Avec environ 465 tatouages couvrant son corps en 1938, Betty Broadbent n’avait guère besoin d’un costume compliqué pour attirer l’attention. Américaine née en 1909, elle devient dans l’entre-deux-guerres l’une des plus célèbres « tattooed ladies » des cirques et sideshows, au point d’être surnommée la « Tattooed Venus », la Vénus tatouée.
Mais Betty Broadbent n’est pas seulement une curiosité photographique des années 1930. Elle mène une carrière de spectacle pendant près de quarante ans, voyage jusqu’en Australie, travaille avec plusieurs grands cirques américains, apprend elle-même à tatouer et participe en 1939 à l’Exposition universelle de New York. En 1981, elle devient même la première personne honorée par le Tattoo Hall of Fame.
Betty Broadbent, surnommée la « Tattooed Venus », photographiée à Sydney le 4 avril 1938 pour PIX Magazine. Crédit photo Ray Olsen / State Library of New South Wales (CC BY-SA 3.0 AU).
À retenir
- Betty Broadbent est née en 1909 aux États-Unis et découvre le monde du tatouage à l’adolescence.
- Elle commence sa carrière de spectacle en 1927 avec Ringling Bros. and Barnum & Bailey Circus.
- En 1938, elle affirme porter environ 465 tatouages, dont une Vierge à l’Enfant, Charles Lindbergh et Pancho Villa.
- Elle apprend également le métier et travaille elle-même comme tatoueuse à Montréal, San Francisco et New York.
- En 1938, une remarquable série de photographies est réalisée à Sydney par Ray Olsen pour PIX Magazine.
- Elle participe en 1939 au sideshow Strange as It Seems de l’Exposition universelle de New York et prend aussi part à un concours de beauté.
- Après une carrière de près de quarante ans, elle se retire en 1967.
- En 1981, elle devient la première personne admise au Tattoo Hall of Fame.
Betty Broadbent découvre le tatouage à 14 ans
Betty Broadbent naît en 1909 à Philadelphie, selon le récit biographique conservé par la State Library of New South Wales.
Son intérêt pour le tatouage commence vers l’âge de 14 ans lorsqu’elle rencontre à Atlantic City un homme tatoué connu sous le nom de Jack Redcloud. Celui-ci lui présente le tatoueur new-yorkais Charlie Wagner.
Wagner réalise ses premiers tatouages, puis d’autres artistes participent progressivement à la transformation de son corps, notamment Joe Van Hart. Le Tattoo Archive indique qu’en 1927 Betty possède déjà un véritable body suit tatoué.
À une époque où le tatouage féminin reste suffisamment inhabituel pour être présenté comme une attraction, cette apparence devient rapidement un métier.
Betty Broadbent lors de la séance photographique réalisée à Sydney le 4 avril 1938 par Ray Olsen pour PIX Magazine. Crédit photo Ray Olsen / State Library of New South Wales (Flickr Commons, aucune restriction de droit d’auteur connue).
465 tatouages : un véritable musée sur la peau
Lorsque Betty Broadbent arrive en Australie en 1938, PIX Magazine indique qu’elle porte environ 465 tatouages.
Et il ne s’agit pas seulement d’une multitude de petits motifs décoratifs.
Son dos porte notamment une grande représentation de la Vierge et l’Enfant. Ses jambes présentent les portraits de deux personnages qui n’ont pas grand-chose en commun : l’aviateur américain Charles Lindbergh et le révolutionnaire mexicain Pancho Villa.
Son corps accumule portraits, fleurs, animaux, personnages et motifs patriotiques dans la tradition du tatouage américain de la première moitié du XXe siècle.
Le résultat vaut à Betty son surnom de « Tattooed Venus ».
La State Library of New South Wales la décrit par ailleurs comme une femme souvent présentée comme la femme tatouée la plus photographiée du XXe siècle. Ce titre est évidemment impossible à vérifier comme un record statistique, mais l’abondance de ses portraits montre l’importance de son image dans la culture populaire de son époque.
Betty Broadbent et ses tatouages photographiés à Sydney pour PIX Magazine en avril 1938. Crédit photo Ray Olsen / State Library of New South Wales (Flickr Commons, aucune restriction de droit d’auteur connue).
La « Tattooed Venus » rejoint Ringling Bros.
En 1927, Betty Broadbent commence à travailler avec Ringling Bros. and Barnum & Bailey Circus, alors l’une des plus grandes entreprises de spectacle itinérant des États-Unis.
Les femmes entièrement tatouées constituent à cette époque une attraction classique des sideshows, ces spectacles installés à côté des grandes pistes de cirque où sont présentés acrobates, géants, hommes tatoués et autres artistes aux apparences ou talents inhabituels.
Betty se distingue toutefois par la durée de sa carrière.
Le Tattoo Archive estime qu’elle passe environ quarante ans dans le monde du spectacle, travaillant notamment avec Ringling Bros., Cole Bros. et Sells-Floto.
Elle ne reste pas non plus immobile devant les spectateurs pour leur permettre de compter ses tatouages. La State Library indique qu’elle apprend à monter des bovins et se produit notamment aux côtés de Tom Mix, immense vedette des westerns américains de l’époque.
Cette carrière la rapproche des nombreuses femmes tatouées d’époque qui ont transformé leur apparence en véritable métier de spectacle.
Portrait de Betty Broadbent réalisé lors du reportage australien de PIX Magazine en 1938. Crédit photo Ray Olsen / State Library of New South Wales (Flickr Commons, aucune restriction de droit d’auteur connue).
Betty Broadbent devient elle-même tatoueuse
Betty ne se contente pas de porter les œuvres réalisées par Charlie Wagner, Joe Van Hart et d’autres professionnels.
Elle apprend à son tour à manier les aiguilles et travaille comme tatoueuse professionnelle en marge de ses engagements dans les cirques.
La State Library of New South Wales mentionne des passages dans des studios de Montréal, San Francisco et New York. Le Tattoo Archive souligne notamment son activité à San Francisco pendant les périodes où les spectacles itinérants s’interrompent.
Cette facette de sa carrière est importante : les « tattooed ladies » ne sont pas toutes de simples modèles exposant le travail d’hommes tatoueurs. Certaines deviennent elles-mêmes professionnelles du tatouage.
Quelques décennies auparavant, des figures comme Sutherland Macdonald avaient déjà contribué à transformer le tatouage occidental en une activité professionnelle organisée. Betty Broadbent participe à cette histoire à sa manière, depuis l’univers beaucoup plus populaire des cirques américains.
Betty Broadbent photographiée lors de son séjour à Sydney en 1938. Elle mène parallèlement à sa carrière de spectacle une activité de tatoueuse. Crédit photo Ray Olsen / State Library of New South Wales (Flickr Commons, aucune restriction de droit d’auteur connue).
1938 : la Vénus tatouée débarque en Australie
L’une des périodes les mieux documentées de la vie de Betty Broadbent est son voyage en Australie.
En 1938, l’entrepreneur de sideshow australien Arthur Greenhalg l’invite à Sydney. Betty et le reste de la troupe se produisent notamment lors de l’Easter Show, grand rendez-vous populaire de la ville.
Son arrivée attire l’attention du magazine illustré australien PIX, qui vient tout juste d’être créé.
Le photographe Ray Olsen réalise le 4 avril 1938 une série de portraits de Betty dont les négatifs sont aujourd’hui conservés par la State Library of New South Wales.
Elle apparaît ensuite sur la couverture de PIX Magazine du 23 avril 1938.
Les huit photographies historiques présentées dans cet article proviennent de cette séance. Leur conservation permet de voir Betty sans les colorisations modernes ou les montages souvent diffusés sur Internet.
Betty Broadbent pendant son séjour australien de 1938, photographiée à Sydney par Ray Olsen pour PIX Magazine. Crédit photo Ray Olsen / State Library of New South Wales (Flickr Commons, aucune restriction de droit d’auteur connue).
Un concours de beauté à l’Exposition universelle de 1939
L’année suivante, Betty Broadbent rejoint à New York le sideshow Strange as It Seems de John Hix, installé à la World’s Fair de 1939.
Le Tattoo Archive possède notamment des informations provenant d’un entretien réalisé avec Betty en 1981. Elle y décrit un immense bâtiment où 22 scènes disposées en fer à cheval accueillaient différentes attractions.
Une photographie de presse datée du 2 mai 1939 la montre également dans sa loge avant son apparition dans le spectacle de la World’s Fair.
Mais Betty Broadbent profite aussi de l’événement pour se confronter à un autre type de scène : un concours de beauté.
Plusieurs travaux consacrés à l’histoire des femmes tatouées rapportent sa participation à cette compétition. L’épisode prend une dimension particulière en 1939 : Betty correspond par son visage et sa silhouette aux canons féminins conventionnels de l’époque, tout en portant des centaines de tatouages presque de la nuque aux pieds.
Qu’elle ait cherché à contester les normes de beauté ou simplement à obtenir une excellente publicité pour son spectacle, le résultat visuel devait être difficile à ignorer.
Betty Broadbent photographiée quelques mois avant sa participation à l’Exposition universelle de New York de 1939. Crédit photo Ray Olsen / State Library of New South Wales (Flickr Commons, aucune restriction de droit d’auteur connue).
Quarante ans de carrière avant le Tattoo Hall of Fame
Après la World’s Fair, Betty poursuit ses tournées avec différents spectacles et cirques américains.
Le métier n’est pourtant pas particulièrement facile. Les déplacements sont constants, le public doit sans cesse être renouvelé et le succès d’une attraction humaine repose largement sur sa capacité à rester suffisamment inhabituelle pour attirer des spectateurs.
Betty Broadbent tient pourtant jusqu’en 1967, date à laquelle elle quitte le monde du cirque et s’installe en Floride.
Sa place dans l’histoire du tatouage est officiellement reconnue quelques années plus tard.
En 1981, elle devient la première personne honorée par le Tattoo Hall of Fame.
C’est un retournement assez remarquable : un corps autrefois présenté comme une curiosité de sideshow devient plusieurs décennies plus tard une référence dans l’histoire culturelle et professionnelle du tatouage.
Betty Broadbent meurt dans son sommeil le 28 mars 1983.
Dernier portrait de cette série consacrée à Betty Broadbent, réalisée le 4 avril 1938 à Sydney pour PIX Magazine. Crédit photo Ray Olsen / State Library of New South Wales (Flickr Commons, aucune restriction de droit d’auteur connue).
Pourquoi Betty Broadbent reste une figure du tatouage
Betty Broadbent appartient à une époque où le tatouage féminin occidental pouvait encore devenir en lui-même une attraction de cirque.
Mais son parcours dépasse largement l’image un peu simpliste de la « femme tatouée » exposée à la curiosité du public.
Elle transforme ses tatouages en une carrière internationale de plusieurs décennies, apprend elle-même le métier de tatoueuse, voyage à travers les États-Unis et jusqu’en Australie et parvient à conserver une notoriété bien après la disparition progressive des grands sideshows.
Les photographies de Ray Olsen permettent aujourd’hui de redécouvrir cette histoire dans des conditions exceptionnelles. Au lieu des reproductions minuscules des magazines de 1938, la numérisation des négatifs de PIX par la State Library of New South Wales restitue avec précision les centaines de dessins qui ont fait de Betty Broadbent la « Tattooed Venus ».
À une époque où les tatouages sont devenus beaucoup plus ordinaires, son apparence choque évidemment beaucoup moins qu’en 1930. Ce qui reste remarquable, c’est surtout la façon dont Betty a réussi à faire de cette différence à la fois une image publique, un métier et une carrière de près de quarante ans.
Sources pour aller plus loin
- State Library of New South Wales — série « Tattooed Venus Betty Broadbent », biographie et photographies de Sydney en 1938
- State Library of New South Wales — archives photographiques de PIX Magazine consacrées au tatouage en 1937-1938
- Tattoo Archive — carrière de Betty Broadbent, World’s Fair de 1939 et Tattoo Hall of Fame
- Tattoo Archive — chronologie confirmant l’entrée de Betty Broadbent au Tattoo Hall of Fame en 1981
- University of Warwick — travaux universitaires sur les femmes tatouées et la participation de Betty Broadbent au concours de beauté de 1939
- The Guardian — portrait historique de Betty Broadbent et des principales femmes tatouées de spectacle







