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San Juan de Salvamento : l’histoire du phare du bout du monde de Jules Verne

Sur une île battue par les vents à l’extrémité orientale de la Terre de Feu argentine, un étrange bâtiment en bois a guidé les navigateurs pendant un peu plus de 18 ans. Le phare de San Juan de Salvamento ne ressemblait pourtant guère à un phare : pas de haute tour blanche, mais une maison basse et polygonale posée sur un promontoire à plus de 60 mètres au-dessus de la mer.

Inauguré en 1884 sur l’île des États, il est devenu mondialement connu sous le surnom de « phare du bout du monde » après avoir inspiré Jules Verne. Fermé en 1902 puis presque entièrement détruit par le climat, il a retrouvé une silhouette en 1998 grâce à une reconstruction installée sur son emplacement historique.

Et non, le célèbre petit phare rouge et blanc photographié par les touristes à Ushuaia n’est pas celui de Jules Verne.

Phare de San Juan de Salvamento sur l’île des États en Argentine
La reconstruction du phare de San Juan de Salvamento sur l’île des États, photographiée en 2022. Crédit photo Lethal Crysis (CC BY-SA 4.0).

À retenir

San Juan de Salvamento a été mis en service le 25 mai 1884 sur l’île des États, en Argentine.
Le bâtiment original était une construction basse en bois, sans véritable tour, installée sur un promontoire situé à plus de 60 mètres au-dessus de la mer.
Six gardiens assuraient son fonctionnement.
Le phare a cessé de fonctionner le 1er octobre 1902 : il a donc été utilisé pendant un peu plus de 18 ans, et non huit.
Le phare Año Nuevo, mieux situé sur l’île Observatorio et équipé d’un dispositif plus moderne, l’a remplacé.
Jules Verne a écrit Le Phare du bout du monde en 1901. Le roman a été publié à titre posthume en 1905.
Une reconstruction a été installée sur le site historique en 1998.
Une autre réplique à l’échelle 1:1, réalisée à partir des relevés archéologiques, se visite au Musée maritime d’Ushuaia.
Le phare rouge et blanc Les Eclaireurs près d’Ushuaia n’est pas le phare du bout du monde de Jules Verne.

San Juan de Salvamento, un phare perdu sur l’île des États

Le phare se trouve à l’extrémité orientale de l’Isla de los Estados, ou île des États, un territoire montagneux séparé de la grande île de Terre de Feu par le redoutable détroit de Le Maire.

Nous sommes ici dans l’un des paysages les plus austères de l’Argentine : vents violents, pluies fréquentes, brouillard, côtes extrêmement découpées et mers capables de rappeler assez rapidement aux navigateurs qui commande.

Au XIXe siècle, cette région constituait une étape délicate pour les navires qui contournaient le sud du continent américain.

En avril 1884, la Division expéditionnaire de l’Atlantique Sud commandée par Augusto Lasserre est arrivée sur l’île avec pour mission d’y installer une sous-préfecture maritime et un phare.

Le feu a officiellement été allumé le 25 mai 1884.

Une station de sauvetage a également été organisée à proximité, ce qui explique le nom « Salvamento » associé au lieu.

Dans cette même région de l’extrême sud argentin, le petit bureau de poste du bout du monde près d’Ushuaia perpétue aujourd’hui d’une manière beaucoup plus tranquille cet imaginaire de dernière étape avant l’immensité australe.

Phare du bout du monde, île des État


Phare du bout du monde, île des États. Crédit photo Butterfly voyages (CC BY-SA 2.0).

Le véritable phare du bout du monde ne ressemblait pas à un phare

C’est probablement sa caractéristique architecturale la plus étonnante.

Le San Juan de Salvamento original ne possédait pas de grande tour.

Comme le terrain atteignait déjà plus de 60 mètres d’altitude, il n’était pas nécessaire de construire un édifice très élevé pour placer sa lumière au-dessus de la mer.

Le bâtiment ressemblait davantage à une grande maison circulaire aplatie.

Les descriptions historiques le présentent comme une construction en bois de lenga à seize côtés, haute d’environ cinq mètres et coiffée d’un toit presque circulaire protégé par une toile imperméable.

Plusieurs fenêtres servaient directement au dispositif lumineux. Des lampes à pétrole ou au kérosène éclairaient à travers leurs vitrages.

Six gardiens vivaient dans cette étrange maison-phare.

Une cuisine à bois permettait notamment de survivre aux longues périodes froides et humides sur l’île.

Phare original de San Juan de Salvamento photographié en 1898
Le phare original de San Juan de Salvamento photographié en 1898, quatre ans avant son abandon. Crédit photo auteur inconnu (domaine public).

Cette photographie ancienne permet surtout de mesurer l’écart entre la réalité et l’image classique du phare maritime.

Pas de colonne dressée dans le ciel : simplement un étrange disque de bois installé au milieu d’un paysage désolé.

Pourquoi le phare de San Juan de Salvamento fonctionnait-il mal ?

Son implantation en hauteur présentait un avantage évident, mais elle a également participé à ses problèmes.

Le secteur est régulièrement enveloppé de brouillard et de nuages bas. Une lumière placée très haut n’est pas forcément une bonne idée lorsqu’elle se retrouve cachée au-dessus du plafond nuageux.

La puissance relativement limitée de son système d’éclairage aggravait le problème.

La situation rappelle d’ailleurs celle du premier phare de Point Bonita en Californie, lui aussi construit trop haut avant que le brouillard ne force à déplacer sa lumière.

À San Juan de Salvamento, l’Argentine a finalement choisi une autre solution : construire un nouveau phare à un meilleur emplacement.

Les travaux du phare Año Nuevo ont commencé en 1901 sur l’île Observatorio.

Sa lumière a été allumée le 1er octobre 1902.

Le même jour, celle de San Juan de Salvamento s’est éteinte.

Le premier phare du bout du monde avait fonctionné pendant un peu plus de 18 ans.

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Crédit photo Argentina.gob.ar (CC BY 2.5 AR).

Jules Verne et Le Phare du bout du monde

Le bâtiment aurait probablement conservé une célébrité essentiellement maritime sans l’intervention d’un écrivain qui n’avait pas besoin de beaucoup d’encouragements pour transformer une île lointaine en décor d’aventure.

Jules Verne a écrit Le Phare du bout du monde en 1901.

Plusieurs historiens estiment que les récits consacrés à l’île des États, notamment ceux liés aux explorations australes, lui ont fourni sa documentation.

Dans le roman, trois gardiens occupent un phare isolé lorsqu’une bande de pirates s’installe sur l’île.

La réalité était déjà suffisamment rude ; Verne lui a simplement ajouté les pirates.

Le roman est particulièrement intéressant lorsqu’on compare son phare avec le véritable bâtiment.

Le phare décrit et illustré dans l’œuvre n’est pas une reproduction fidèle de San Juan de Salvamento. La fiction adopte une architecture beaucoup plus conventionnelle et spectaculaire, avec une véritable tour solide dominant la côte.

Le modeste bâtiment polygonal en bois de 1884 aurait probablement semblé un peu trop proche d’une maison de jardin pour certaines scènes d’aventure.

Jules Verne est mort le 24 mars 1905. Le roman a été publié quelques mois plus tard, avec de légères modifications apportées par son fils Michel Verne.

La Bibliothèque nationale de France conserve aujourd’hui les éditions anciennes du Phare du bout du monde dans Gallica.

San Juan de Salvamento : le du phare du bout du monde de Jules Verne
Crédit photo Butterfly voyages (CC BY-SA 2.0).

San Juan de Salvamento ou Les Eclaireurs : quel est le vrai phare du bout du monde ?

C’est probablement la confusion la plus fréquente autour du sujet.

Tapez « phare du bout du monde Ushuaia » dans un moteur de recherche et vous verrez souvent apparaître une petite tour rouge et blanche dressée sur un rocher au milieu du canal Beagle.

Il s’agit du phare Les Eclaireurs.

Il se trouve à environ neuf kilomètres au sud-est d’Ushuaia et constitue l’une des grandes images touristiques de la ville.

Mais il a été mis en service en 1920, soit quinze ans après la publication du roman de Jules Verne.

Il ne peut donc évidemment pas avoir inspiré le livre.

L’office du tourisme de Terre de Feu rappelle lui-même que cette appellation de « phare du bout du monde » appliquée aux Eclaireurs est erronée : le phare associé au roman est San Juan de Salvamento, sur l’île des États.

Phare Les Eclaireurs dans le canal Beagle près d’Ushuaia
Le phare Les Eclaireurs dans le canal Beagle, près d’Ushuaia. Malgré son surnom touristique fréquent, ce n’est pas le phare qui a inspiré Jules Verne. Crédit photo Gastón Cuello (CC BY-SA 4.0).

Le San Juan de Salvamento est beaucoup plus difficile à atteindre, nettement moins coloré et infiniment moins présent sur les cartes postales.

Ce qui, pour un « phare du bout du monde », semble finalement assez cohérent.

Que s’est-il passé après l’abandon du phare en 1902 ?

Le climat de l’île des États n’a pas laissé beaucoup de temps au bâtiment.

Sans entretien, le bois s’est progressivement dégradé sous l’effet de l’humidité, du vent, des pluies et des tempêtes.

Au fil des décennies, le phare a pratiquement disparu.

Il ne restait plus que des fragments de bois, des objets et surtout les traces de ses fondations.

Le lieu a toutefois conservé son importance historique.

En 1999, l’État argentin a officiellement déclaré lieu historique national l’emplacement où se trouvait le phare de San Juan de Salvamento.

Entre-temps, chercheurs, marins et passionnés avaient commencé à s’intéresser sérieusement à ses vestiges.

Les archéologues ont reconstitué le vrai phare à Ushuaia

Cette partie de l’histoire est souvent confondue avec la reconstruction visible aujourd’hui sur l’île.

En 1995, le Musée maritime d’Ushuaia, le Museo del Fin del Mundo et la Marine argentine ont signé un accord afin d’étudier le patrimoine humain et historique de San Juan de Salvamento.

Les recherches ont porté sur le phare, mais aussi sur le quai, le cimetière et les bâtiments de la sous-préfecture.

En janvier 1997, des éléments historiques ont été récupérés sur l’île puis transportés jusqu’à Ushuaia à bord de bâtiments de la Marine argentine.

À partir des fondations, des vestiges et de relevés techniques, l’ingénieur Mirón Gonik a établi des plans permettant de construire une réplique à l’échelle 1:1.

Elle a été inaugurée le 3 octobre 1997 au Musée maritime d’Ushuaia.

Cette reconstruction est particulièrement intéressante parce qu’elle cherche à restituer la véritable architecture du bâtiment original et permet de comprendre comment vivaient ses six gardiens.

Réplique du phare original de San Juan de Salvamento au Musée maritime d’Ushuaia
Réplique à l’échelle 1:1 du phare original de San Juan de Salvamento au Musée maritime d’Ushuaia. Crédit photo Albasmalko (CC BY-SA 3.0).

La reconstruction du phare sur l’île des États en 1998

Une autre histoire s’est déroulée presque simultanément.

Le navigateur français André Bronner, installé à La Rochelle et lecteur de Jules Verne, a découvert les vestiges du phare lors de ses navigations dans la région au début des années 1990.

Son projet est devenu beaucoup plus ambitieux : rendre une silhouette au phare directement sur l’île des États.

Avec une équipe française et différents soutiens institutionnels argentins et français, une nouvelle construction en bois a été préparée puis assemblée sur le site.

La lumière a été rallumée en février 1998.

Cette reconstruction visible aujourd’hui reprend l’esprit du phare historique, mais il faut la distinguer de la réplique muséale réalisée à Ushuaia à partir des relevés archéologiques.

Le Musée maritime d’Ushuaia rappelle même que l’installation de cette nouvelle structure sur l’emplacement original a empêché de poursuivre certaines recherches archéologiques sur les fondations.

Le bâtiment reste aujourd’hui sous la juridiction et l’entretien de la Marine argentine.

En 2019, celle-ci a encore assuré le transport de matériaux jusqu’à San Juan de Salvamento pour permettre des travaux de maintenance.

Charpente intérieure du phare de San Juan de Salvamento reconstruit


Intérieur et charpente de la reconstruction du phare du bout du monde sur l’île des États en 2010. Crédit photo Butterfly austral (CC BY-SA 3.0).

Une autre réplique du phare du bout du monde à La Rochelle

L’histoire franco-argentine ne s’est pas arrêtée en Patagonie.

André Bronner a ensuite porté un nouveau projet à La Rochelle : construire un autre phare inspiré de San Juan de Salvamento au large de la pointe des Minimes.

Le Phare du Bout du Monde de La Rochelle a été installé sur pilotis au-dessus de l’océan et inauguré autour du passage à l’an 2000.

Il reprend la silhouette basse et polygonale associée au phare argentin et matérialise le lien créé entre La Rochelle et le projet de reconstruction de l’île des États.

Cette fois, il ne s’agit évidemment pas d’un site historique mais d’un hommage contemporain.

Phare du Bout du Monde de La Rochelle inspiré de San Juan de Salvamento
Le Phare du Bout du Monde de La Rochelle, inspiré de San Juan de Salvamento. Crédit photo Patrick Despoix (CC BY-SA 3.0).

Peut-on visiter le phare de San Juan de Salvamento ?

Pas comme Les Eclaireurs.

L’île des États est une réserve provinciale protégée. Elle ne possède ni route touristique ni navette régulière conduisant tranquillement jusqu’au phare.

L’accès se fait uniquement par bateau et implique de naviguer dans les eaux difficiles de la région, notamment autour du détroit de Le Maire.

Les autorités de Terre de Feu autorisent une activité touristique sur la réserve, mais celle-ci doit rester non massive et réglementée.

Autrement dit, San Juan de Salvamento n’est pas une excursion que l’on ajoute entre deux restaurants à Ushuaia.

Pour la plupart des voyageurs, la solution réaliste consiste à voir la réplique grandeur nature du Musée maritime d’Ushuaia et, lors d’une navigation classique sur le canal Beagle, à observer Les Eclaireurs en sachant désormais qu’il s’agit du « faux » phare du bout du monde.

Où se trouve le phare de San Juan de Salvamento ?

Le phare est installé sur la partie orientale de l’île des États, dans la province argentine de Terre de Feu, Antarctique et Îles de l’Atlantique Sud.

Coordonnées GPS approximatives : -54.7323, -63.8569. Voici sa position sur Google Maps:

Le phare de San Juan de Salvamento le phare du bout du monde maps

L’île se trouve à l’est de la grande île de Terre de Feu, dont elle est séparée par le détroit de Le Maire.

Son isolement n’est pas qu’une formule littéraire.

Pour comparaison, Stannard Rock Light, au milieu du lac Supérieur, dispute lui aussi sérieusement le titre de phare le plus isolé du monde, dans un environnement très différent mais tout aussi peu accueillant pour qui oublie le ravitaillement.

Pourquoi San Juan de Salvamento reste-t-il si particulier ?

Le phare original n’a fonctionné qu’un peu plus de dix-huit ans.

Il était petit, mal placé, relativement peu puissant et a presque entièrement disparu.

Sur le papier, voilà un CV assez médiocre pour devenir une icône mondiale.

Mais San Juan de Salvamento réunit plusieurs histoires qui se renforcent mutuellement : l’exploration des mers australes, les naufrages, l’isolement de l’île des États, Jules Verne, l’archéologie et une étonnante reconstruction franco-argentine.

Il rappelle aussi qu’un phare n’a pas besoin d’être gigantesque pour entrer dans l’histoire.

À l’autre extrémité de la chronologie, la tour d’Hercule en Espagne fonctionne depuis près de deux millénaires. San Juan de Salvamento a éclairé la mer pendant dix-huit ans seulement.

Mais il lui a suffi d’un écrivain et d’une île perdue au bout de la carte pour devenir beaucoup plus célèbre que sa durée de service ne le laissait prévoir.

Vidéo du phare de San Juan de Salvamento

La vidéo permet de mieux comprendre l’environnement du phare et surtout le caractère extrêmement bas de cette architecture, très éloignée de l’image traditionnelle de la grande tour maritime.

Sources pour aller plus loin

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