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Bedmap3 : la carte du relief de l’Antarctique sous la glace

Sous l’immense calotte blanche de l’Antarctique se cache un véritable continent de montagnes, de vallées et de canyons que personne ne peut observer directement à grande échelle. En 2025, une équipe internationale menée par le British Antarctic Survey a publié Bedmap3, la carte la plus détaillée à ce jour du relief de l’Antarctique sous la glace.

Cette nouvelle cartographie compile plus de six décennies de mesures et permet d’imaginer le continent comme si ses quelque 27 millions de kilomètres cubes de glace avaient disparu. Elle révèle aussi quelques chiffres vertigineux : près de 4,8 kilomètres de glace au-dessus du socle à l’endroit le plus épais et des terrains rocheux descendant à près de 3 kilomètres sous le niveau de la mer.

Carte Bedmap3 du relief de l’Antarctique sous la glace
Bedmap3 révèle le relief rocheux de l’Antarctique comme si la calotte glaciaire avait été retirée. Crédit image Pritchard et al., Scientific Data (2025) (CC BY 4.0).

À retenir

  • Bedmap3, publié en 2025, constitue la cartographie la plus récente du relief, de la surface et de l’épaisseur de la glace en Antarctique.
  • Le projet ajoute à Bedmap2 84 nouveaux relevés aérogéophysiques, soit 52 millions de points de mesure supplémentaires.
  • Ces nouvelles campagnes représentent environ 1,9 million de kilomètres de lignes de mesure.
  • Les données finales sont représentées sur une grille espacée de 500 mètres.
  • L’épaisseur maximale de glace recensée par Bedmap3 atteint 4 757 mètres en terre de Wilkes.
  • Le point le plus bas du socle dans Bedmap3 se situe à environ 2 973 mètres sous le niveau de la mer, sous le glacier Byrd.
  • Environ 46,7 % de la surface rocheuse située sous la glace continentale se trouve sous le niveau de la mer.
  • L’Antarctique contient suffisamment de glace pour représenter environ 58 mètres d’équivalent niveau marin, sans que cela constitue évidemment une prévision de hausse future.

À quoi ressemble l’Antarctique sous la glace ?

Sans sa calotte glaciaire, l’Antarctique ne ressemblerait pas à un immense plateau uniformément plat.

Bedmap3 fait apparaître un paysage très accidenté composé de chaînes de montagnes, hauts plateaux, bassins, vallées profondes et canyons. Une partie considérable de ce relief rocheux est aujourd’hui totalement invisible depuis la surface.

Certaines montagnes dépassent toutefois encore de la glace sous forme de nunataks. C’est notamment ce qui explique cette étonnante montagne en forme de pyramide en Antarctique, dont la géométrie spectaculaire est parfaitement naturelle.

Sous la calotte, le paysage est encore plus complexe. Bedmap3 estime que 5,65 millions de km² du socle antarctique recouvert de glace se trouvent sous le niveau de la mer, soit environ 46,7 % de cette surface continentale englacée.

Ce détail est loin d’être anecdotique : lorsqu’une calotte repose sur un terrain situé sous le niveau marin, la géométrie des vallées et des pentes peut fortement influencer la manière dont la glace réagit aux changements océaniques et climatiques.

Bedmap3, la carte la plus détaillée du continent caché

Bedmap3 est l’héritier de deux précédentes grandes compilations scientifiques : Bedmap, publiée en 2001, puis Bedmap2 en 2013.

Mais la quantité de données disponibles a considérablement augmenté depuis.

Bedmap3 intègre 84 nouveaux relevés aérogéophysiques provenant de 15 fournisseurs de données. Ils représentent à eux seuls quelque 52 millions de nouveaux points et 1,9 million de kilomètres supplémentaires de mesures.

Au total, l’étude exploite des relevés réalisés durant plus de six décennies.

Ces campagnes ont permis de combler d’importantes zones blanches, notamment autour du pôle Sud, dans l’intérieur de l’Antarctique oriental, le long des côtes de l’Antarctique occidental, dans la péninsule Antarctique et les montagnes Transantarctiques.

La carte finale utilise une grille de 500 mètres, contre une grille native de 5 kilomètres pour Bedmap2, ensuite suréchantillonnée à 1 kilomètre.

Cela ne signifie pas pour autant que les scientifiques disposent d’une mesure directe tous les 500 mètres : une grande partie de la carte reste nécessairement interpolée entre les lignes de relevé. Bedmap3 indique d’ailleurs que 93 % des cellules de la grille d’épaisseur de glace contiennent une valeur interpolée.

Bedmap3 montrant le relief du socle, la surface et l’épaisseur de la glace en Antarctique


Bedmap3 permet de comparer le relief rocheux sous la glace, l’altitude de la surface et l’épaisseur de la calotte antarctique. Crédit image Hamish D. Pritchard et al. (CC BY 4.0).

Comment cartographier un sol caché sous plusieurs kilomètres de glace ?

Impossible, bien sûr, de simplement photographier le continent après avoir soulevé quelques millions de milliards de tonnes de glace.

Les chercheurs combinent donc plusieurs techniques.

Les avions scientifiques utilisent notamment des radars capables de traverser la glace. Une onde radar est envoyée vers le sol ; une partie du signal est réfléchie à la limite entre la glace et le substrat rocheux. Le temps nécessaire à l’aller-retour permet d’estimer l’épaisseur de glace.

À ces mesures s’ajoutent des relevés terrestres, des observations satellitaires, la cartographie des affleurements rocheux ainsi que des mesures bathymétriques réalisées depuis des navires autour du continent.

Bedmap3 combine ensuite ces sources afin de produire des cartes cohérentes de la surface, de l’épaisseur de la glace, du socle rocheux et du plancher océanique.

Certaines des toutes premières données utilisées dans cette longue histoire scientifique remontent même à des expéditions effectuées avec des traîneaux à chiens.

Jusqu’à 4 757 mètres de glace au-dessus du sol

L’un des changements les plus remarquables introduits par Bedmap3 concerne le record d’épaisseur de la glace antarctique.

Les cartes précédentes plaçaient la plus grande épaisseur dans le bassin sous-glaciaire Astrolabe, en terre Adélie.

La réinterprétation des données situe désormais le maximum dans un canyon sans nom de la terre de Wilkes, aux coordonnées :

76.052° S, 118.378° E

À cet endroit, le socle rocheux se trouve sous environ :

4 757 mètres de glace.

C’est presque l’équivalent de la hauteur du mont Blanc empilée verticalement en glace.

L’épaisseur moyenne sur l’ensemble de l’Antarctique reste évidemment beaucoup plus faible : Bedmap3 donne environ 1 948 mètres en incluant les plateformes glaciaires, et environ 2 148 mètres pour la glace reposant directement sur le continent.

Le fond descend à près de 3 km sous le niveau de la mer

Bedmap3 situe son point de socle le plus bas sous le glacier Byrd, un gigantesque glacier qui traverse les montagnes Transantarctiques en direction de la plateforme de Ross.

Le fond y atteint environ :

−2 973 mètres sous le niveau marin.

Bedmap2 donnait auparavant environ −2 870 mètres dans cette même région.

Il faut néanmoins manier le terme « point le plus profond de l’Antarctique » avec prudence.

Bedmap3 est volontairement une cartographie largement fondée sur les données de terrain et leur interpolation. D’autres modèles, comme BedMachine, utilisent également la physique de l’écoulement glaciaire et la conservation de masse pour déduire le relief dans les zones mal mesurées.

Ces méthodes peuvent produire des vallées encore plus profondes. Dans la comparaison publiée avec Bedmap3, BedMachine v3 atteint par exemple un minimum modélisé d’environ −3 827 mètres dans la région du glacier West Lambert.

Il n’y a donc pas contradiction au sens strict : les deux produits utilisent des méthodes différentes pour résoudre un même problème dans les zones où les mesures directes restent clairsemées.

Pourquoi le relief sous la glace est-il si important ?

Cartographier un continent invisible n’est pas seulement un exercice destiné à produire de jolies cartes.

Le relief du socle influence directement le comportement de la calotte glaciaire.

Une vallée peut guider et accélérer un courant de glace, tandis qu’une crête rocheuse peut au contraire ralentir son écoulement. La pente du terrain devient particulièrement importante dans les secteurs où le lit rocheux descend vers l’intérieur du continent.

Pour illustrer le phénomène, les chercheurs du British Antarctic Survey comparent parfois l’écoulement de la glace à celui d’un liquide visqueux versé sur un gâteau irrégulier : bosses, creux et pentes déterminent largement la direction du mouvement.

La géométrie du sol joue également un rôle dans la circulation de l’eau sous la glace. Cette eau subglaciaire n’est pas une abstraction : elle peut exister dans des environnements extrêmement froids, comme le montre de manière particulièrement visible la spectaculaire cascade rouge de Blood Falls.

À quelques centaines de kilomètres de là, le lac Don Juan pousse encore plus loin la résistance de l’eau liquide au froid, grâce à sa salinité extrême.

De Bedmap2 à Bedmap3 : douze ans de progrès

En 2013, Bedmap2 avait déjà constitué une avancée considérable.

Cette deuxième génération combinait environ 25 millions de mesures obtenues depuis le sol, les airs et l’espace. Les données de la mission NASA Operation IceBridge et du satellite ICESat avaient notamment contribué à améliorer la connaissance de l’épaisseur de glace et du relief rocheux.

L’ancienne image principale de cet article représentait justement cette cartographie Bedmap2 :

Carte Bedmap2 du relief rocheux sous la glace de l’Antarctique
Bedmap2, publiée en 2013 sous la direction du British Antarctic Survey avec des données provenant de nombreuses campagnes internationales, notamment de la NASA. Source : NASA Goddard Space Flight Center.

La NASA avait également produit cette visualisation permettant de retirer virtuellement la calotte glaciaire pour révéler le relief Bedmap2 :

Bedmap3 ne rend pas cette ancienne carte inutile. Elle permet au contraire de mesurer les progrès accomplis : davantage de relevés, des zones jusque-là très mal connues désormais couvertes et une représentation beaucoup plus fine du continent caché.

27 millions de km³ de glace et environ 58 mètres d’équivalent niveau marin

Bedmap3 estime le volume total de glace antarctique, plateformes comprises, à environ 27,17 millions de km³.

Le chiffre spectaculaire souvent associé à cette masse est celui d’environ 58 mètres d’équivalent niveau marin.

Il faut cependant éviter une interprétation trompeuse.

Cela ne signifie absolument pas que les océans vont monter de 58 mètres dans les prochaines décennies, ni même que toute cette glace est destinée à disparaître. Il s’agit d’un équivalent théorique permettant d’exprimer la quantité d’eau contenue dans la calotte continentale à l’échelle globale.

Ce qui importe pour les projections climatiques est la vitesse à laquelle certaines parties de la calotte perdent de la masse et la manière dont cette évolution pourrait se poursuivre.

La redistribution des énormes masses d’eau et de glace produit même des effets qui dépassent le simple niveau marin : la fonte des glaces contribue par exemple à modifier très légèrement la rotation de la Terre.

Un continent dont une grande partie reste encore à préciser

Bedmap3 représente une nette avancée, mais son niveau de détail apparent ne doit pas donner l’impression que chaque vallée antarctique a été mesurée directement.

Les lignes de radar restent parfois séparées de dizaines de kilomètres. Dans Bedmap3, la distance moyenne entre une cellule et une mesure d’épaisseur est d’environ 5,6 kilomètres, mais elle peut atteindre 98 km dans les zones les moins couvertes.

Entre ces relevés, les scientifiques doivent donc interpoler le terrain.

C’est précisément pour cette raison que Bedmap3 fournit également des cartes d’incertitude et que de nouvelles campagnes continueront à améliorer notre connaissance du continent.

Sous cette surface blanche apparemment uniforme se trouve donc encore un paysage dont certains détails attendent d’être découverts : montagnes, vallées, réseaux hydrologiques et bassins profonds qui jouent tous un rôle dans l’avenir de la calotte antarctique.

Sources pour aller plus loin

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