 19ème siècle.

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