Accrochée à une pente presque impossible des Hollywood Hills, la Chemosphere ressemble à une soucoupe volante qui aurait choisi Los Angeles comme aire d’atterrissage. Cette maison octogonale conçue par l’architecte John Lautner en 1960 ne repose pourtant ni sur une forêt de pilotis ni sur un énorme terrassement : l’essentiel de ses quelque 200 m² est porté par une seule colonne centrale en béton, dressée au-dessus d’un terrain incliné d’environ 45 degrés.
Cette silhouette futuriste n’était pas un caprice destiné à produire la maison la plus excentrique du quartier. Lautner cherchait avant tout une solution rationnelle pour construire sur un terrain considéré comme pratiquement inexploitable tout en évitant de détruire la colline. Le résultat est devenu l’une des maisons modernistes les plus reconnaissables de Californie, avec un autre détail délicieusement improbable : pour rejoindre l’entrée, les habitants utilisent un petit funiculaire privé.
La Chemosphere de John Lautner installée sur la pente végétalisée des Hollywood Hills à Los Angeles. Crédit photo evdropkick (CC BY 2.0).
À retenir
- La Chemosphere, aussi appelée Malin Residence, a été conçue par John Lautner et achevée en 1960 à Los Angeles.
- La maison est construite sur une pente d’environ 45° autrefois considérée comme presque impossible à bâtir.
- Son volume octogonal repose principalement sur une colonne centrale en béton armé d’environ 9 mètres de haut et 1,5 mètre de diamètre.
- Une importante fondation en béton est dissimulée sous la colline afin de stabiliser l’ensemble.
- La Chemosphere est accessible depuis le bas de la propriété par un funiculaire.
- Leonard Malin disposait initialement d’environ 30 000 dollars, mais il a raconté que la construction lui avait finalement coûté environ 140 000 dollars.
- Le nom « Chemosphere » vient de la société Chem Seal, qui a fourni des matériaux utilisés dans le projet.
- Benedikt et Angelika Taschen ont acheté la maison en 1997 et lancé sa restauration avec les architectes Escher GuneWardena.
- La Chemosphere est un Los Angeles Historic-Cultural Monument et reste une résidence privée non ouverte aux visites.
Une maison impossible sur une pente de 45 degrés
L’histoire commence à la fin des années 1950 lorsque le beau-père de Leonard Malin lui donne un terrain dans les collines au nord de Mulholland Drive, avec une vue spectaculaire sur la vallée de San Fernando.
Le cadeau possède toutefois un léger défaut : la pente approche les 45 degrés et l’accès est particulièrement difficile.
Construire une maison conventionnelle aurait nécessité d’énormes terrassements, des murs de soutènement et une modification profonde du terrain. Malin se tourne alors vers John Lautner, architecte déjà connu pour sa façon peu conventionnelle de résoudre les contraintes des sites californiens.
Lautner avait travaillé plusieurs années auprès de Frank Lloyd Wright à Taliesin dans les années 1930. Il développe ensuite une architecture très personnelle, fondée sur la relation entre le bâtiment, la structure et le paysage plutôt que sur l’application d’un style décoratif.
Pour la Chemosphere, la réponse est radicale : plutôt que d’essayer d’aplatir la colline, il décide de faire flotter la maison au-dessus d’elle.
Cette volonté d’intégrer une habitation à son environnement rapproche Lautner d’autres expériences d’architecture organique en Californie, même si la Chemosphere choisit ici de se détacher du terrain plutôt que de s’y fondre.
La Chemosphere au-dessus de sa pente abrupte, près de Mulholland Drive à Los Angeles. Crédit photo Wapster (CC BY 2.0).
Une maison entière posée sur une seule colonne de béton
Vue de loin, la Chemosphere semble reposer en équilibre sur un pied beaucoup trop fin pour elle.
L’impression est trompeuse.
La structure centrale est une colonne en béton armé d’environ 1,5 mètre de diamètre et de près de 9 mètres de haut. Huit entretoises métalliques partent de cette colonne et soutiennent le plancher octogonal de la maison.
Au-dessus, huit poutres courbes en bois lamellé-collé rejoignent un anneau métallique central. Cette structure permet notamment de se passer de murs porteurs à l’intérieur et d’ouvrir largement les façades sur le paysage.
La partie la plus massive est presque invisible.
Sous terre, la colonne s’élargit sur une importante fondation en béton armé, ancrée dans la roche. Leonard Malin décrivait un socle d’environ 6 mètres de diamètre, suffisamment massif pour transformer l’apparent numéro d’équilibriste en ouvrage particulièrement stable.
La maison a ainsi traversé les séismes et les fortes pluies que Los Angeles a connus depuis sa construction.
C’est une logique très différente de celle d’une maison classique sur pilotis. À ce titre, on peut la comparer à d’autres constructions perchées comme le Pavillon Keller et sa spectaculaire structure en béton, même si les réponses architecturales sont très différentes.
Pourquoi la Chemosphere ressemble-t-elle à une soucoupe volante ?
La Chemosphere est fréquemment décrite comme une maison OVNI ou une soucoupe volante typique de l’imaginaire Space Age des années 1960.
Pourtant, Lautner ne part pas d’un dessin de vaisseau spatial.
La maison est en réalité octogonale. Sa silhouette aplatie, la ceinture continue de fenêtres et les huit bras métalliques qui convergent vers la colonne centrale lui donnent simplement cette allure de disque posé au-dessus du vide.
La forme découle directement de la structure : une maison compacte et symétrique peut répartir efficacement son poids autour d’un appui central tout en offrant de larges vues dans presque toutes les directions.
Lautner cherchait surtout à connecter les habitants au paysage. Depuis les grandes baies vitrées, la vallée de San Fernando devient pratiquement un décor panoramique permanent.
La Chemosphere est ainsi beaucoup moins une soucoupe volante transformée en maison qu’une solution d’ingénierie devenue accidentellement une soucoupe volante.
La Chemosphere conçue en 1960 par John Lautner au-dessus de la vallée de San Fernando. Crédit photo IK’s World Trip (CC BY 2.0).
Un budget de 30 000 dollars qui finit autour de 140 000
L’une des légendes souvent associées à la Chemosphere veut qu’elle ait été construite pour seulement 30 000 dollars.
Ce chiffre correspond plutôt à la somme dont Leonard Malin disait disposer au début du projet.
La réalité du chantier devient rapidement beaucoup plus sportive.
Malin racontait en 1985 au Los Angeles Times que la proposition la moins chère d’un entrepreneur général atteignait environ 525 000 dollars, une somme totalement hors de portée.
Il quitte alors temporairement son travail et participe directement au chantier avec John de la Vaux. Selon son propre témoignage, la construction finit par lui coûter environ 140 000 dollars.
Quand l’argent commence à manquer, l’aspect extraordinaire de la maison attire heureusement des entreprises intéressées par sa valeur publicitaire.
La Southern California Gas Company fournit notamment plusieurs dizaines de milliers de dollars de matériaux et d’équipements en échange de la possibilité d’utiliser la maison pour ses opérations de communication.
Une autre entreprise joue un rôle particulièrement important : la Chem Seal Corporation of America, qui fournit notamment des matériaux de revêtement et d’étanchéité.
C’est elle qui inspire finalement le nom Chemosphere.
Lautner aurait préféré appeler la maison « Chapiteau », mais le marketing gagne cette manche.
Une vraie maison familiale accessible par funiculaire
Malgré son apparence de décor futuriste, la Chemosphere n’était ni un prototype d’exposition ni le repaire d’un milliardaire solitaire.
Leonard Malin et son épouse y ont élevé leurs quatre enfants.
La maison développe environ 200 m² sur un seul niveau. L’organisation intérieure profite de l’absence de murs porteurs : une grande partie tournée vers la vue accueille le séjour, la salle à manger et la cuisine ouverte, tandis que l’autre côté regroupe les chambres, salles de bains et espaces de service.
Une cheminée centrale participe à l’organisation du séjour.
Pour arriver jusque-là, il reste toutefois à résoudre le problème de l’accès.
La route se trouve largement en contrebas. Lautner installe donc un petit funiculaire électrique qui remonte la pente jusqu’à la maison.
Le trajet quotidien entre la voiture et le salon ressemble ainsi un peu plus à une attraction de montagne qu’à une allée de pavillon.
La Chemosphere photographiée depuis le niveau de la rue, ce qui permet de mieux comprendre sa position très élevée sur la pente des Hollywood Hills. Crédit photo Bobak Ha’Eri (CC BY 3.0).
Une histoire mouvementée après le départ des Malin
La famille Malin occupe la Chemosphere pendant une douzaine d’années avant de la vendre en 1972.
La maison connaît ensuite plusieurs propriétaires et une histoire nettement moins paisible.
En 1976, son propriétaire Richard F. Kuhn est tué à l’intérieur de la résidence lors d’un vol. Deux hommes sont ensuite condamnés à la prison à vie pour le meurtre.
Au fil des changements de propriétaires et des locations, la maison perd également une partie de son état d’origine. Elle sert parfois de lieu de fête et d’espace de tournage.
Lorsque Benedikt Taschen la découvre dans les années 1990, l’intérieur a fortement souffert de plusieurs décennies de transformations et de négligence.
Le destin de la Chemosphere aurait donc pu ressembler à celui de nombreuses curiosités architecturales des années 1960 : admirée en photo, mais lentement dégradée dans la réalité.
Benedikt Taschen et la restauration de la Chemosphere
En 1997, les éditeurs Benedikt et Angelika Taschen achètent finalement la maison.
Une restauration approfondie est confiée aux architectes Frank Escher et Ravi GuneWardena. Les travaux principaux se déroulent entre 1998 et 2000.
L’objectif n’est pas simplement de repeindre l’OVNI.
Les architectes étudient les dessins de Lautner et restaurent les espaces tout en retrouvant certaines intentions du projet qui avaient été compromises par le budget et les contraintes techniques lors de la construction originale.
La Chemosphere retrouve ainsi une cohérence proche de celle imaginée par Lautner tout en restant une habitation utilisable.
En 2004, elle reçoit le statut de Los Angeles Historic-Cultural Monument n°785, reconnaissance locale de son importance architecturale.
Une autre approche spectaculaire de la relation entre habitation et paysage peut se découvrir avec Casa Orgánica de Javier Senosiain : là où Lautner soulève sa maison au-dessus du terrain, l’architecte mexicain choisit presque de faire disparaître la sienne dedans.
De Body Double aux Simpson : une maison devenue star
Avec une silhouette pareille au-dessus de Los Angeles, il aurait été étonnant que Hollywood ignore longtemps la Chemosphere.
Dès les années 1960, elle apparaît à l’écran et se prête particulièrement bien aux histoires ayant besoin d’une maison futuriste, mystérieuse ou extravagante.
Elle est notamment visible dans un épisode de The Outer Limits, puis joue un rôle beaucoup plus célèbre dans le thriller Body Double de Brian De Palma en 1984. La production avait loué la propriété pour le tournage.
La culture populaire transforme presque systématiquement cette maison familiale en repaire sophistiqué pour célibataire fortuné.
La série Les Simpson s’en amuse elle aussi : la maison de l’acteur Troy McClure dans l’épisode A Fish Called Selma reprend clairement l’allure de la Chemosphere.
Le film Charlie et ses drôles de dames de 2000 utilise également une architecture inspirée de l’œuvre de Lautner.
Cette architecture spectaculaire appartient à une tradition très californienne où les bâtiments eux-mêmes deviennent presque des enseignes. Los Angeles possédait déjà, quelques décennies plus tôt, des restaurants aux formes particulièrement extravagantes conçus pour attirer immédiatement le regard des automobilistes.
Peut-on visiter la Chemosphere ?
Non : la Chemosphere est une résidence privée.
La Los Angeles Conservancy la répertorie explicitement comme telle avec la mention « Do Not Disturb ». Il ne s’agit donc ni d’un musée ni d’une attraction touristique ouverte au public.
Elle se trouve dans les Hollywood Hills, près de Mulholland Drive, mais son statut patrimonial ne donne pas un droit d’accès à la propriété.
Les photographies prises depuis l’espace public permettent déjà de mesurer l’étrangeté de son implantation sans aller vérifier si le funiculaire fonctionne toujours en sonnant à la porte.
Une maison excentrique pour des raisons finalement très rationnelles
La Chemosphere reste l’une des maisons les plus excentriques de Californie lorsqu’on la regarde de loin : un octogone vitré posé sur une colonne au-dessus d’une colline, avec un funiculaire comme chemin d’accès, cela ne ressemble pas exactement au lotissement moyen.
Mais sa grande réussite est justement que presque chaque extravagance possède une raison pratique.
La colonne évite d’éventrer la pente. La forme compacte distribue la structure autour de son appui central. Les fenêtres panoramiques profitent d’un terrain dont la vue constitue le principal atout. Le funiculaire répond à une différence de niveau qui aurait rendu un simple escalier assez peu enthousiasmant au retour des courses.
John Lautner n’a donc pas seulement dessiné une maison ressemblant à un OVNI en 1960. Il a transformé un terrain réputé inconstructible en l’une des icônes les plus durables de l’architecture moderniste de Los Angeles.
Sources pour aller plus loin
- Los Angeles Conservancy – Malin Residence (Chemosphere)
- City of Los Angeles – Los Angeles Citywide Historic Context Statement, Architecture and Engineering / Modernism
- City of Los Angeles – Hill Houses, 1920-1985
- Escher GuneWardena Architecture – Chemosphere Restoration / Remodel
- Los Angeles Times – Earthbound UFO Up for Sale, témoignage de Leonard Malin sur la construction
- Los Angeles Times – Landmark House: John Lautner’s Chemosphere



