Au début des années 1960, Alfred « Freddy » Heineken imagine une bouteille de bière qui ne finirait ni à la poubelle ni abandonnée sur une plage une fois vidée. Son idée : transformer l’emballage lui-même en brique de construction. Avec l’architecte néerlandais John Habraken, il met au point la WOBO, pour World Bottle, une étonnante bouteille rectangulaire en verre pensée pour s’intégrer directement dans un mur.
Le projet va beaucoup plus loin qu’un simple exercice de design. Environ 100 000 bouteilles WOBO de 33 et 50 cl sont fabriquées selon les archives de la Heineken Collection Foundation, et Alfred Heineken fait construire un petit bâtiment expérimental avec elles aux Pays-Bas. Pourtant, aucune bière Heineken ne sera finalement commercialisée dans cette bouteille qui ressemblait à une brique bien avant que le réemploi et l’écoconception deviennent des arguments marketing.
Des bouteilles Heineken WOBO, conçues pour pouvoir être utilisées comme éléments de maçonnerie après avoir contenu de la bière. Crédit photo hahatango (CC BY 2.0).
À retenir
- WOBO signifie World Bottle, ou « bouteille mondiale ».
- L’idée vient d’Alfred « Freddy » Heineken après un voyage dans les Antilles néerlandaises au début des années 1960.
- L’architecte John Habraken transforme cette idée en bouteille pouvant servir d’élément de construction.
- La WOBO possède des faces plates et texturées ainsi qu’un fond concave dans lequel vient s’insérer le goulot d’une autre bouteille.
- Deux versions sont produites : 33 cl et 50 cl.
- La Heineken Collection Foundation indique qu’environ 100 000 exemplaires sont fabriqués en 1964.
- Un petit bâtiment expérimental est construit dans le jardin d’Alfred Heineken aux Pays-Bas.
- La WOBO reste finalement un prototype et n’est jamais commercialisée comme bouteille de bière.
WOBO : quand Heineken voulait transformer ses bouteilles en briques
L’histoire commence au début des années 1960 lors d’un voyage d’Alfred Heineken dans les Antilles néerlandaises.
Le dirigeant remarque la quantité de déchets abandonnés sur les îles. Parmi eux se trouvent des bouteilles de sa propre marque. Il s’intéresse parallèlement au manque de matériaux permettant de construire des logements à faible coût.
L’idée qui lui vient est aussi simple qu’étrange : pourquoi fabriquer un emballage dont la seule fonction disparaît dès que la bière est bue ?
La bouteille pourrait avoir une deuxième vie prévue dès sa conception.
Heineken demande alors à l’architecte néerlandais N. John Habraken, directeur de la Stichting Architecten Research, de concevoir une bouteille réutilisable comme bloc de construction.
Ce n’est donc pas Habraken qui découvre soudainement une vocation de maçon devant des bouteilles abandonnées sur une plage de Jamaïque, comme on peut parfois le lire. L’idée vient de Freddy Heineken ; Habraken est celui qui va la transformer en objet architectural.
Une idée née dans les Caraïbes, pas en Jamaïque
Plusieurs récits secondaires situent précisément le voyage d’Alfred Heineken à Curaçao en 1960. La Heineken Collection Foundation reste un peu plus générale et parle d’un déplacement dans les Antilles néerlandaises au début des années 1960.
Dans tous les cas, la Jamaïque souvent citée dans les reprises de cette histoire n’est pas la bonne localisation.
Heineken cherche alors à réunir deux problèmes dans une même solution :
- réduire la quantité de bouteilles abandonnées ;
- fournir un matériau pouvant être utilisé pour construire des murs.
C’est une logique que l’on qualifierait aujourd’hui de réemploi ou d’écoconception : la seconde utilisation de l’objet est déterminée avant même sa fabrication.
Dans un registre très différent, le verre abandonné peut parfois connaître une seconde vie totalement involontaire : à Glass Beach, les déchets de verre de Fort Bragg ont été polis par l’océan jusqu’à former une étonnante plage multicolore.
John Habraken transforme la bouteille en matériau de construction
Les premiers dessins de John Habraken ne satisfont pas Alfred Heineken. Ils fonctionnent comme éléments constructifs, mais ressemblent beaucoup trop peu à une bouteille de bière traditionnelle.
Le second concept devient la WOBO que l’on connaît aujourd’hui.
Son aspect rectangulaire n’a rien d’une fantaisie esthétique. Chaque détail est pensé en fonction de la maçonnerie.
La bouteille possède deux grandes faces plates. Ses surfaces sont couvertes de reliefs afin d’offrir une meilleure accroche au mortier et également une meilleure prise en main.
Son goulot est court, tandis que le fond présente une cavité concave. Placées horizontalement, les bouteilles peuvent ainsi être alignées avec le goulot de l’une venant prendre place dans le creux de la suivante.
En clair, Habraken ne dessine pas seulement une bouteille carrée : il tente de fabriquer une véritable brique creuse qui, accessoirement, transporte d’abord de la bière.
Des prototypes de World Bottle conçus par John Habraken pour Heineken, avec leurs formes adaptées à une utilisation en maçonnerie. Crédit image Het Nieuwe Instituut – Architecture Collection (Flickr Commons, sans restriction de copyright connue).
Des reliefs pour accrocher le mortier
Contrairement à une bouteille cylindrique ordinaire, une WOBO devait rester stable lorsqu’elle était couchée et insérée dans un mur.
La texture de ses parois facilitait l’adhérence du mortier entre les rangées de bouteilles. Les différents modules étaient posés horizontalement selon un principe assez proche de celui d’un mur traditionnel.
Le verre devait également être suffisamment épais pour supporter cet usage inhabituel. Cette contrainte avait évidemment un revers : plus de verre signifie aussi une bouteille plus lourde et plus coûteuse à fabriquer et à transporter.
Deux tailles pour remplacer briques et demi-briques
Les archives Heineken donnent deux capacités :
- 33 cl ;
- 50 cl.
La présence de deux formats n’était pas seulement destinée aux différentes soifs des consommateurs.
En maçonnerie, il est nécessaire de décaler les joints d’une rangée à l’autre et de traiter correctement les ouvertures et les angles. Une brique classique peut être coupée en deux ; une bouteille en verre beaucoup moins facilement, sauf à vouloir transformer le chantier en concours de premiers secours.
Habraken travaille donc avec deux modules et avec une alternance du sens des rangées afin de permettre la construction d’un véritable appareil de mur sans devoir découper les bouteilles.
Des bouteilles WOBO disposées comme des éléments de maçonnerie, illustrant le principe de la bouteille-brique imaginée pour Heineken. Crédit photo greeezer (CC BY-ND 2.0).
Combien de bouteilles WOBO ont réellement été fabriquées ?
Les chiffres et les dates varient selon les récits historiques.
La Heineken Collection Foundation, source la plus directement liée aux archives de l’entreprise, indique qu’en 1964 Heineken fait fabriquer au total 100 000 bouteilles de 33 et 50 cl par la Vereenigde Glasfabrieken de Leerdam, aux Pays-Bas.
Le design est également breveté dans plusieurs pays.
D’autres sources donnent des chiffres différents. John Habraken a notamment évoqué plus tard environ 60 000 exemplaires, tandis que certains récits situent la production expérimentale en 1963.
Heineken présente aujourd’hui encore la WOBO comme une production d’essai, et certaines pages historiques de la marque mentionnent 1965 comme date du premier essai industriel.
La chronologie varie donc légèrement selon que l’on considère la conception, la fabrication des prototypes ou les essais. Le point essentiel, lui, ne fait guère débat : la WOBO n’a jamais été produite et vendue à grande échelle comme bouteille Heineken ordinaire.
La maison expérimentale construite avec des bouteilles Heineken
L’expérience ne reste pas cantonnée à une table de dessin.
Pour démontrer que les WOBO peuvent réellement former des murs, Alfred Heineken fait construire un petit bâtiment dans le jardin de sa propriété de Noordwijk, aux Pays-Bas.
Il est souvent présenté comme une « maison WOBO », mais il s’agit plus exactement d’un petit pavillon ou abri expérimental.
Ses murs utilisent les bouteilles vertes posées horizontalement et liées comme des briques.
Cette construction suffit toutefois à démontrer que le concept fonctionne matériellement. Une bouteille conçue pour transporter de la bière peut réellement devenir un élément architectural une fois vide.
D’autres détournements ont depuis connu des destins beaucoup plus luxueux. À Bali, un ancien Boeing 737 a par exemple été transformé en villa : on reste dans l’idée de donner une seconde fonction à un objet, avec tout de même un léger écart de tonnage.
Pourquoi la WOBO n’a-t-elle jamais été commercialisée ?
On attribue notamment l’échec du projet à un mystérieux « lobby anti-alcool ».
Les sources historiques racontent quelque chose de moins romanesque, mais probablement plus crédible : une partie de Heineken elle-même n’était pas convaincue.
La Heineken Collection Foundation souligne en particulier les réticences du département marketing.
Les responsables craignaient que cette bouteille étrange ne nuise à l’image de la marque et que Heineken puisse être confronté à des réclamations en cas de mauvais usage des bouteilles comme matériau de construction.
Le concept posait également plusieurs difficultés techniques :
- une bouteille rectangulaire et épaisse demandait davantage de verre ;
- sa fabrication était plus complexe que celle d’un contenant classique ;
- les angles de la bouteille pouvaient être plus sensibles aux chocs ;
- les détails de construction d’un bâtiment complet restaient à résoudre.
Le site actuel de Heineken mentionne lui aussi des obstacles techniques ayant empêché le déploiement du concept après sa première production d’essai.
Autrement dit, la WOBO fonctionnait suffisamment bien pour monter un mur, mais pas suffisamment bien pour bouleverser simultanément l’industrie brassicole, celle du verre et le bâtiment. Une ambition assez raisonnable pour une bouteille.
Un projet revenu sur la table dans les années 1970
WOBO aurait pu rester une simple anecdote des années 1960.
Mais environ dix ans plus tard, l’idée connaît une seconde vie grâce au critique britannique d’architecture Martin Pawley.
En 1975, son livre Garbage Housing remet en avant le pavillon construit avec les bouteilles Heineken. John Habraken reprend alors contact avec Freddy Heineken.
Le projet envisagé devient beaucoup plus ambitieux.
L’équipe de la Stichting Architecten Research contacte plusieurs entreprises afin d’imaginer un bâtiment utilisant les WOBO mais également des déchets ou sous-produits issus d’autres secteurs industriels.
Le bâtiment devait être construit sur un terrain de la Technische Universiteit Eindhoven et servir de bureaux à la fondation.
Il ne verra jamais le jour : selon les archives de la Heineken Collection Foundation, Alfred Heineken et la direction de l’université ne parviennent pas à se mettre d’accord.
WOBO, un étonnant précurseur du réemploi industriel
La bouteille Heineken ne devient donc jamais le matériau de construction universel rêvé dans les années 1960.
Mais l’idée conserve aujourd’hui un intérêt particulier parce qu’elle inverse la logique traditionnelle de l’emballage.
Une bouteille classique est optimisée pour :
être produite → remplie → transportée → vidée → recyclée ou jetée.
La WOBO ajoutait dès le départ une nouvelle étape :
être produite → remplie → transportée → vidée → devenir un matériau de construction.
La seconde utilisation ne résultait donc pas d’un bricolage inventé après coup : elle faisait partie du cahier des charges de l’objet.
John Habraken considérait d’ailleurs rétrospectivement WOBO comme l’une des premières initiatives industrielles importantes visant à créer un emballage destiné dès l’origine à posséder une fonction après son premier usage.
Le projet rappelle à sa manière d’autres créations dans lesquelles un matériau banal change complètement de statut. Même les capsules de bière peuvent devenir matière artistique : un amateur en a utilisé des milliers pour réaliser d’étonnants portraits en capsules.
Et dans le domaine de l’habitat expérimental, la logique de récupération n’est qu’une piste parmi beaucoup d’autres. La Naturhus suédoise, une maison entièrement protégée par une immense serre, montre une autre manière d’utiliser le verre pour repenser l’habitat.
La WOBO est finalement restée ce qu’elle était au départ : une excellente idée de design confrontée à un monde industriel beaucoup plus compliqué qu’un mur de briques.
Sources pour aller plus loin
- Heineken Collection Foundation — histoire de la WOBO, Alfred Heineken, John Habraken, conception, production et projet des années 1970
- Heineken — histoire officielle de la World Bottle et de sa production expérimentale
- Smithsonian Magazine — histoire et contraintes techniques de la bouteille Heineken WOBO
- The Value of Garbage — texte consacré à WOBO basé sur les archives et le témoignage de John Habraken
- Het Nieuwe Instituut — World Bottle de John Habraken dans la collection d’architecture néerlandaise


