Avec sa robe noire, ses chauves-souris accrochées au costume et surtout l’imposante créature ailée posée sur sa tête, Marie Schleinzer semble tout droit sortie d’une séance photo gothique contemporaine. Pourtant, ces étonnants portraits remontent à la fin du XIXe siècle et ne montrent pas une Viennoise partie à une soirée costumée un peu trop motivée : la jeune femme était danseuse et mime à l’Opéra de la Cour de Vienne.
Ce costume était lié au ballet Rund um Wien, créé en 1894, dans lequel Marie Schleinzer incarnait précisément « Ein Dämon », un démon. Les archives de l’actuelle Wiener Staatsoper permettent aujourd’hui de remettre ces photographies dans leur véritable contexte et de découvrir une artiste dont la carrière a été beaucoup plus riche que ne le laisse penser cette étonnante série d’images.
Marie Schleinzer dans son costume de démon pour le ballet Rund um Wien, dans les années 1890. Crédit photo Atelier Adèle, Vienne (domaine public).
À retenir
- Marie Schleinzer (1874-1949) était une danseuse et mime autrichienne attachée au ballet de l’Opéra de la Cour de Vienne.
- Dans Rund um Wien, elle interprétait un démon : les archives recensent 56 représentations dans ce rôle entre 1894 et 1900.
- Le fameux costume couvert de chauves-souris n’était donc pas un simple déguisement fantaisiste mais un costume de scène associé aux forces maléfiques du ballet.
- Les costumes de la production de Rund um Wien étaient placés sous la responsabilité de Franz Gaul.
- Les portraits sont attribués au prestigieux Atelier Adèle de Vienne, actif de 1862 à 1905.
- L’affirmation souvent répétée selon laquelle de véritables chauves-souris naturalisées auraient été cousues sur la tenue n’est pas suffisamment documentée pour être présentée comme certaine.
Marie Schleinzer, danseuse et mime de l’Opéra de Vienne
Marie Therese Schleinzer est née à Vienne le 25 mars 1874 et est morte le 1er juin 1949 à Opatija, aujourd’hui en Croatie. Les documents conservés dans les archives autrichiennes montrent qu’elle appartenait déjà au ballet de la Hofoper à partir de 1889. Elle est ensuite répertoriée comme soliste puis comme Mimikerin, terme qui désigne une interprète spécialisée dans des rôles dansés ou mimés.
Il ne s’agissait donc pas simplement d’une « actrice autrichienne », comme elle est souvent présentée sur Internet. Marie Schleinzer a mené une véritable carrière de danseuse de scène. Les archives de la Wiener Staatsoper la font apparaître dans Coppélia, Melusine, Die Puppenfee, Excelsior, Manon ou encore Amor auf Reisen. Elle a même interprété Franz dans Coppélia, exemple révélateur de la variété des rôles confiés aux danseuses de l’époque.
Cette carrière la replace parmi les nombreuses artistes féminines qui ont marqué la scène européenne à la fin du XIXe siècle, à l’image de Jane Avril, danseuse de cancan et muse de Toulouse-Lautrec, même si les deux femmes évoluaient dans des univers artistiques très différents.
Portrait de Marie Schleinzer par Rudolf Krziwanek, provenant de la Bibliothèque nationale autrichienne. Crédit photo Rudolf Krziwanek (domaine public).
Pourquoi Marie Schleinzer portait-elle ce costume de chauve-souris ?
La réponse se trouve dans Rund um Wien. Les archives de la Wiener Staatsoper indiquent que Marie Schleinzer y incarnait « Ein Dämon ». Elle a tenu ce rôle lors de 56 représentations entre le 13 octobre 1894 et le 12 juin 1900.
Le spectacle était un ballet de Franz Gaul et Alfred Maria Willner, mis en musique par Josef Bayer et chorégraphié par Josef Hassreiter. Anton Brioschi était chargé des décors et Franz Gaul des costumes. Cette attribution concerne la production dans son ensemble : faute de document technique individualisé retrouvé pour la tenue de Marie Schleinzer, il serait excessif d’affirmer que Gaul a personnellement dessiné chaque petite chauve-souris de sa robe.
Le costume prend alors tout son sens. La robe noire, la longue chevelure, les formes ailées fixées aux épaules et surtout la grande chauve-souris dressée sur la coiffure servent à identifier immédiatement le personnage comme une présence inquiétante. Bien avant que la culture gothique ne remplisse les boutiques de vêtements noirs et de colliers à pendentif chauve-souris, les costumiers viennois avaient donc déjà parfaitement compris le concept.
Marie Schleinzer en costume pour son rôle de démon dans Rund um Wien. Crédit photo Atelier Adèle, Vienne (domaine public).
Une scène de Rund um Wien permet de comprendre le personnage
Un document particulièrement intéressant a été publié en juillet 1896 dans la revue autrichienne Photographische Correspondenz. Cette photogravure réalisée à partir d’une photographie du baron Albert von Rothschild montre une scène de Rund um Wien.
Au centre, la danseuse Camilla Pagliero se contemple dans un miroir tandis que deux figures s’opposent autour d’elle. Marie Schleinzer représente la force démoniaque, tandis qu’une figure ailée située de l’autre côté incarne le bon génie. Le costume de chauve-souris n’était donc pas choisi simplement parce qu’il avait fière allure sur une photographie : il participait directement à cette opposition entre tentation et vertu.
Ce document de 1896 donne aussi un précieux repère chronologique. En revanche, il ne permet pas de dater automatiquement chacun des portraits réalisés par l’Atelier Adèle. Pour ceux-ci, « milieu des années 1890 » ou « années 1890 » reste plus prudent qu’une date de 1895 gravée dans le marbre.
Marie Schleinzer dans une mise en scène photographique liée au ballet Rund um Wien. Crédit photo Atelier Adèle, Vienne (domaine public).
Le costume était-il vraiment couvert de chauves-souris naturalisées ?
C’est probablement le détail le plus répété lorsque ces photographies circulent sur les réseaux sociaux : Marie Schleinzer aurait porté une robe ornée de véritables chauves-souris naturalisées.
Le problème est que les sources patrimoniales et théâtrales consultées documentent le personnage, le ballet, les photographes et les responsables des costumes, mais pas la nature exacte de ces éléments décoratifs. Sur les photographies, certaines petites silhouettes donnent effectivement l’impression d’être des spécimens naturalisés. L’apparence seule ne suffit toutefois pas à en faire une certitude historique.
Mieux vaut donc laisser les pauvres chauves-souris dans la catégorie possible mais non démontré. Le costume est déjà suffisamment extravagant sans lui ajouter une taxidermie hypothétique.
Atelier Adèle, le studio derrière ces étonnants portraits
Les clichés sont attribués à Atelier Adèle, important studio photographique viennois actif entre 1862 et 1905. Le Getty Research Institute associe l’atelier à la photographe Adele Perlmutter-Heilperin ainsi qu’à Max et Wilhelm Perlmutter.
À une époque où le portrait photographique devient un formidable outil de construction de l’image publique, ces ateliers ne se contentent plus d’enregistrer les traits d’un modèle. Costume, posture, décor et accessoires participent à la fabrication d’un personnage. On retrouve ce même goût pour la mise en scène dans les portraits de Lillie Langtry à la fin du XIXe siècle.
Chez Marie Schleinzer, la mécanique fonctionne particulièrement bien : plus de 130 ans plus tard, une coiffure surmontée d’une gigantesque chauve-souris reste difficile à ignorer. D’autres vedettes avaient compris très tôt cette puissance de l’image, notamment Sarah Bernhardt et ses portraits soigneusement mis en scène.
Portrait théâtral de Marie Schleinzer dans son costume pour Rund um Wien. Crédit photo Atelier Adèle, Vienne (domaine public).
Marie Schleinzer dans un autre ballet en 1895
Une image conservée par le Wien Museum offre un contrepoint intéressant à la fameuse silhouette noire. Elle montre Marie Schleinzer en 1895 dans le ballet Amor auf Reisen, toujours à la Hofoper de Vienne. Elle y apparaît avec un arc, dans un registre autrement plus lumineux.
Les archives de la Staatsoper recensent 24 représentations de Marie Schleinzer dans le rôle d’Amor entre octobre 1895 et novembre 1898. La comparaison permet surtout de rappeler que le costume de chauve-souris n’était qu’un rôle parmi beaucoup d’autres dans sa carrière.
Marie Schleinzer dans Amor auf Reisen à l’Opéra de la Cour de Vienne en 1895. Attribution probable à Atelier Adèle. Crédit photo Wien Museum / Atelier Adèle (CC0).
Marie Schleinzer et l’archiduc Otto d’Autriche
La vie privée de la danseuse l’a également rapprochée de la cour impériale. Marie Schleinzer a entretenu une relation avec l’archiduc Otto Franz Joseph d’Autriche, frère de François-Ferdinand et père de celui qui deviendra en 1916 le dernier empereur d’Autriche, Charles Ier.
Les sources historiques attribuent deux enfants à cette relation : Alfred, né en 1892, et Hildegard, née en 1894. Marie Schleinzer a ensuite épousé le médecin Julius Cohn à Abbazia, l’actuelle Opatija. Les enfants ont par la suite porté le nom von Hortenau.
C’est un épisode remarquable de sa biographie, mais il ne faudrait pas qu’il éclipse sa propre carrière. Marie Schleinzer n’était pas seulement la compagne d’un Habsbourg : elle avait déjà derrière elle des dizaines de rôles et de représentations sur l’une des principales scènes de Vienne.
À la même période, d’autres artistes féminines construisent également des carrières internationales dans lesquelles danse, théâtre et image publique se mêlent. Quelques années plus tard, Sada Yacco passe ainsi de geisha à vedette du théâtre occidental, avec elle aussi une iconographie qui participe largement à sa célébrité.
Un costume de chauve-souris qui semble étonnamment moderne
C’est finalement ce décalage qui donne encore aujourd’hui autant de force aux photographies. Sans leur teinte ancienne, on pourrait presque imaginer Marie Schleinzer participant à une création gothique, à un shooting de mode ou à un costume d’Halloween particulièrement ambitieux.
Mais leur intérêt dépasse largement leur étrangeté visuelle. Ces images sont aussi le témoignage d’un ballet viennois des années 1890, d’une véritable danseuse de la Hofoper et de la sophistication de la photographie théâtrale à la fin du XIXe siècle. Derrière la grande chauve-souris perchée sur la tête se cache donc beaucoup plus qu’une amusante bizarrerie victorienne.
Mini FAQ
Marie Schleinzer était-elle actrice ou danseuse ?
Les sources institutionnelles autrichiennes la décrivent avant tout comme danseuse de ballet, soliste et mime. Le terme « actrice » peut être rencontré dans des publications modernes, mais il est moins précis pour décrire sa carrière à la Hofoper de Vienne.
De quand datent les photos de Marie Schleinzer en chauve-souris ?
La date exacte de chaque portrait n’est pas établie avec certitude. Ils sont liés au ballet Rund um Wien, dans lequel elle joue le démon entre 1894 et 1900. Une scène de la production est publiée dès 1896. La formule « années 1890 » est donc plus prudente qu’une datation systématique à 1895.
Les chauves-souris du costume étaient-elles vraies ?
On lit souvent qu’il s’agissait de chauves-souris naturalisées, mais aucune des sources historiques solides consultées ne permet de le confirmer formellement. Il vaut donc mieux présenter cette hypothèse comme telle.
Sources pour aller plus loin
- https://archiv.wiener-staatsoper.at/search/person/7520 — archives des rôles et représentations de Marie Schleinzer à la Wiener Staatsoper.
- https://archiv.wiener-staatsoper.at/performances/64558 — distribution et équipe artistique de Rund um Wien.
- https://www.archivinformationssystem.at/archivplansuche.aspx?ID=1942164 — Archives d’État autrichiennes, carrière de Marie Schleinzer au ballet de la Hofoper.
- https://photoseed.com/blog/you-devil-a-fairy-tale/ — scène de Rund um Wien publiée dans Photographische Correspondenz en 1896.
- https://www.getty.edu/vow/ULANFullDisplay?find=500523472&nation=&page=1&role=&subjectid=500523471 — Getty Research Institute, Atelier Adèle.
- https://sammlung.wienmuseum.at/en/object/232214-marie-schleinzer-1874-1949-ballettaenzerin-in-dem-ballett-amor-auf-reisen-hofoper/ — Wien Museum, Marie Schleinzer dans Amor auf Reisen, 1895.
- https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Rudolf_Krziwanek_-_Marie_Schleinzer.jpg — portrait de Marie Schleinzer par Rudolf Krziwanek, Bibliothèque nationale autrichienne.
- https://www.legimi.de/e-book-was-uns-geblieben-ist-georg-markus%2Cb1212004.html — Georg Markus, éléments biographiques sur Marie Schleinzer et l’archiduc Otto.





