Les femmes tatouées n’ont évidemment pas attendu le XXIe siècle pour couvrir leur peau de dessins. Dès la fin du XIXe siècle, certaines apparaissent sur des photographies, affiches et programmes de cirque avec des bras, un dos ou parfois presque tout le corps tatoué. Plusieurs deviennent même de véritables célébrités dans les spectacles itinérants américains et européens.
Mais ces femmes ne sont pas simplement des « excentriques » comme il est possible parfois de lire. Certaines font du tatouage leur métier, d’autres transforment leur apparence en carrière de scène et beaucoup participent à une histoire du tatouage féminin bien plus ancienne et complexe qu’on ne l’imagine. Voici quelques-unes de ces femmes tatouées d’époque, entre les années 1880 et 1930.
Maud Wagner vers 1907, les bras et le haut du corps couverts de tatouages. Photographie de The Plaza Gallery / Library of Congress (domaine public aux États-Unis).
À retenir
- Les femmes tatouées de spectacle deviennent particulièrement visibles aux États-Unis à partir des années 1880.
- Nora Hildebrandt et Irene Woodward comptent parmi les premières « tattooed ladies » célèbres des spectacles américains.
- Emma de Burgh se produit avec son mari Frank en Europe dès les années 1880 ; tous deux sont abondamment tatoués par Samuel O’Reilly.
- Maud Wagner est à la fois artiste de cirque et l’une des premières femmes tatoueuses professionnelles connues des États-Unis.
- En 1938, Betty Broadbent, surnommée la « Tattooed Venus », porte environ 465 tatouages.
- Le tatouage féminin historique ne se limite cependant pas au cirque et aux sideshows : ces spectacles sont simplement ceux qui ont laissé certaines des archives visuelles les plus spectaculaires.
Des femmes tatouées bien avant la mode contemporaine
Le tatouage occidental du XIXe siècle est souvent associé aux marins, aux soldats et aux milieux populaires. Pourtant, des femmes tatouées apparaissent également dans les archives, et certaines vont trouver dans les foires, dime museums et cirques un moyen très concret de gagner leur vie.
À partir des années 1880, les tattooed ladies deviennent des attractions à part entière aux États-Unis. Leur corps est présenté comme un spectacle et les organisateurs leur inventent parfois des biographies extraordinaires destinées à attirer le public.
Ces récits promotionnels racontent volontiers des enlèvements, des tatouages imposés par des peuples lointains ou des aventures improbables. Ils en disent souvent davantage sur les goûts du public de l’époque que sur la vie réelle de ces femmes.
L’histoire du tatouage professionnel se structure justement pendant cette période. En Grande-Bretagne, Sutherland Macdonald devient l’un des grands noms du tatouage professionnel à l’époque victorienne.
Nora Hildebrandt, une des premières « tattooed ladies » américaines
Nora Hildebrandt fait partie des premières femmes tatouées à connaître une forte notoriété dans les spectacles américains au début des années 1880.
Elle est photographiée par Charles Eisenmann, portraitiste new-yorkais qui réalise de nombreuses cartes photographiques de performers et d’artistes de sideshows.
La biographie racontée au public était nettement plus spectaculaire que la réalité : Nora aurait été capturée avec son père et tatouée de force pendant des mois. Ce type de récit de captivité était alors un argument publicitaire courant pour expliquer au public pourquoi une femme respectable pouvait être presque entièrement tatouée.
Les recherches historiques associent en réalité ses tatouages au tatoueur new-yorkais Martin Hildebrandt, avec lequel elle entretenait une relation personnelle et professionnelle.
Nora Hildebrandt photographiée vers 1880 par Charles Eisenmann, à l’époque où les femmes tatouées deviennent des attractions populaires dans les spectacles américains. Crédit photo Charles Eisenmann / New-York Historical Society (domaine public).
Maud Wagner, artiste de cirque et tatoueuse
Maud Stevens Wagner, née en 1877 au Kansas, possède une histoire différente. Elle travaille dans le monde du spectacle comme acrobate et contorsionniste avant de rencontrer le tatoueur et artiste de cirque Gus Wagner au début du XXe siècle.
Gus Wagner la tatoue progressivement et lui enseigne également sa technique. Le couple voyage ensuite en travaillant à la fois comme artistes de spectacle et comme tatoueurs.
Maud est régulièrement décrite comme la première femme tatoueuse professionnelle des États-Unis. Les recherches historiques récentes préfèrent cependant une formulation plus prudente : elle est l’une des premières femmes tatoueuses commerciales connues du pays, faute de documentation suffisante pour attribuer avec certitude un titre de « première ».
Le célèbre portrait de 1907 conservé par la Library of Congress montre déjà ses bras et sa poitrine couverts de motifs : animaux, papillons, motifs patriotiques et décoratifs composent un style typique du tatouage américain de l’époque.
Maud ne se contente donc pas d’exposer ses tatouages : elle les réalise également sur d’autres personnes, ce qui distingue nettement son parcours de celui de nombreuses performers.
Emma de Burgh, femme tatouée sur les scènes européennes
Emma de Burgh, née Emma Kohl, se produit avec son mari Frank de Burgh dès les années 1880. Le couple devient une attraction internationale et voyage notamment en Europe.
Le Musée Carnavalet conserve une remarquable affiche de 1886 annonçant Emma et Frank à l’Alcazar d’Été, sur les Champs-Élysées à Paris. Les deux performers y sont représentés avec le corps couvert de tatouages.
Le musée précise qu’ils ont été tatoués par Samuel O’Reilly, grande figure new-yorkaise de l’histoire du tatouage, qui déposera en 1891 le brevet d’une machine à tatouer électrique.
Quelques années après l’affiche parisienne, une publication de 1898 consacrée au tatouage décrit également sur le dos d’Emma de Burgh une vaste reproduction de La Cène de Léonard de Vinci.
Cela donne une idée de l’ambition des pièces réalisées : on était déjà assez loin du petit cœur discrètement caché sur une cheville.
Affiche de 1886 annonçant Emma et Frank de Burgh à l’Alcazar d’Été à Paris. Le couple anglo-américain était entièrement tatoué et se produisait comme attraction de spectacle. Crédit image Imprimerie Charles Lévy / Paris Musées – Musée Carnavalet (CC0).
Irene Woodward, une autre star tatouée du XIXe siècle
Irene Woodward, surnommée notamment La Belle Irene, appartient à la même première génération de femmes tatouées devenues célèbres grâce aux spectacles.
Elle se produit aux États-Unis puis en Europe et fait l’objet d’affiches particulièrement élaborées. Le Musée Carnavalet conserve notamment une grande lithographie réalisée après 1888 pour le Jardin de Paris.
L’affiche la présente assise dans un fauteuil monumental, les tatouages exposés comme les attributs d’une vedette. Ce type de document est révélateur : la femme tatouée n’est plus seulement une curiosité anonyme, mais un nom et une image capables de remplir une salle.
Affiche du Jardin de Paris représentant Irene Woodward, dite « La Belle Irene », l’une des femmes tatouées américaines les plus célèbres de la fin du XIXe siècle. Crédit image Paris Musées / Musée Carnavalet (CC0).
Betty Broadbent, la « Tattooed Venus » aux 465 tatouages
Quelques décennies plus tard, Betty Broadbent devient probablement l’une des femmes tatouées les plus photographiées du XXe siècle.
Née aux États-Unis en 1909, elle découvre le tatouage adolescente. Elle rencontre le tatoueur Charlie Wagner, qui commence à travailler sur son corps, avant que d’autres artistes poursuivent l’ensemble.
En 1927, elle rejoint les spectacles de Ringling Bros. and Barnum & Bailey. Sa carrière durera plusieurs décennies et Betty apprend elle-même à tatouer, travaillant notamment dans des studios à Montréal, San Francisco et New York.
Lorsqu’elle se rend en Australie en 1938, le magazine PIX lui consacre un reportage photographique. La State Library of New South Wales conserve aujourd’hui ces négatifs.
À cette date, la « Tattooed Venus » porte environ 465 tatouages. On peut notamment reconnaître sur son corps une Vierge à l’Enfant, Charles Lindbergh ou encore Pancho Villa.
Betty Broadbent, surnommée la « Tattooed Venus », photographiée à Sydney le 4 avril 1938 pour PIX Magazine. Crédit photo Ray Olsen / State Library of New South Wales (Flickr Commons, aucune restriction de droit d’auteur connue).
Ses photographies montrent aussi à quel point les tatouages n’étaient pas de petits ornements dispersés. Une grande partie de son corps sert de véritable toile, avec des portraits et des compositions figuratives de dimensions importantes.
Autre portrait de Betty Broadbent réalisé lors de son séjour à Sydney en 1938, montrant l’étendue de ses tatouages. Crédit photo Ray Olsen / State Library of New South Wales (Flickr Commons, aucune restriction de droit d’auteur connue).
Un portrait plus complet de sa vie et de ses centaines de tatouages est disponible dans l’histoire de Betty Broadbent, la « Vénus tatouée » des années 1930.
Pourquoi les femmes tatouées devenaient-elles des attractions ?
À la fin du XIXe siècle, montrer une grande partie de son corps en public reste fortement encadré par les normes sociales, particulièrement pour une femme. Le tatouage ajoute encore une dimension considérée comme transgressive.
Les spectacles exploitent exactement cette contradiction.
Une tattooed lady peut apparaître vêtue d’un costume qui laisse voir bras, jambes, épaules ou dos, tout en étant présentée dans le cadre respectable d’une attraction payante. Les récits inventés autour de son tatouage permettent en outre de transformer son apparence en aventure exotique ou dramatique.
Certaines de ces femmes ont évidemment été enfermées dans les codes commerciaux du sideshow. Mais réduire leur histoire à une simple exploitation serait également incomplet : plusieurs ont construit de longues carrières, négocié leur propre image et, comme Maud Wagner ou Betty Broadbent, sont devenues tatoueuses à leur tour.
Le tatouage féminin existait aussi loin des cirques
Ces photographies ne doivent enfin pas donner l’impression que seules les femmes de spectacle se faisaient tatouer au XIXe ou au début du XXe siècle.
Leur visibilité vient surtout de la quantité d’archives produites autour des cirques, foires et photographes professionnels. D’autres femmes portaient des tatouages pour des raisons personnelles, sentimentales, identitaires ou culturelles sans jamais monter sur une scène.
Et ailleurs dans le monde, les traditions féminines du tatouage suivent des histoires totalement différentes. C’est par exemple le cas des femmes Chin au visage tatoué en Birmanie, dont les motifs relèvent d’une tradition culturelle sans rapport avec les sideshows occidentaux.
Les images de Maud Wagner, Emma de Burgh, Irene Woodward ou Betty Broadbent restent néanmoins de précieux témoignages : elles rappellent qu’il y a plus d’un siècle, des femmes pouvaient déjà faire de leur peau un espace artistique, professionnel et parfois spectaculaire.
Sources pour aller plus loin
- Library of Congress — portrait de Maud Wagner vers 1907
- KCUR / NPR — recherches récentes sur la vie et la carrière de Maud Wagner
- New-York Historical Society / Wikimedia Commons — portrait de Nora Hildebrandt vers 1880
- Paris Musées / Musée Carnavalet — affiche Emma et Frank de Burgh, 1886
- CNAM / La Nature, 1898 — documentation historique sur le tatouage d’Emma de Burgh
- Paris Musées / Musée Carnavalet — affiche de La Belle Irene
- State Library of New South Wales — série photographique Betty Broadbent, 1938






les photos sont superbes et certaines femmes également, merci pour cette découverte
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