Le crabe boxeur n’a pas besoin de gros muscles pour avoir l’air prêt au combat. Lybia tessellata est un minuscule crabe de l’Indo-Pacifique qui se promène généralement avec une anémone de mer vivante dans chacune de ses pinces.
Ces deux partenaires urticants ressemblent à des pompons, d’où ses autres surnoms de crabe pompon ou « pom-pom crabe ». Mais ils ne servent pas seulement à compléter le costume de majorette : le crabe peut les présenter face à une menace et les utilise également dans son alimentation.
Et l’histoire devient encore plus étrange avec d’autres espèces du genre Lybia : certaines sont capables de couper une anémone en deux pour en obtenir deux après régénération. Un comportement bien réel, mais souvent attribué à tort directement à Lybia tessellata.
Un crabe boxeur Lybia tessellata avec ses deux anémones, photographié en Indonésie. Crédit photo Rickard Zerpe (CC BY-SA 2.0).
À retenir
- Lybia tessellata est un petit crabe de la famille des Xanthidae vivant dans les eaux chaudes de l’Indo-Pacifique.
- Les crabes boxeurs tiennent généralement une petite anémone vivante dans chacune de leurs pinces spécialisées.
- Les cellules urticantes des anémones peuvent contribuer à dissuader les prédateurs.
- Le surnom de « crabe boxeur » ne signifie pas qu’il assène réellement des coups de poing avec ses anémones.
- L’association n’est pas forcément un échange parfaitement équitable : chez Lybia leptochelis, le crabe vole une partie de la nourriture capturée par ses anémones et limite leur croissance.
- Le spectaculaire comportement consistant à couper une anémone en deux a été démontré expérimentalement chez Lybia leptochelis, et non directement chez Lybia tessellata dans cette étude.
- Le comportement consistant à porter des organismes vivants dans les pinces pourrait remonter à près de 40 millions d’années chez les ancêtres des crabes Polydectinae.
Qui est Lybia tessellata, le crabe boxeur ?
Lybia tessellata appartient à la famille des Xanthidae et à un petit groupe de crabes connus pour un comportement exceptionnel : ils transportent dans leurs pinces des animaux vivants, le plus souvent des anémones de mer.
Les crabes boxeurs sont minuscules. Une étude publiée en 2024 décrit généralement les représentants du groupe comme mesurant seulement 1 à 2 cm et souligne leur comportement discret, souvent cachés sous les rochers.
Leur répartition est vaste dans les eaux chaudes et peu profondes de l’Indo-Pacifique.
Le motif mosaïque de la carapace de Lybia tessellata, composé de zones claires bordées de traits plus sombres, explique d’ailleurs son nom anglais de mosaic boxer crab.
Lybia tessellata photographié dans la baie de Kimbe, en Papouasie-Nouvelle-Guinée. Les deux anémones tenues par le crabe sont parfaitement visibles. Crédit photo Eliot Ferguson (CC BY-SA 3.0).
Pourquoi le crabe boxeur porte-t-il deux anémones ?
Pour le crabe, ces petits organismes constituent des accessoires particulièrement bien choisis.
Les anémones possèdent des cnidocytes, des cellules capables de libérer de minuscules structures urticantes. Lorsqu’une menace approche, le crabe peut placer ses anémones devant lui et les agiter.
L’étude phylogénétique publiée en 2024 décrit explicitement ce comportement comme une stratégie de défense contre les prédateurs.
Et lorsqu’on mesure à peine quelques centimètres, disposer de deux organismes urticants au bout des bras peut constituer un avantage appréciable. La pieuvre capable de surgir hors de l’eau pour attraper un crabe rappelle d’ailleurs que la vie de crustacé comporte quelques mauvaises rencontres.
Les anémones peuvent également participer à l’alimentation. Chez plusieurs crabes boxeurs étudiés, elles permettent de capturer de petites particules ou d’immobiliser de petites proies.
Des pinces transformées en porte-anémones
Les pinces des crabes du genre Lybia ne ressemblent plus vraiment aux puissantes tenailles de nombreux autres crabes.
Elles sont fines et spécialisées, avec de petits crochets permettant de maintenir fermement les anémones.
Cette spécialisation est telle que le crabe utilise largement ses pattes marcheuses pour d’autres tâches normalement réalisées avec les pinces.
Il ne s’agit donc pas simplement d’un crabe qui aurait trouvé deux anémones par hasard : son anatomie elle-même est adaptée à cette association.
Le crabe boxeur boxe-t-il vraiment avec ses anémones ?
Son surnom est excellent. Sa technique de crochet du droit, beaucoup moins documentée.
Lorsqu’il est menacé, le crabe peut effectivement brandir et agiter ses anémones. Le mouvement évoque deux gants de boxe ou les pompons d’une pom-pom girl.
Mais les études sur les affrontements entre crabes appellent à la prudence.
Des expériences menées sur une autre espèce, le crabe boxeur hawaïen Lybia edmondsoni, ont montré que les contacts directs entre l’anémone et l’adversaire étaient extrêmement rares. Les anémones servaient surtout à des mouvements de présentation, tandis que les contacts physiques entre crabes impliquaient plutôt leurs pattes.
Le terme « boxeur » décrit donc surtout la posture et les mouvements du crabe, pas une succession de véritables coups portés avec ses anémones.
Pour un crustacé ayant réellement investi dans la catégorie poids lourd, mieux vaut regarder le punch beaucoup plus convaincant de la squille face à une pieuvre.
Une symbiose gagnant-gagnant ? Pas forcément
Pendant longtemps, la relation entre les crabes boxeurs et leurs anémones a été décrite comme une association mutuellement avantageuse.
Le crabe obtenait protection et nourriture. L’anémone, elle, aurait bénéficié du déplacement du crabe, d’un meilleur accès à l’oxygène et à de nouvelles sources de nourriture.
L’idée est séduisante, mais une expérience publiée en 2013 a révélé une relation beaucoup moins idyllique chez Lybia leptochelis et ses anémones du genre Alicia.
Les chercheurs ont observé que le crabe :
- éloignait parfois l’anémone de la nourriture proposée ;
- récupérait avec ses pattes une grande partie des particules capturées par l’anémone ;
- maintenait ainsi ses deux partenaires à une taille particulièrement réduite.
Lorsque les chercheurs ont séparé certaines anémones du crabe et les ont nourries indépendamment, leur diamètre basal a augmenté de plus de 250 %.
Ils ont décrit ces partenaires miniaturisés comme des « anémones bonsaï ».
Le crabe ne transporte donc pas simplement ses deux amies au restaurant : au moins chez Lybia leptochelis, il contrôle aussi sérieusement la taille des portions.
Le crabe boxeur peut-il vraiment cloner ses anémones ?
Oui, mais c’est ici qu’une précision importante s’impose.
Le comportement spectaculaire souvent attribué à Lybia tessellata a été démontré expérimentalement en 2017 chez Lybia leptochelis, une autre espèce de crabe boxeur étudiée en mer Rouge.
Ces crabes portent de petites anémones appartenant au genre Alicia.
Lorsque les chercheurs ont retiré l’une des deux anémones, les crabes ont souvent commencé à écarteler doucement l’anémone restante jusqu’à la séparer en deux fragments.
Chacun des morceaux a ensuite régénéré les parties manquantes et reformé une anémone complète.
Le résultat est assez extraordinaire : à partir d’une seule anémone, le crabe retrouve finalement un exemplaire vivant dans chacune de ses deux pinces.
Un Lybia leptochelis collecté en mer Rouge avec ses deux anémones du genre Alicia. Il s’agit d’une autre espèce que Lybia tessellata. Image issue de Schnytzer et al., 2017. Source : Wikimedia Commons (CC BY-SA 4.0).
Deux anémones réellement clonées
Les chercheurs ne se sont pas contentés d’observer la régénération.
Ils ont également analysé l’ADN des anémones prélevées sur des crabes sauvages.
Les deux anémones portées par un même individu se sont révélées génétiquement identiques, ce qui correspond à leur origine par division asexuée.
Le crabe ne régénère évidemment pas lui-même l’anémone : il provoque sa fragmentation, puis les extraordinaires capacités de régénération du cnidaire font le reste.
On a donc bien un animal qui provoque la reproduction asexuée d’un autre animal afin de conserver son équipement par paire.
Et s’il perd ses deux anémones ? Il peut en voler une
L’expérience de 2017 a également organisé des rencontres entre des Lybia leptochelis complètement privés d’anémones et des congénères correctement équipés.
Les confrontations ont presque toujours abouti au vol d’une anémone entière ou d’un fragment par le crabe qui n’en possédait plus.
Après le larcin, un crabe ne disposant que d’une seule anémone pouvait ensuite la diviser pour revenir à la configuration habituelle : une dans chaque pince.
Le système permet ainsi de combiner :
vol → fragmentation → régénération → nouvelle paire d’anémones.
À cette échelle, c’est moins Rocky que trafic organisé de matériel de boxe.
Il ne faut toutefois pas transformer cette expérience en propriété automatiquement démontrée chez toutes les espèces de Lybia. **La démonstration expérimentale de 2017 concerne Lybia leptochelis.**
Que sait-on alors précisément de Lybia tessellata ?
Chez Lybia tessellata, le fait de porter des anémones dans les deux pinces est parfaitement documenté.
Cette espèce fait partie des crabes Polydectinae dont l’anatomie et le comportement sont profondément liés au transport d’organismes vivants.
En revanche, lorsque l’on raconte que « Lybia tessellata vole une anémone puis la clone », on transforme trop rapidement un comportement étudié chez une espèce proche en caractéristique démontrée chez celle-ci.
La distinction peut sembler tatillonne, mais elle est importante : les crabes boxeurs regroupent plusieurs espèces dont les associations avec les anémones et certains comportements diffèrent.
C’est aussi ce qui rend ce petit groupe beaucoup plus intéressant qu’une simple curiosité virale.
Une femelle peut porter ses œufs tout en gardant ses anémones
Le transport des anémones n’empêche évidemment pas la reproduction du crabe.
Les femelles portent leurs œufs sous l’abdomen, comme de nombreux autres crabes.
Une photographie particulièrement intéressante prise en Indonésie montre une femelle de Lybia tessellata chargée d’œufs et ne tenant, au moment de la prise de vue, qu’une seule anémone.
Femelle de Lybia tessellata portant des œufs et une seule anémone, photographiée sur une étoile de mer bleue Linckia laevigata en Indonésie. Crédit photo Rickard Zerpe (CC BY-SA 2.0).
La photographie ne permet évidemment pas de savoir pourquoi cette femelle ne possédait qu’un seul « gant ». Elle offre en revanche une excellente vue de la masse d’œufs portée sous son abdomen.
Une stratégie vieille de près de 40 millions d’années
Le couple crabe-anémone est loin d’être une invention récente.
En étudiant les génomes mitochondriaux de plusieurs crabes Polydectinae et en calibrant leur arbre évolutif grâce aux fossiles, des chercheurs ont estimé en 2024 que les différentes lignées s’étaient séparées au cours de l’Éocène supérieur.
Comme toutes les lignées vivantes étudiées partagent ce comportement inhabituel, les auteurs estiment que leur ancêtre commun transportait probablement déjà des organismes vivants dans ses pinces il y a près de 40 millions d’années.
L’évolution a donc eu largement le temps de perfectionner la prise en main.
Cette stratégie n’est d’ailleurs qu’une des nombreuses étrangetés développées par les crustacés. Les images du best-of des abysses du MBARI montrent par exemple un crabe décorateur à longues cornes, appartenant à une autre lignée mais lui aussi adepte d’une apparence pour le moins élaborée.
Où vit Lybia tessellata ?
Les crabes boxeurs vivent surtout dans les eaux chaudes et peu profondes de l’Indo-Pacifique.
Leur petite taille et leur habitude de se dissimuler sous les pierres ou dans les récifs expliquent qu’ils soient faciles à manquer malgré leur apparence spectaculaire.
Lybia tessellata a notamment été photographié dans l’océan Indien, en Asie du Sud-Est et dans le Pacifique occidental.
Un crabe boxeur à mosaïque Lybia tessellata photographié à La Réunion. Crédit photo Elisabeth Morcel (CC BY-SA 4.0).
Et si deux minuscules anémones ne suffisent pas à rendre un crabe assez étrange, il reste toujours le crabe Yéti et ses grandes pinces couvertes de soies.
Vidéo : quand les crabes boxeurs volent et divisent leurs anémones
Cette vidéo illustre le comportement étudié expérimentalement chez Lybia leptochelis : lorsqu’un crabe est privé de ses anémones, il peut en dérober une ou un fragment à un congénère, puis diviser son unique anémone afin de retrouver une partenaire dans chaque pince.
Il ne s’agit donc pas de Lybia tessellata, mais d’une autre espèce du même genre. Cette distinction permet de montrer le phénomène spectaculaire sans l’attribuer au mauvais animal.
Et pour illustrer le crabe danseur, le pompom crabe, voici une petite vidéo dans laquelle il bouge ses pompons:
FAQ sur le crabe boxeur
Pourquoi appelle-t-on Lybia tessellata crabe boxeur ?
Parce qu’il tient une petite anémone dans chacune de ses pinces et peut les agiter devant lui lorsqu’il est menacé. Elles évoquent alors des gants de boxe.
Pourquoi parle-t-on aussi de crabe pompon ou pom-pom crabe ?
Les tentacules des deux anémones tenues au bout des pinces ressemblent à des pompons de pom-pom girl, surtout lorsque le crabe les agite.
Les pompons du crabe boxeur sont-ils réellement vivants ?
Oui. Ce sont de petites anémones de mer vivantes, et non des parties du corps du crabe.
Les anémones protègent-elles vraiment le crabe ?
Les études considèrent leur utilisation comme une stratégie de défense : leurs cellules urticantes et leur présentation devant le corps peuvent décourager certains prédateurs.
Le crabe boxeur frappe-t-il avec ses anémones ?
Pas vraiment au sens d’un combat de boxe. Chez Lybia edmondsoni, les contacts directs entre les anémones et un rival sont très rares. Les « gants » servent surtout de présentation et de menace.
Lybia tessellata coupe-t-il vraiment ses anémones en deux ?
Ce comportement est souvent associé à Lybia tessellata sur internet, mais l’expérience scientifique de référence publiée en 2017 portait sur Lybia leptochelis. Cette espèce coupe effectivement l’anémone restante en deux lorsque l’une des deux lui est retirée.
Pourquoi couper une anémone en deux ne la tue-t-elle pas ?
Les anémones étudiées possèdent de fortes capacités de régénération et de reproduction asexuée. Les deux fragments peuvent reconstruire les parties manquantes et devenir deux individus complets.
Quelle taille fait le crabe boxeur ?
Les crabes boxeurs sont minuscules : les travaux récents décrivent généralement les représentants du groupe autour de 1 à 2 cm. Leur petite taille contribue à les rendre difficiles à repérer dans leur habitat.
Pom Pom crabe avec ses œufs. Crédit photo prilfish (CC BY 2.0).
Sources pour aller plus loin
- Schnytzer et al., 2017 – Boxer crabs induce asexual reproduction of their associated sea anemones by splitting and intraspecific theft, PeerJ
- Schnytzer et al., 2013 – Bonsai anemones: Growth suppression of sea anemones by their associated kleptoparasitic boxer crab
- Schnytzer et al., 2022 – The Intimate Relationship Between Boxer Crabs and Sea Anemones: What is Known and What is Not
- Gries et al., 2024 – Eocene origin of anemone-carrying behaviour in polydectine crabs
- World Register of Marine Species – Lybia tessellata






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