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Carl Emil Pettersson : naufragé sur une île de cannibales, il devient roi

Le 25 décembre 1904, un marin suédois fait naufrage au large d’une petite île de Nouvelle-Guinée. Selon la légende, les habitants qui le découvrent envisagent d’abord d’en faire leur repas. Quelques années plus tard, ce même homme épouse la fille d’un chef local et devient celui que la presse européenne surnommera le roi de Tabar.

Ce personnage au destin improbable s’appelle Carl Emil Pettersson. Et son existence aurait même inspiré l’un des personnages les plus étonnants des aventures de Fifi Brindacier.

Derrière ce récit digne d’un roman se cache une histoire bien réelle, mêlant naufrage, mariage, plantations de cocotiers, découverte d’or et tragédies familiales. Une histoire dont certains épisodes ont aussi été considérablement embellis au fil des décennies.

Portrait historique de Carl Emil Pettersson, marin suédois devenu une figure de l'île de Tabar
Carl Emil Pettersson, le marin suédois dont la vie a pris un tournant extraordinaire dans le Pacifique. Photographie historique : Wikimedia Commons (domaine public).

Le naufrage de Carl Emil Pettersson, le jour de Noël 1904

Né en Suède en 1875, Carl Emil Pettersson grandit dans une famille de six enfants. Son père, Carl Wilhelm Pettersson, quitte le foyer familial et le jeune Carl prend la mer vers 1892, à l’âge d’environ 17 ans.

Quelques années plus tard, il travaille pour une société commerciale allemande dans l’archipel Bismarck, un ensemble d’îles situé au nord-est de la Nouvelle-Guinée, alors sous administration coloniale allemande.

Le 25 décembre 1904, le navire sur lequel il se trouve, l’Herzog Johan Albrecht, fait naufrage près de l’île de Tabar, aujourd’hui en Papouasie-Nouvelle-Guinée.

Le marin parvient à atteindre la côte, où son histoire prend un tour inattendu.

Selon le récit traditionnel, il se serait retrouvé dans une haie d’hibiscus avant d’être découvert par un groupe d’habitants de l’île. Ces derniers l’auraient conduit devant leur chef, généralement appelé Lamy ou Lamry selon les versions.

La légende raconte qu’ils auraient d’abord envisagé de manger cet étranger, avant d’être intrigués par ses yeux bleus et de lui laisser la vie sauve.

Cette scène de cannibalisme supposé est toutefois difficile à établir historiquement. Elle fait partie des épisodes spectaculaires qui ont contribué à transformer le parcours de Pettersson en véritable roman d’aventures dans la presse européenne.

Ce qui est beaucoup mieux documenté, c’est que le marin suédois s’est effectivement installé sur l’île après son naufrage et qu’il y a fondé une famille.

Les naufrages ont parfois donné lieu à des destins extraordinaires. Dans l’océan Indien, des naufragés malgaches ont ainsi survécu pendant quinze ans sur l’île déserte de Tromelin, dans des circonstances autrement tragiques.

De naufragé à époux de la princesse Singdo

Carl Emil Pettersson réussit à s’intégrer à la vie locale. Il se rapproche du chef de Tabar et fait la connaissance de sa fille, Singdo, également appelée Singdo-Misse dans certaines sources.

En 1907, le marin suédois épouse la jeune femme.

Cette union lui ouvre une nouvelle existence, bien loin de celle du jeune homme qui avait quitté la Suède quinze ans plus tôt.

Pettersson se lance dans la culture des cocotiers et le commerce du coprah, la chair de noix de coco séchée dont on extrait notamment de l’huile.

Il développe une plantation baptisée Teripax, puis étend progressivement ses activités à d’autres îles, notamment Simberi et Lihir.

À cette époque, le coprah constitue une importante marchandise d’exportation dans le Pacifique. Les plantations permettent d’approvisionner les marchés internationaux en matières grasses destinées à l’alimentation, à la fabrication de savon et à diverses activités industrielles.

Le couple fonde une famille nombreuse : neuf enfants naissent de leur union, dont huit survivent à la petite enfance.

Carl Emil Pettersson photographié avec sa famille sur l'île de Tabar vers 1918


Carl Emil Pettersson et sa famille, vers 1918. Photographie historique : Wikimedia Commons (domaine public).

Comment Carl Emil Pettersson est-il devenu « roi » de Tabar ?

La tradition rapporte qu’après la mort de son beau-père, Carl Emil Pettersson aurait pris sa succession à la tête de la communauté.

Sa force physique lui vaut également un surnom : « Strong Charley », autrement dit « Carl le Costaud ».

Selon les récits biographiques, il aurait été apprécié pour sa capacité à communiquer avec les habitants et pour l’attention qu’il portait aux coutumes locales.

Mais il convient de préciser ce que signifie réellement son titre de roi.

Pettersson n’était pas le souverain d’un État indépendant comparable aux monarchies européennes. Le terme désigne ici son statut de chef local tel qu’il a été rapporté, puis amplifié par les journaux.

En Suède, son histoire devient progressivement célèbre. La presse le surnomme « Prince Pettersson », voire « Roi Carl Ier ».

Imaginez les lecteurs suédois du début du XXe siècle découvrant qu’un ancien marin de leur pays vit dans les mers du Sud, dirige des plantations, a épousé la fille d’un chef insulaire et règne sur un petit territoire du Pacifique.

Il n’en fallait pas davantage pour alimenter les journaux d’aventures.

Les travaux de l’anthropologue Anette Nyqvist, de l’université de Stockholm, montrent comment ce récit a circulé dans les livres et les médias, contribuant à façonner une vision idéalisée de la vie dans les îles du Pacifique.

La mort de Singdo et un second mariage avec Jessie Louisa Simpson

Malgré cette vie apparemment idyllique, le destin de Pettersson connaît un nouveau bouleversement.

En 1921, Singdo meurt des suites d’une fièvre puerpérale, une infection survenant après un accouchement.

Le marin se retrouve veuf, avec une famille nombreuse et plusieurs plantations à gérer.

En 1922, il retourne en Suède, où il retrouve notamment son ami Birger Mörner, rencontré dans le Pacifique.

Il y fait la connaissance de Jessie Louisa Simpson, une femme d’origine anglo-suédoise.

Le couple repart pour Tabar et s’y marie en 1923.

Mais la situation économique n’est plus aussi favorable.

Pendant son absence, les plantations se sont dégradées et les affaires ont décliné. Les mauvais investissements et les difficultés du marché du coprah compliquent encore la reprise.

À ces problèmes financiers s’ajoutent des soucis de santé : Carl Emil et Jessie souffrent tous deux du paludisme.

Le roi des mers du Sud connaît désormais des jours beaucoup moins glorieux.

Une découverte d’or qui change à nouveau sa fortune

L’histoire de Carl Emil Pettersson comporte un autre rebondissement digne d’un scénario de cinéma : la découverte d’or.

Le marin aurait découvert des gisements aurifères sur l’île de Simberi, dans l’archipel de Tabar, et conservé leur existence secrète pendant plusieurs années.

Les ressources en or de cette région sont bien réelles. En revanche, les circonstances exactes de la découverte attribuée à Pettersson et les bénéfices qu’il en aurait personnellement tirés restent difficiles à documenter avec précision.

L’épisode apparaît néanmoins dans les récits de sa vie et dans les articles de presse de l’époque.

Cette nouvelle fortune supposée ne suffit pas à lui garantir une fin heureuse.

La santé de Jessie continue de se dégrader. Après un passage en Australie pour se faire soigner, elle regagne la Suède, où elle meurt en 1935.

Carl Emil Pettersson, lui aussi affaibli, quitte finalement Tabar pour l’Australie.

Il meurt à Sydney, le 12 mai 1937, à l’âge de 61 ans, des suites d’une crise cardiaque.

Le marin qui avait quitté la Suède adolescent, fait naufrage dans le Pacifique et vécu plusieurs décennies à Tabar ne reverra finalement jamais son pays natal.

Carl Emil Pettersson a-t-il inspiré le père de Fifi Brindacier ?

L’histoire possède encore un dernier rebondissement, cette fois dans le monde de la littérature.

Le père de Fifi Brindacier, l’héroïne imaginée par l’écrivaine suédoise Astrid Lindgren, s’appelle le capitaine Efraïm Brindacier.

Dans les romans, ce marin a disparu en mer avant de devenir roi d’une île lointaine.

La ressemblance avec Carl Emil Pettersson est frappante.

Tous deux sont des marins suédois, dotés d’une force physique exceptionnelle, qui se retrouvent sur une île du Pacifique et y acquièrent une position de chef.

En 2000, l’écrivain suédois Joakim Langer redécouvre l’histoire de Pettersson en consultant une ancienne coupure de presse.

Il établit un rapprochement avec le père de Fifi Brindacier et entreprend des recherches qui donneront naissance, avec Hélena Regius, à un livre consacré à cette étonnante histoire.

La chronologie rend l’hypothèse plausible : Pettersson était connu dans les journaux suédois bien avant la publication du premier roman de Fifi Brindacier, en 1945.

Il ne s’agit cependant pas d’une filiation définitivement établie. Astrid Lindgren n’a pas explicitement confirmé s’être inspirée de Pettersson, et ses biographies ne permettent pas de démontrer formellement ce lien.

L’histoire familiale a elle-même été racontée par les descendants du marin, notamment par sa petite-fille Maria Chan Hoerler, lors d’entretiens avec la presse australienne.

Le personnage historique et le capitaine de fiction conservent donc une parenté troublante, sans que l’on puisse affirmer avec certitude que l’un est le modèle direct de l’autre.

Où se trouvent les îles Tabar ?

Les îles Tabar se situent dans l’archipel Bismarck, au nord-est de la Papouasie-Nouvelle-Guinée, dans la province de Nouvelle-Irlande.

Ce petit groupe d’îles comprend notamment Tabar, Tatau et Simberi.

Au début du XXe siècle, lorsque Pettersson s’y installe, la région fait partie de la Nouvelle-Guinée allemande. Elle passera ensuite sous administration australienne avant l’indépendance de la Papouasie-Nouvelle-Guinée en 1975.

Carte situant les îles Tabar, au nord-est de la Papouasie-Nouvelle-Guinée dans l'océan Pacifique
Localisation des îles Tabar, au nord-est de la Papouasie-Nouvelle-Guinée. Cliquez sur la carte pour consulter leur emplacement.

Un destin extraordinaire, entre histoire et légende

De son naufrage à sa vie familiale, en passant par ses plantations de cocotiers et son titre de roi, Carl Emil Pettersson a réellement connu une existence hors du commun.

Son parcours rappelle toutefois à quel point une histoire vraie peut se transformer lorsqu’elle passe de génération en génération et d’un journal à l’autre.

Les scènes de cannibalisme, l’accession spectaculaire au trône ou encore la découverte d’une immense fortune en or ont contribué à créer un personnage presque légendaire.

L’homme derrière cette légende avait pourtant une vie beaucoup plus complexe, marquée par la réussite commerciale, les difficultés financières, la maladie et la perte de ses deux épouses.

Son histoire évoque aussi d’autres destins insulaires étonnants, comme celui de Juana Maria, qui a vécu seule pendant près de 18 ans sur l’île San Nicolas, au large de la Californie.

Et pour une autre histoire de royauté dans le Pacifique, découvrez Liliʻuokalani, la dernière reine d’Hawaï, dont le règne prit fin en 1893.

Sources pour aller plus loin

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