Dans la vallée d’Itria, au cœur des Pouilles italiennes, Alberobello déroule un paysage difficile à confondre avec un autre : des centaines de petites maisons blanches coiffées de cônes de pierre grise. Ces habitations, les trulli, ont transformé une ancienne communauté rurale en l’un des ensembles architecturaux les plus singuliers d’Italie, inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1996.
L’endroit possède bien un petit air de village de conte de fées, mais les trulli sont surtout le résultat d’une technique de construction remarquable. Murs en pierre sèche, double toiture en encorbellement, citerne sous l’habitation, symboles peints sur certains cônes : derrière leur apparente simplicité se cache une architecture particulièrement ingénieuse. Nos photos et notre courte vidéo panoramique permettent aussi de découvrir Alberobello depuis les ruelles et les points de vue qui donnent toute sa mesure à cette forêt de toits coniques.
Vue sur les centaines de toits coniques du Rione Monti depuis le belvédère de la Piazza Giangirolamo II. Crédit photo Benjamin Smith (CC BY-SA 4.0).
À retenir
- Alberobello se trouve dans la vallée d’Itria, dans les Pouilles, au sud de l’Italie.
- Les trulli sont des constructions en pierre calcaire montées traditionnellement sans mortier et coiffées d’un toit en encorbellement.
- L’UNESCO compte 1 030 trulli dans le Rione Monti et 590 dans le Rione Aia Piccola.
- Les murs sont blanchis à la chaux tandis que les cônes sont recouverts de petites dalles calcaires appelées chianche ou chiancarelle.
- Une citerne située sous de nombreuses habitations recueillait l’eau de pluie provenant des toits.
- La tradition veut que la construction sans mortier ait été encouragée pour contourner des taxes féodales, mais la technique de la pierre sèche est beaucoup plus ancienne.
- Alberobello a été libérée du régime féodal en 1797 par Ferdinand IV de Bourbon.
- Certains toits portent des croix, des astres ou d’autres signes religieux et symboliques peints à la chaux.
- Le Rione Monti est aujourd’hui le secteur le plus touristique, tandis qu’Aia Piccola conserve un caractère davantage résidentiel.
Alberobello, la capitale des trulli dans les Pouilles
Les trulli ne sont pas exclusifs à Alberobello.
On en rencontre dans une grande partie de la vallée d’Itria, entre oliveraies, vignobles et villages blancs. Ils ont servi aussi bien de petits bâtiments agricoles et d’entrepôts que de véritables logements.
Mais aucun autre endroit ne présente une concentration comparable.
Le bien classé par l’UNESCO couvre notamment les deux grands quartiers historiques d’Alberobello : le Rione Monti, avec 1 030 trulli, et le Rione Aia Piccola, avec 590.
Plus de 1 600 constructions largement originales sont encore présentes dans l’ensemble protégé.
Trulli reconvertis en magasins à Alberobello. Crédit photo ustung (CC BY 2.0).
Qu’est-ce qu’un trullo ?
Le mot italien est trullo au singulier et trulli au pluriel.
L’image la plus connue est celle d’une petite maison blanche surmontée d’un cône de pierre, mais la construction est plus sophistiquée qu’elle en a l’air.
Les murs sont généralement bâtis directement sur le substrat calcaire.
Ils possèdent une double paroi : deux parements de pierre entourent un remplissage composé de petites pierres et de blocaille.
L’épaisseur importante des murs offre une forte inertie thermique et permet aussi d’aménager des niches, des alcôves ou un foyer directement dans la maçonnerie.
La couleur blanche caractéristique ne vient pas de la pierre elle-même : les façades sont régulièrement badigeonnées à la chaux.
Cela explique les innombrables recherches associant Alberobello à ses « maisons blanches ».
Les toits restent au contraire gris, couleur naturelle du calcaire.
Les toitures des trulli sont constituées d’une superposition de petites dalles de calcaire qui forme leur silhouette conique caractéristique. Crédit photo Livioandronico2013 (CC BY-SA 4.0).
Cette utilisation ingénieuse de la pierre calcaire distingue Alberobello d’un autre grand ensemble architectural du sud de l’Italie : Matera, où les célèbres Sassi ont au contraire été creusés et aménagés directement dans la roche. Deux architectures vernaculaires spectaculaires, mais fondées sur des principes presque opposés.
Comment tient le toit d’un trullo sans mortier ?
La toiture fonctionne grâce au principe de l’encorbellement.
Chaque rangée de pierres dépasse légèrement vers l’intérieur par rapport à celle située en dessous. En répétant progressivement l’opération, l’ouverture se réduit jusqu’à pouvoir être fermée au sommet.
Il ne s’agit donc pas d’une voûte classique construite autour d’un cintre.
L’UNESCO décrit une toiture à deux enveloppes.
La partie intérieure forme un dôme avec des pierres taillées en coin. À l’extérieur, un second cône assure l’étanchéité grâce à des dalles calcaires superposées appelées chianche ou chiancarelle.
Les eaux de pluie sont récupérées au pied du toit puis dirigées vers une citerne souterraine.
La pierre extraite lors du creusement de cette citerne pouvait elle-même fournir une partie du matériau nécessaire à la construction de la maison.
Le trullo fonctionne donc comme un petit système architectural particulièrement cohérent : on creuse sous la maison pour stocker l’eau et la pierre récupérée sert à construire ce qui se trouve au-dessus.
Les trulli ont-ils vraiment été construits pour éviter les impôts ?
C’est l’histoire la plus célèbre d’Alberobello.
Selon une tradition largement reprise, les comtes de Conversano auraient encouragé la construction de maisons en pierre sèche afin d’éviter les taxes imposées lors de l’établissement de nouvelles agglomérations dans le royaume de Naples.
L’absence de mortier permettait théoriquement de présenter les bâtiments comme des constructions provisoires et, si nécessaire, de les démonter rapidement avant une inspection.
Le portail officiel Italia.it reprend cette explication mais précise qu’elle repose sur certaines études.
Il faut surtout éviter d’en déduire que la technique du trullo a été inventée pour frauder le fisc.
La construction en pierre sèche est beaucoup plus ancienne.
L’UNESCO la rattache à une tradition méditerranéenne vieille de plusieurs millénaires. Des bâtiments ruraux utilisant des principes comparables existaient donc bien avant les aventures fiscales des comtes de Conversano.
L’histoire des taxes explique plutôt pourquoi cette technique déjà connue a pu être particulièrement favorisée et développée dans la future Alberobello.
De quelques dizaines de trulli à une véritable ville
Au milieu du XVIe siècle, le Rione Monti ne comptait encore qu’une quarantaine de trulli.
Le développement s’accélère surtout à partir de 1620.
Le comte Gian Girolamo Guercio fait alors construire une auberge, un moulin et une boulangerie. La communauté rurale se développe progressivement autour de ces équipements.
À la fin du XVIIIe siècle, elle rassemble déjà plus de 3 500 habitants.
Le grand changement intervient en 1797.
Ferdinand IV de Bourbon, roi de Naples, met fin au régime féodal local et accorde à Alberobello le statut de ville royale.
À partir de cette période, la construction de nouveaux trulli commence progressivement à décliner.
Casa d’Amore, la maison qui symbolise 1797
Un bâtiment illustre particulièrement bien ce changement : la Casa d’Amore.
Selon la tradition locale documentée par la commune d’Alberobello, Francesco D’Amore commence à construire cette maison le 22 juin 1797, au moment où la nouvelle administration municipale se met en place.
Elle est considérée comme la première maison officiellement construite avec du mortier après la libération d’Alberobello de la tutelle des comtes de Conversano.
Une inscription rappelle encore l’autorisation royale de 1797.
Le bâtiment constitue ainsi une sorte de chaînon architectural entre les anciens trulli en pierre sèche et les maisons urbaines qui vont se développer au XIXe siècle.
La Casa d’Amore symbolise le changement de 1797 : elle est traditionnellement présentée comme la première maison d’Alberobello officiellement construite avec du mortier après la fin du régime féodal. Crédit photo Istvánka (CC BY-SA 3.0).
Rione Monti et Aia Piccola : deux visages d’Alberobello
Les deux principaux ensembles de trulli n’offrent pas tout à fait la même ambiance.
Le Rione Monti grimpe sur une colline face au centre moderne. Avec ses 1 030 trulli, c’est le quartier le plus vaste, le plus spectaculaire et aujourd’hui le plus tourné vers le tourisme.
Boutiques, petits commerces, restaurants et hébergements occupent de nombreux bâtiments.
Le Rione Aia Piccola, avec 590 trulli recensés par l’UNESCO, est plus calme et conserve davantage d’habitations.
Pour comprendre Alberobello, il est intéressant de parcourir les deux plutôt que de rester uniquement dans les rues les plus fréquentées de Monti.
Une ruelle bordée de trulli à Alberobello. Vue au niveau des rues, l’architecture paraît très différente du vaste empilement de cônes visible depuis les belvédères. Photo Rincevent / 2Tout2Rien (CC BY-SA 4.0).
Lorsqu’on s’éloigne des grands panoramas, les détails prennent d’ailleurs davantage d’importance : portes minuscules, murs extrêmement épais, escaliers extérieurs, petites terrasses et succession de cônes parfois reliés entre eux.
Quelques trulli du Rione Aia Piccola, quartier historiquement moins homogène que Monti et encore largement associé à l’habitat. Crédit photo Istvánka (CC BY-SA 3.0).
Que signifient les symboles sur les toits des trulli ?
Certains cônes attirent immédiatement l’œil avec de grands motifs blancs peints directement sur la pierre.
On y rencontre des croix, des cœurs, des astres, des initiales et différents signes géométriques.
L’UNESCO parle de marques religieuses ou mythologiques réalisées à la chaux ou à la cendre blanche.
Les pinacles placés au sommet des cônes possèdent eux aussi des formes variées et une fonction décorative à laquelle sont parfois associées des traditions protectrices.
Il faut cependant se méfier des tableaux disponibles sur Internet qui attribuent une signification précise et universelle à chaque dessin.
Tous les symboles n’ont pas une interprétation historique parfaitement documentée et différentes traditions se sont superposées au fil du temps.
Croix et autres signes peints en blanc sur les cônes de plusieurs trulli d’Alberobello. Leur présence constitue l’un des détails les plus caractéristiques des toitures de la ville. Photo Rincevent / 2Tout2Rien (CC BY-SA 4.0).
Trullo Sovrano, le géant d’Alberobello
Tous les trulli ne sont pas de minuscules maisons monocellulaires.
Le Trullo Sovrano, situé Piazza Sacramento, constitue l’un des exemples les plus élaborés d’Alberobello.
Le bâtiment s’est développé autour d’un noyau plus ancien et possède plusieurs pièces ainsi qu’un véritable niveau supérieur accessible par un escalier aménagé dans l’épaisseur des murs.
Il a servi au fil du temps d’habitation, mais aussi d’apothicairerie et de chapelle.
Restauré dans les années 1990, il permet aujourd’hui de mieux comprendre à quel point l’architecture du trullo pouvait devenir complexe lorsqu’on assemblait plusieurs volumes.
Le Trullo Sovrano est le plus imposant des trulli d’Alberobello et le seul à posséder deux véritables niveaux reliés par un escalier intérieur. Crédit photo Palickap (CC BY-SA 4.0).
Casa Pezzolla, quinze trulli réunis en un seul ensemble
La Casa Pezzolla offre un autre exemple de cette évolution.
Le complexe est composé de quinze trulli communicants construits et réunis à différentes périodes.
Les parties anciennes possèdent de petites pièces simples avec foyers et alcôves, alors que les secteurs plus récents témoignent d’une architecture devenue progressivement plus ambitieuse.
L’ensemble accueille aujourd’hui le Museo del Territorio.
Il permet de comprendre que les trulli n’étaient pas une architecture figée : les maisons étaient agrandies, reliées entre elles et adaptées aux besoins des familles.
Casa Pezzolla réunit plusieurs trulli communicants construits à différentes périodes et accueille aujourd’hui le Museo del Territorio. Crédit photo Istvánka (CC BY-SA 3.0).
Sant’Antonio, une église qui ressemble à un trullo géant
Au sommet du Rione Monti se trouve un bâtiment beaucoup plus récent mais immédiatement reconnaissable : l’église Sant’Antonio da Padova.
Construite en 1927, elle reprend volontairement le vocabulaire architectural local avec ses murs blancs et ses grandes couvertures coniques.
Il ne s’agit donc pas d’un trullo traditionnel transformé en église, mais d’un édifice religieux moderne conçu pour évoquer les constructions historiques qui l’entourent.
L’église Sant’Antonio da Padova reprend volontairement les murs blancs et les couvertures coniques caractéristiques des trulli d’Alberobello. Crédit photo Abxbay (CC BY-SA 4.0).
Ce choix architectural montre à quel point le trullo était déjà devenu, au début du XXe siècle, le symbole visuel d’Alberobello.
La ville partage d’ailleurs avec Castel del Monte un classement UNESCO obtenu en 1996, même si les deux architectures des Pouilles pourraient difficilement être plus différentes : petits cônes vernaculaires d’un côté, imposant château octogonal de Frédéric II de l’autre.
Pourquoi Alberobello est-elle inscrite au patrimoine mondial ?
L’UNESCO a inscrit les trulli d’Alberobello sur la Liste du patrimoine mondial en 1996.
L’intérêt ne tient pas simplement à leur aspect pittoresque.
Le site constitue un témoignage exceptionnel de la persistance de la construction en pierre sèche, technique ancienne qui a continué à être utilisée jusqu’à l’époque moderne.
L’organisation urbaine des quartiers, le nombre de bâtiments encore conservés et la continuité des techniques traditionnelles forment un ensemble rare.
L’UNESCO souligne aussi un élément essentiel : certains trulli restent habités.
Alberobello n’est donc pas seulement un décor historique transformé en musée à ciel ouvert, même si le tourisme occupe désormais une place considérable.
Visiter Alberobello
Le centre historique se découvre facilement à pied.
Le panorama sur le Rione Monti depuis le secteur de Santa Lucia et de la Piazza Giangirolamo II permet de commencer par une vue d’ensemble avant de descendre entre les trulli.
Le Rione Monti concentre la majorité des commerces et attire naturellement le plus de visiteurs.
Aia Piccola offre une atmosphère différente et mérite d’être parcouru pour comprendre qu’Alberobello est aussi un ancien quartier d’habitation.
L’accès aux rues des deux quartiers est libre. Certains monuments, musées et intérieurs de trulli possèdent leurs propres conditions d’accès.
Si l’on prolonge un voyage dans les Pouilles vers le sud, le paysage change radicalement avec la Grotta della Poesia, grande cavité naturelle ouverte sur la mer du Salento, puis avec la piscine naturelle de Marina Serra creusée dans la côte rocheuse.
Les coordonnées du centre historique d’Alberobello sont approximativement : 40.7833, 17.2333. Voici la position sur Google Maps:
Si vous venez en voiture, la ville a plusieurs parkings, alors conseil: repérez bien le vôtre afin de ne pas faire la moitié de la ville à pied pour le retrouver, comme je l’ai malheureusement fait. Il ne faut jamais tout miser sur son sens de l’orientation.
Alberobello et ses trulli en vidéo
Depuis un point de vue panoramique, la concentration des trulli apparaît encore mieux qu’au niveau des rues : les cônes de pierre semblent se multiplier les uns derrière les autres sur toute la colline.
Sources pour aller plus loin
- UNESCO – Les trulli d’Alberobello : architecture, histoire et classement au patrimoine mondial
- Italia.it – Alberobello, histoire des trulli et principaux lieux à découvrir
- Comune di Alberobello – Casa d’Amore et l’affranchissement de 1797
- Comune di Alberobello – histoire et architecture du Trullo Sovrano
- Comune di Alberobello – Museo del Territorio et Casa Pezzolla










