À Moynaq, dans l’ouest de l’Ouzbékistan, des carcasses de bateaux rouillent aujourd’hui au milieu du sable. Le décor ressemble à une scène de film post-apocalyptique, mais ces navires ne sont pas arrivés là après une tempête de désert : ils naviguaient autrefois sur la mer d’Aral, lorsque la ville était encore un important port de pêche.
Depuis les années 1960, le détournement massif des eaux de l’Amou-Daria et du Syr-Daria pour l’irrigation a profondément bouleversé cet immense lac d’Asie centrale. Le rivage s’est éloigné de Moynaq de plus de 100 kilomètres et l’ancien fond marin est devenu l’Aralkum, un vaste désert salé. Le cimetière de bateaux est désormais l’un des témoignages les plus spectaculaires de cette catastrophe environnementale.
Le cimetière de bateaux de Moynaq en 2025. Crédit photo MirfayzbekAbdullayev (CC0 1.0).
À retenir
- Moynaq, aussi écrit Muynak ou Moʻynoq, se trouve dans la république autonome du Karakalpakstan, en Ouzbékistan.
- La ville était autrefois un important port de pêche de la mer d’Aral.
- À partir des années 1960, une grande partie des eaux de l’Amou-Daria et du Syr-Daria a été détournée pour l’irrigation, notamment des cultures de coton.
- La mer d’Aral, autrefois quatrième plus grand lac du monde, s’est ensuite fragmentée et son bassin méridional s’est en grande partie asséché.
- L’ancien fond marin forme aujourd’hui l’Aralkum, un désert salé d’environ 60 000 km².
- Le musée à ciel ouvert de Moynaq conserve aujourd’hui un peu plus d’une dizaine d’épaves de bateaux.
Moynaq, un ancien port désormais au bord du désert
Difficile de l’imaginer devant les épaves plantées dans le sable, mais Moynaq a longtemps vécu au rythme de la mer. La pêche occupait une place centrale dans l’économie locale et une importante industrie de transformation du poisson s’était développée autour du port.
La ville, dont le nom se rencontre sous les formes Moynaq, Muynak, Muynaq ou Moʻynoq, se trouve dans le Karakalpakstan, au nord-ouest de l’Ouzbékistan. Elle n’est pas une ville fantôme : elle reste habitée et sert aujourd’hui de point de départ pour découvrir le cimetière de navires, le musée consacré à la mer d’Aral, l’Aralkum et les paysages du plateau d’Oust-Ourt.
Bateau de pêche abandonné à Moynaq. Crédit photo Teo Romera (CC BY-SA 2.0).
Comment la mer d’Aral a-t-elle pu presque disparaître ?
Avant les grands travaux d’irrigation soviétiques, la mer d’Aral était alimentée principalement par deux grands fleuves d’Asie centrale : l’Amou-Daria et le Syr-Daria. Elle formait alors le quatrième plus grand lac du monde.
À partir des années 1960, l’Union soviétique a développé d’immenses réseaux d’irrigation dans les plaines arides du Kazakhstan, de l’Ouzbékistan et du Turkménistan. Une grande quantité d’eau des deux fleuves a été détournée vers les cultures, en particulier le coton. L’eau qui atteignait encore la mer n’a progressivement plus suffi à compenser l’évaporation.
Le changement apparaît de manière spectaculaire sur les images satellites. La NASA montre comment l’Aral s’est fragmentée en plusieurs bassins, puis comment le lobe oriental de la mer d’Aral méridionale a complètement disparu en 2014. L’évolution est également visible dans ces comparaisons d’images Google Earth prises sur plusieurs décennies.
Comparaison satellite de la mer d’Aral en 1989, à gauche, et en 2014, à droite. Crédit image NASA, montage Producercunningham (domaine public NASA).
Pourquoi reste-t-il des bateaux au milieu du désert ?
À mesure que la mer reculait, les installations portuaires sont devenues inutilisables et les bateaux ont été immobilisés sur l’ancien fond marin. Certains ont été récupérés pour leur métal, d’autres ont lentement rouillé sous le soleil et dans les sols chargés de sel.
Le site visible aujourd’hui a été aménagé en musée à ciel ouvert sur l’emplacement de l’ancien port de Moynaq. L’organisme touristique du Karakalpakstan indique qu’il reste désormais à peine plus d’une dizaine de navires, alors qu’on pouvait autrefois compter plus d’une centaine d’épaves dans la région.
Grand bateau de pêche échoué sur l’ancien fond de la mer d’Aral près de Moynaq. Crédit photo upyernoz (CC BY 2.0).
Le contraste est saisissant : des coques autrefois conçues pour naviguer reposent maintenant sur une plaine sèche couverte de sable et de végétation clairsemée. Le décor fait souvent penser à Mad Max, sauf qu’ici le scénario a été écrit avec des canaux d’irrigation plutôt qu’avec des cascadeurs.
L’Aralkum, le désert né de la mer d’Aral
L’assèchement de l’Aral n’a pas simplement fait disparaître de l’eau. Il a créé un nouvel espace géographique : l’Aralkum, constitué par l’ancien fond marin exposé à l’air libre.
La Banque mondiale estime que ce nouveau désert couvre aujourd’hui environ 60 000 km². Les vents peuvent y soulever des poussières riches en sels et en résidus chimiques issus de décennies d’agriculture intensive. Ces tempêtes transportent ensuite ces particules sur de longues distances, avec des conséquences pour les sols, l’agriculture, la qualité de l’air et la santé des habitants.
L’histoire de la région contient d’autres chapitres particulièrement sombres. Plus au nord dans l’ancien bassin de l’Aral se trouvait notamment l’île de Vozrozhdeniya, utilisée par l’Union soviétique pour des essais d’armes biologiques. Le retrait de l’eau l’a finalement reliée au continent.
Navires du cimetière de bateaux de Moynaq sur l’ancien fond de la mer d’Aral. Crédit photo Adam Harangozó (CC BY-SA 4.0).
Que reste-t-il de la mer d’Aral aujourd’hui ?
Dire que la mer d’Aral a entièrement disparu serait pourtant inexact. Elle s’est fragmentée en plusieurs bassins dont l’évolution est très différente.
Au Kazakhstan, la construction du barrage de Kok-Aral, achevé en 2005, a permis à la Petite mer d’Aral située au nord de regagner de l’eau. La salinité a diminué et la pêche y a partiellement repris.
La situation reste beaucoup plus difficile au sud, du côté ouzbek. Le bassin oriental de la Grande mer d’Aral a connu des assèchements complets et l’ancien fond marin constitue désormais une grande partie de l’Aralkum. Certaines zones occidentales conservent toutefois encore de l’eau : l’Aral n’est donc pas une mer totalement rayée de la carte, mais un système profondément transformé.
Épaves du cimetière de bateaux de Moynaq sur ce qui était autrefois le fond de la mer d’Aral. Crédit photo Arian Zwegers (CC BY 2.0).
Peut-on reverdir l’ancien fond de la mer ?
L’objectif n’est évidemment pas de transformer les 60 000 km² de l’Aralkum en jardin public. Plusieurs programmes cherchent cependant à stabiliser les sols afin de limiter l’érosion et les tempêtes de poussière.
L’un des principaux végétaux utilisés est le saxaoul, un arbuste d’Asie centrale capable de résister à des conditions extrêmement sèches. Ses racines contribuent à fixer les sols et à ralentir le déplacement du sable.
En mars 2025, le Programme des Nations unies pour le développement a annoncé la plantation de 80 000 jeunes saxaouls sur 80 hectares de l’ancien fond marin dans le district de Muynak. Au total, son programme Green Aral Sea indiquait avoir planté 823 000 arbres sur 658,2 hectares entre 2020 et 2025.
Ces surfaces restent minuscules à l’échelle de l’Aralkum, mais elles illustrent le changement de perspective : la région n’est plus seulement considérée comme le décor figé d’une catastrophe passée.
Moynaq aujourd’hui : une ville toujours bien vivante
L’image de la ville abandonnée peuplée uniquement de quelques anciens pêcheurs est trompeuse. Moynaq reste une ville du Karakalpakstan et le tourisme lié à la mer d’Aral y occupe désormais une place visible.
Le cimetière de bateaux, le musée de l’histoire de la mer d’Aral, les excursions dans l’Aralkum et vers le plateau d’Oust-Ourt attirent aujourd’hui des visiteurs venus découvrir cette région très particulière. Un camp de yourtes se trouve également à proximité.
Cette reconversion touristique ne fait évidemment pas disparaître les conséquences économiques et sanitaires de l’assèchement, mais elle montre que Moynaq n’est pas restée figée dans les années 1980 au milieu de ses bateaux rouillés.
Panneau de Moynaq. Crédit photo Teo Romera (CC BY-SA 2.0).
Voir le cimetière de bateaux de Moynaq
Moynaq se trouve à environ 200 km de Nukus, capitale du Karakalpakstan. Le cimetière de bateaux est installé à proximité immédiate de la ville, sur l’ancien fond de la mer.
Ses coordonnées sont approximativement 43.7900, 59.0332. Voici sa position sur Google Maps:
La visite permet de descendre parmi les épaves, mais la prudence reste de mise : les coques sont très corrodées, avec de nombreuses parties métalliques coupantes ou fragiles. Le décor est spectaculaire, mais le rappel antitétanique est nettement moins photogénique.
Epaves de bateau à Moynaq. Crédit photo < Anton Ruiter (CC BY-SA 2.0).
Vidéo de Moynaq et du cimetière de bateaux
La vidéo ci-dessous montre plusieurs paysages d’Ouzbékistan. La séquence consacrée à Moynaq et au cimetière de bateaux commence vers 3 min 18 :
La mer d’Aral représente un cas extrême, mais elle n’est pas le seul paysage profondément transformé par l’activité humaine. En Californie, le Salton Sea connaît lui aussi un recul de ses eaux et des problèmes de poussières provenant de son fond exposé.
Et pour rester dans les paysages où la rouille a fini par gagner la bataille, voici également l’ancien cimetière de voitures de Châtillon en Belgique.
Sources pour aller plus loin
- NASA Earth Observatory — évolution de la mer d’Aral vue par satellite
- Banque mondiale — Aralkum et lutte contre les tempêtes de sable et de poussière
- UNDP Uzbekistan — programme Green Aral Sea et plantations de saxaouls
- Karakalpakstan Travel — musée à ciel ouvert et cimetière de navires de Moynaq
- Uzbekistan Travel — informations officielles sur Muynak et ses principaux sites







