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Lisa Fonssagrives, considérée comme le premier top model de l’histoire

Bien avant que Claudia Schiffer, Naomi Campbell ou Cindy Crawford ne transforment le mannequin en célébrité mondiale, Lisa Fonssagrives était déjà une star de la photographie de mode. La Suédoise a travaillé pendant près de vingt ans avec Horst P. Horst, Erwin Blumenfeld, Louise Dahl-Wolfe, Richard Avedon, Toni Frissell ou Irving Penn et serait apparue sur environ 200 couvertures de magazines. La Maison Européenne de la Photographie la présente aujourd’hui comme celle qui est « considérée comme le premier top model de l’histoire ».

Mais son talent ne reposait pas seulement sur un visage photogénique. Lisa Fonssagrives avait d’abord été formée à la danse, étudiait les personnages des tableaux du Louvre pour comprendre comment porter une robe, connaissait suffisamment la photographie pour anticiper les difficultés du photographe et pouvait accepter de poser suspendue à la tour Eiffel sans transformer la séance en intervention des pompiers. Chez elle, poser était réellement une manière de construire une image avec son corps.

Lisa Fonssagrives à la gare de Paddington à Londres en 1951
Lisa Fonssagrives photographiée dans la gare de Paddington à Londres en 1951 pour Harper’s Bazaar. Crédit photo Toni Frissell / Library of Congress (domaine public, aucune restriction connue sur la publication).

À retenir

  • Lisa Fonssagrives-Penn (1911-1992) est considérée par la Maison Européenne de la Photographie comme le premier « top model » de l’histoire.
  • Avant le mannequinat, elle a étudié la danse moderne à l’école de Mary Wigman à Berlin.
  • Sa carrière commence presque par hasard lorsque le photographe Willy Maywald la remarque dans l’ascenseur de son immeuble parisien.
  • Après ses premiers essais pour Vogue, elle va au Louvre étudier les poses des personnages dans les tableaux afin de mieux comprendre comment présenter les vêtements.
  • En 1939, Erwin Blumenfeld réalise avec elle une célèbre photographie sur la tour Eiffel.
  • En 1949, elle apparaît en couverture de TIME, qui lui consacre sa première cover story consacrée à un mannequin.
  • Elle rencontre Irving Penn en 1947 ; ils se marient en 1950.
  • Lisa Fonssagrives a également été photographe, créatrice de mode et sculptrice.

Lisa Fonssagrives, considérée comme le premier top model de l’histoire

Née Lisa Birgitta Bernstone en Suède en 1911, Lisa Fonssagrives appartient à une époque où le terme supermodel n’existe pas encore avec son sens contemporain.

Il serait donc anachronique d’affirmer qu’elle a officiellement reçu le titre de « première supermodel ». En revanche, cette qualification rétrospective n’est pas sortie d’un article à sensation : la Maison Européenne de la Photographie la décrit comme le premier « top model » de l’histoire.

Sa carrière justifie largement cette réputation.

Pendant environ vingt ans, elle apparaît régulièrement dans Vogue, Harper’s Bazaar et d’autres magazines majeurs. La MEP estime à environ 200 le nombre de couvertures sur lesquelles elle figure.

Elle travaille également avec une concentration impressionnante de grands noms de la photographie de mode : Horst P. Horst, George Hoyningen-Huene, Erwin Blumenfeld, Louise Dahl-Wolfe, George Platt Lynes, Toni Frissell, Richard Avedon et Irving Penn.

Son importance tient toutefois moins au nombre de couvertures qu’à sa manière de travailler.

Lisa Fonssagrives n’attend pas simplement devant l’objectif qu’on lui indique où placer son coude gauche.

Elle participe réellement à la construction de l’image.

De la Suède à Paris : elle voulait d’abord devenir danseuse

Avant d’être mannequin, Lisa Fonssagrives veut faire de la danse.

Elle raconte en 1985 au photographe David Seidner être partie à Berlin pour étudier dans l’école de Mary Wigman, l’une des grandes figures de la danse expressionniste allemande.

L’enseignement ne se limite pas au mouvement : Lisa y étudie également l’art, l’histoire de l’art et différentes disciplines artistiques.

Elle revient ensuite en Suède et ouvre une école de danse.

Une chorégraphe suédoise, Astrid Malmborg, l’invite alors à participer à un concours international organisé à Paris. Lisa apprécie suffisamment la capitale pour décider d’y rester et approfondir sa formation, notamment auprès de la princesse Vera Egorova, célèbre professeure de ballet.

Mary Wigman dans Hexentanz en 1926


Mary Wigman dans Hexentanz en 1926. Lisa Fonssagrives a étudié la danse moderne dans l’école de Mary Wigman avant de devenir mannequin. Crédit photo Hugo Erfurth (domaine public).

Cette formation explique beaucoup de choses dans les photographies futures de Lisa : équilibre du corps, lignes des bras, position des mains, gestion du poids et capacité à maintenir des poses qu’un mannequin moins entraîné aurait rapidement trouvées assez peu reposantes.

À Paris, Lisa rencontre également Fernand Fonssagrives, lui-même danseur. Ils donnent ensemble des cours privés et se marient en 1935.

La trajectoire de Lisa rappelle sur certains points celle de Zelda Fitzgerald, danseuse, peintre et écrivaine longtemps réduite au simple rôle de muse : toutes deux ont pratiqué plusieurs disciplines artistiques alors que l’histoire a souvent privilégié les hommes célèbres qui les entouraient.

Un photographe la remarque dans l’ascenseur de son immeuble

La carrière de mannequin de Lisa Fonssagrives commence par une scène suffisamment improbable pour donner l’impression qu’un scénariste l’a arrangée.

Sauf que Lisa elle-même l’a racontée.

Elle et Fernand habitent alors au dixième étage d’un immeuble parisien. Un soir, en rentrant après une longue journée de cours de danse, un homme présent dans l’ascenseur lui explique qu’il est photographe et lui demande si elle accepterait de poser avec des chapeaux.

Cet homme est Willy Maywald, qui deviendra ensuite un important photographe de mode et travaillera notamment pour plusieurs maisons de haute couture.

Lisa accepte.

Fernand apporte ensuite les photographies à Vogue.

Le magazine lui propose un essai avec Horst P. Horst.

Lisa n’a alors pratiquement aucune connaissance du monde de la mode. Elle raconte même n’avoir jamais réellement étudié les magazines de mode et s’être présentée à son essai dans un costume qu’elle avait confectionné elle-même.

Elle sait danser.

Poser devant un appareil est une autre affaire.

Son principal problème lors de cette première séance est étonnamment banal : elle ne sait pas quoi faire de ses mains.

Elle allait au Louvre pour apprendre à poser

C’est probablement l’anecdote qui explique le mieux pourquoi Lisa Fonssagrives devient rapidement différente des autres mannequins de son époque.

Après son premier essai avec Horst, elle ne cherche pas un manuel expliquant comment avoir l’air naturel devant un appareil photographique.

Elle va au Louvre.

Elle observe les personnages représentés dans les tableaux et étudie la manière dont leur attitude change selon les vêtements qu’ils portent.

Le lendemain, lorsqu’elle doit poser pour Vogue avec des robes d’Alix et de Lucien Lelong, elle imagine pour chaque vêtement le caractère de la femme qui pourrait réellement le porter.

Elle examine :

  • la coupe ;
  • la manière dont le tissu tombe ;
  • la lumière ;
  • les lignes créées par le corps ;
  • la personnalité suggérée par le vêtement.

Lisa explique qu’elle essayait de construire une ligne comme on commence un dessin.

Elle ne considère donc pas le mannequin comme une surface sur laquelle on accroche une robe. Elle cherche à résoudre avec le photographe le problème posé par l’image.

Elle va même jusqu’à étudier la photographie afin de comprendre les contraintes techniques de ceux qui travaillent derrière l’appareil.

Cette collaboration explique pourquoi la MEP insiste aujourd’hui sur son rôle actif dans la création des images.

Mannequin de mode photographié par Toni Frissell en tenue de tennis en 1947
Un mannequin photographié en tenue de tennis par Toni Frissell pour Harper’s Bazaar en 1947. Cette photographie ne représente pas Lisa Fonssagrives, mais illustre le rôle croissant du mouvement et des poses dynamiques dans la photographie de mode de la même période. Crédit photo Toni Frissell / Library of Congress (domaine public, aucune restriction connue sur la publication).

Suspendue à la tour Eiffel en 1939

La maîtrise du mouvement de Lisa trouve une illustration particulièrement spectaculaire en 1939.

Cette année-là, Erwin Blumenfeld la photographie sur la tour Eiffel pour Vogue France.

Le cliché montre Lisa perchée très haut sur la structure métallique, le vêtement emporté par le vent tandis que Paris s’étend en contrebas.

C’est aujourd’hui l’une des photographies les plus connues de sa carrière.

Lisa raconte des décennies plus tard qu’elle n’avait pas été particulièrement terrorisée par cette séance : elle était jeune, sportive, pratiquait la danse et le ski et avait l’habitude de contrôler son corps.

Ce qui paraît assez raisonnable jusqu’au moment où l’on se rappelle qu’il est question de prendre la pose au-dessus de Paris sur une structure métallique.

La photographie reste protégée par les droits de l’Estate of Erwin Blumenfeld et ne doit donc pas être reproduite sans autorisation. Elle peut toutefois être consultée sur la page officielle de l’exposition de la Maison Européenne de la Photographie.

La guerre la conduit à rester à New York

En 1939, Lisa et Fernand Fonssagrives se trouvent en route pour les États-Unis lorsque la guerre éclate en Europe.

Ils décident de rester en Amérique.

À New York, Lisa est déjà suffisamment connue pour poursuivre une carrière internationale dans une industrie de la mode qui se réorganise profondément pendant et après la Seconde Guerre mondiale.

Elle travaille également de l’autre côté de l’objectif.

Dans son entretien de 1985, elle explique avoir réalisé des photographies pour Ladies’ Home Journal et disposé de sa propre chambre noire dans son appartement de Central Park West, où elle développait et tirait elle-même ses images.

Cette dimension est souvent oubliée lorsque sa vie est résumée à :

danseuse → mannequin → épouse d’Irving Penn.

Elle était aussi photographe.

Les années 1940 modifient parallèlement la silhouette féminine et les vêtements, jusque dans les loisirs. Ces transformations sont particulièrement visibles dans l’évolution spectaculaire des maillots de bain féminins des années 1940, entre nouveaux textiles et coupes progressivement plus libres.

1949 : TIME consacre sa première cover story à un mannequin

Le 19 septembre 1949, Lisa Fonssagrives apparaît en couverture de TIME.

Elle a 38 ans.

La couverture est réalisée par l’artiste Boris Chaliapin.

Le fait est souvent résumé en disant qu’elle aurait été « le premier mannequin en couverture de TIME ». La réalité est plus précise.

Deux semaines après la publication, TIME explique que Lisa Fonssagrives était la 110e femme à apparaître sur sa couverture.

Mais le magazine précise surtout :

c’était la première fois que TIME consacrait une cover story à un mannequin.

Autrement dit, le mannequinat devient suffisamment important économiquement et culturellement pour que le magazine généraliste le traite comme une véritable industrie et choisisse Lisa pour l’incarner.

La couverture officielle de 1949 peut être consultée dans les archives de TIME. Elle reste protégée et n’est donc pas reproduite ici.

Mannequin de mode photographié par Toni Frissell à Washington en 1949


Photographie de mode réalisée par Toni Frissell à Washington en juin 1949, quelques mois avant la couverture de Lisa Fonssagrives dans TIME. Le mannequin représenté ici n’est pas Lisa Fonssagrives ; l’image documente la photographie de mode américaine de la même période. Crédit photo Toni Frissell / Library of Congress (domaine public).

1947 : Lisa Fonssagrives rencontre Irving Penn

Deux ans avant la couverture de TIME, un autre événement modifie profondément sa vie.

En 1947, Vogue demande à Irving Penn de photographier ensemble les douze mannequins les plus photographiés de l’époque.

Lisa Fonssagrives fait partie du groupe.

Le Metropolitan Museum of Art précise que c’est pendant cette séance que Penn la rencontre.

La photographie de groupe, aujourd’hui conservée notamment au Metropolitan Museum of Art et à la National Portrait Gallery, reste protégée par les droits de Condé Nast. Elle peut néanmoins être consultée sur la fiche officielle du Metropolitan Museum of Art.

Lisa et Irving Penn se marient à Londres en 1950.

Irving Penn : partenaire plutôt que simple muse

Qualifier Lisa Fonssagrives de « muse d’Irving Penn » n’est pas faux, mais cette formule donne facilement l’impression qu’elle se contentait d’être belle devant son appareil.

C’est précisément ce que les témoignages et les institutions corrigent aujourd’hui.

La Fondation Irving Penn rappelle qu’elle possédait une compréhension sophistiquée de la forme et de la posture. La MEP insiste également sur sa participation active à l’élaboration des photographies.

Penn et Fonssagrives produisent ensemble certaines des images de mode les plus importantes du milieu du XXe siècle.

Lui travaille avec une composition extrêmement précise.

Elle sait comment une variation minuscule de la position du bassin, de l’épaule, d’une main ou du cou peut modifier toute la silhouette d’un vêtement.

Les deux approches se répondent remarquablement bien.

Lisa n’est donc pas un accessoire dans le studio de Penn : elle comprend ce que le photographe cherche et construit la pose avec lui.

Cette histoire de femme créatrice longtemps racontée à travers le regard d’un homme célèbre rejoint encore celle de Zelda Fitzgerald, dont l’œuvre propre a longtemps été éclipsée par le nom de F. Scott Fitzgerald.

Lisa Fonssagrives n’était pas seulement mannequin

Même au sommet de sa carrière, Lisa ne se définit jamais uniquement par le mannequinat.

Son parcours forme presque une boucle :

danse → photographie → mode → sculpture.

Au milieu des années 1950, elle commence à créer des vêtements. Dans son entretien avec David Seidner, elle raconte avoir d’abord conçu quelques robes avant que des commandes privées ne l’amènent à développer une ligne de vêtements d’intérieur puis de sportswear pour Lord & Taylor.

Cette activité dure environ six ans.

Elle se tourne ensuite de plus en plus vers le dessin et la sculpture, travaille dans son atelier de Long Island et suit des cours à l’Art Students League.

Ce passage de la danse à la sculpture est finalement assez logique.

Depuis ses premiers pas devant l’objectif, Lisa pense déjà en termes de :

  • volume ;
  • ligne ;
  • tension ;
  • équilibre ;
  • corps dans l’espace.

Elle passe simplement d’un matériau vivant à un matériau qu’on peut laisser dans l’atelier sans qu’il réclame une pause café.

Cette relation entre danse, pose et sculpture existe encore dans des créations beaucoup plus récentes : Benjamin Victor s’est par exemple inspiré des mouvements d’une mannequin et danseuse pour sa sculpture d’un ange semblant flotter au-dessus du sol.

Une carrière qui a contribué à inventer le métier de top model

Lisa Fonssagrives n’a évidemment pas été la première femme à poser pour des vêtements.

Le mannequinat professionnel existait déjà depuis plusieurs décennies.

Ce qu’elle contribue à installer est autre chose : l’idée qu’un mannequin peut posséder une identité visuelle suffisamment forte pour traverser les magazines, les photographes et les maisons de couture.

Elle ne se contente plus d’être interchangeable avec la robe qu’elle porte.

Les photographes la choisissent précisément pour :

  • ses lignes ;
  • sa connaissance du vêtement ;
  • son contrôle du corps ;
  • sa maturité ;
  • sa capacité à participer activement à la photographie.

Ce modèle annonce celui des grands mannequins devenus célèbres sous leur propre nom.

Quelques décennies plus tard, cette évolution débouche sur le phénomène des supermodels.

Et certaines carrières repoussent encore beaucoup plus loin les limites de la longévité : Carmen Dell’Orefice, devenue mannequin à l’adolescence dans les années 1940, a continué à poser bien au-delà de 90 ans.

Lisa Fonssagrives appartient donc à la génération qui transforme le métier avant même que le vocabulaire moderne existe pour le décrire.

En 2024, la MEP lui consacre une grande exposition

La place de Lisa Fonssagrives dans l’histoire de la mode a été remise en lumière en 2024 par la Maison Européenne de la Photographie à Paris.

Du 28 février au 26 mai 2024, l’exposition Lisa Fonssagrives-Penn — Icône de mode a présenté près de 150 tirages réalisés entre 1935 et 1955.

Les photographies provenaient notamment de sa collection personnelle et réunissaient des œuvres de Horst P. Horst, Erwin Blumenfeld, Louise Dahl-Wolfe, Fernand Fonssagrives, Richard Avedon, Toni Frissell et Irving Penn.

Le projet avait été proposé par son fils Tom Penn, qui a également fait don d’une partie de cet ensemble à la collection de la MEP.

Cette exposition a surtout permis de remettre Lisa au bon endroit dans ces photographies.

Pendant longtemps, l’histoire de la photographie de mode a logiquement retenu le nom de celui qui se trouvait derrière l’appareil.

Mais devant l’objectif, Lisa Fonssagrives ne se contentait pas d’occuper l’espace.

Elle savait exactement quoi en faire.

Sources pour aller plus loin

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