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La Villa Demoiselle à Reims, un joyau Art nouveau sauvé de l’abandon

À Reims, face au domaine Pommery, la Villa Demoiselle dissimule derrière une façade de brique claire un décor où vitraux, boiseries, ferronneries et verreries précieuses composent une véritable œuvre d’art totale. Construite entre 1904 et 1908, cette demeure associe les courbes végétales de l’Art nouveau à une géométrie qui annonce déjà l’Art déco.

Son histoire est presque aussi remarquable que son intérieur. Destinée au collectionneur et directeur de maison de champagne Henry Vasnier, la villa a ensuite été abandonnée, squattée et menacée de démolition avant de connaître une restauration spectaculaire au début du XXIe siècle. La Villa Demoiselle est aujourd’hui l’un des exemples les plus complets de l’architecture et des arts décoratifs de la Belle Époque à Reims.

Façade en brique claire de la Villa Demoiselle à Reims avec ses tourelles et ses fenêtres Art nouveau
Crédit photo : Morio60CC BY-SA 2.0.

À retenir

  • La Villa Demoiselle a été construite entre 1904 et 1908 par l’architecte Louis Sorel.
  • Elle était destinée à Henry Vasnier, directeur de la maison Pommery et grand collectionneur d’art, qui est mort avant son achèvement.
  • Son architecture mêle Art nouveau, géométrie pré-Art déco et techniques modernes, avec du béton et une charpente métallique.
  • Abandonnée, squattée et menacée de démolition vers 1980, elle a été restaurée entre 2004 et 2008.
  • La villa se visite au 56 boulevard Henri-Vasnier, à Reims, face au domaine Pommery.

Une villa conçue pour Henry Vasnier, le collectionneur du champagne

La Villa Demoiselle a été commandée pour Henry Vasnier, l’un des personnages les plus influents de la Reims de la Belle Époque. Directeur de la maison de champagne Pommery et proche collaborateur de Louise Pommery, il a consacré une partie importante de sa fortune à l’art.

Peintures, sculptures, dessins, mobilier, verreries et céramiques remplissaient déjà son hôtel particulier du boulevard Lundy. Sa collection comprenait notamment des œuvres de Corot, Boudin, Monet, Pissarro, Sisley, Millet et Émile Gallé. À sa mort en 1907, il en a légué une grande partie à la ville de Reims.

La nouvelle villa devait réunir ses goûts pour l’architecture moderne, les arts décoratifs et les réceptions mondaines. Louis Sorel a reçu la mission de construire une demeure qui ne se contenterait pas d’abriter des œuvres : la maison devait elle-même devenir une œuvre d’art.

Henry Vasnier n’en a toutefois jamais profité. Il est mort en novembre 1907, quelques mois avant la fin du chantier. Voilà une maison rêvée jusque dans les poignées de porte, mais dont le commanditaire n’a jamais pu essayer le canapé.

villa demoiselle reims facade 2


Crédit photo : Morio60CC BY-SA 2.0.

Pourquoi la Villa Demoiselle mélange-t-elle Art nouveau et Art déco ?

La Villa Demoiselle est souvent décrite comme une construction située entre Art nouveau et Art déco. Cette formule est juste, à condition de conserver une petite nuance chronologique.

Au moment du chantier, entre 1904 et 1908, l’Art nouveau est encore très présent. Ses motifs végétaux, ses lignes courbes, ses vitraux colorés et sa volonté d’unir les beaux-arts aux objets du quotidien apparaissent clairement dans les décors intérieurs.

L’Art déco, en revanche, n’a pas encore reçu son nom ni atteint sa forme pleinement développée. Le style s’est surtout imposé après la Première Guerre mondiale et l’Exposition internationale des arts décoratifs de Paris en 1925.

La Villa Demoiselle n’est donc pas un édifice Art déco au sens strict. Elle en annonce plutôt la géométrie, la symétrie et le goût pour les volumes clairement structurés, notamment dans son architecture extérieure.

Hall d’entrée de la Villa Demoiselle avec boiseries, vitraux et escalier courbe
Crédit photo : Morio60CC BY-SA 2.0.

La façade claire reste ainsi beaucoup plus sage que celle de certaines maisons Art nouveau particulièrement démonstratives, comme Het Bootje et son bateau accroché à une façade d’Anvers. À Reims, les fantaisies se découvrent surtout une fois la porte franchie.

Du béton et du métal sous ses airs de demeure ancienne

Avec ses tourelles, ses hauts toits d’ardoise, ses bow-windows et sa brique jaune pâle, la Villa Demoiselle pourrait passer pour une demeure bourgeoise de facture relativement traditionnelle.

Sa structure était pourtant moderne pour le début du XXe siècle. Louis Sorel a utilisé du béton ainsi qu’une charpente partiellement métallique, à une époque où ces matériaux restaient encore inhabituels dans une résidence aussi prestigieuse.

Ce choix ne répondait pas seulement à une recherche esthétique. Le métal permettait de franchir certaines portées, d’organiser plus librement les volumes et de ménager de grandes ouvertures. Le béton apportait quant à lui une structure plus rigide que les maçonneries traditionnelles seules.

La villa associe donc une enveloppe de Belle Époque à une construction presque industrielle. Un peu comme si une élégante en robe longue avait discrètement enfilé une armure sous ses dentelles.

Grand escalier en bois de la Villa Demoiselle éclairé par des vitraux Art nouveau


Crédit photo : Morio60CC BY-SA 2.0.

Un intérieur pensé comme une œuvre d’art totale

L’aménagement intérieur a été confié à Tony Selmersheim, architecte, décorateur et créateur de mobilier associé au mouvement « L’Art dans Tout ». Cette conception refusait de séparer l’architecture, le mobilier et les objets usuels.

Les escaliers, portes, luminaires, vitraux, peintures murales et meubles devaient appartenir au même univers. Les décors ne venaient pas simplement meubler une structure déjà achevée : ils participaient directement à l’architecture.

La Villa Demoiselle réunit aujourd’hui des pièces et des créations associées à plusieurs grands noms des arts décoratifs, parmi lesquels Émile Gallé, Louis Majorelle, Gustave Serrurier-Bovy, Tony Selmersheim et Daum.

Cette recherche d’un décor global se retrouve aussi dans les affiches, livres et objets produits à la même période. L’Art nouveau avait la délicate manie de vouloir redessiner le monde entier, depuis les façades jusqu’aux caractères typographiques, comme le montrent également les créations d’Eugène Grasset.

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Crédit photo : Morio60CC BY-SA 2.0.

Des vitraux entre fleurs et géométrie

Les vitraux de la villa utilisent des tons verts, jaunes, bleus et violacés. Certains reprennent des feuilles, des fleurs ou des graines stylisées, tandis que d’autres annoncent déjà les compositions plus géométriques de l’Art déco.

Ils ne servent pas uniquement à décorer les fenêtres. Ils filtrent la lumière, colorent les boiseries et créent des transitions entre les pièces. Le décor change donc selon l’heure et l’ensoleillement, sans qu’il soit nécessaire de déplacer un seul vase.

Vitrail coloré de la Villa Demoiselle avec motifs végétaux et géométriques
Crédit photo : Morio60CC BY-SA 2.0.

Le verre joue un rôle comparable dans d’autres architectures de la période. À Mexico, le Gran Hotel Ciudad de México possède ainsi un immense plafond en vitrail Art nouveau, beaucoup plus monumental mais animé par la même volonté de transformer la lumière en matériau décoratif.

Deux extraordinaires vases d’Émile Gallé

Parmi les objets liés à Henry Vasnier figurent deux verreries qu’il a achetées lors de l’Exposition universelle de Paris en 1900.

Le premier, Le Chasselas de Fontainebleau, est un calice de 54,1 centimètres de hauteur. Ses grains de raisin jaunes et violets font directement référence au monde du vin et du champagne dans lequel Vasnier avait fait carrière.

Le second mesure 47,7 centimètres. Il porte plusieurs noms, dont Les Constellations et Vase Victor Hugo. Émile Gallé y a intégré des grains de raisin, des inclusions métalliques et un vers tiré des Contemplations de Victor Hugo : « Les globes, fruits vermeils des divines ramées ».

La verrerie devient ici à la fois sculpture, paysage végétal et morceau de poésie. À côté, un pichet marqué « eau » paraît tout de suite souffrir d’un sérieux manque d’ambition.

Deux vases Art nouveau d’Émile Gallé associés à la collection Henry Vasnier
Crédit photo : Morio60CC BY-SA 2.0.

De la Villa Cochet à la Villa Demoiselle

Après la mort d’Henry Vasnier, son successeur à la tête de Pommery, Louis Cochet, a pris possession de la demeure. Celle-ci a alors reçu le nom de Villa Cochet.

Elle a ensuite servi de logement et de lieu de réception pour les dirigeants de la maison de champagne. Les deux guerres mondiales et les transformations successives du domaine ont toutefois progressivement fragilisé son avenir.

À partir des années 1970, la maison a été délaissée. Elle a été squattée, une partie de ses éléments décoratifs et de son mobilier a été dispersée et plusieurs projets immobiliers ont menacé son existence.

Vers 1980, sa démolition a même été envisagée. La Villa Demoiselle est donc passée assez près de devenir un tas de gravats particulièrement élégant.

villa demoiselle reims sous sol


Sous-sol. Crédit photo : Morio60CC BY-SA 2.0.

Une restauration menée comme une enquête

Paul-François et Nathalie Vranken ont acquis la villa en 2004 et lancé un vaste chantier destiné à retrouver l’esprit de la demeure du début du XXe siècle.

Les travaux ont duré près de quatre ans. Les restaurateurs se sont appuyés sur des photographies anciennes, des archives, des plans et les traces encore visibles sous les couches de peinture ou les aménagements plus récents.

Les peintures murales au pochoir ont été étudiées et restituées. Les vitraux, boiseries, ferronneries et revêtements ont été restaurés ou recréés en suivant les modèles historiques. Certains meubles et objets ayant autrefois appartenu à la demeure ont également été retrouvés et rachetés.

L’intérieur actuel n’est donc pas une capsule temporelle restée intacte depuis 1908. Il associe des éléments d’origine, des œuvres d’époque revenues dans la maison et des restitutions réalisées à partir de documents historiques. Cette distinction est importante : la villa doit autant son apparence à ses créateurs de la Belle Époque qu’aux artisans du XXIe siècle qui ont reconstitué leur travail.

Plafonnière décorative d’Émile Gallé dans la Villa Demoiselle à Reims
Crédit photo : PhsmetCC BY-SA 4.0.

La restauration s’est achevée en 2008. La Villa Cochet a alors définitivement adopté le nom de Villa Demoiselle, en référence à la marque de champagne du groupe Vranken.

Peut-on visiter la Villa Demoiselle à Reims ?

La Villa Demoiselle est ouverte aux visiteurs dans le cadre de différentes formules proposées par la maison Vranken-Pommery. Selon l’offre choisie, la découverte peut être associée à la visite du domaine Pommery, des crayères, d’expositions ou à une dégustation de champagne.

La demeure se trouve au 56 boulevard Henri-Vasnier, 51100 Reims.

Ses coordonnées GPS sont approximativement : 49° 14′ 34,9″ N, 4° 03′ 08,8″ E, soit 49.243015, 4.052432 en degrés décimaux. Voici sa position sur Google Maps:

villa demoiselle reims maps

Un parking est disponible dans le domaine ou rue des Crayères. Le site officiel indique également que les visites sont accessibles aux personnes à mobilité réduite.

Les horaires, formules et tarifs pouvant évoluer, mieux vaut consulter le site officiel de la Villa Demoiselle avant de préparer la visite.

Une élégante rescapée de la Belle Époque

La Villa Demoiselle ne se résume pas à une jolie maison remplie de beaux meubles. Elle raconte le passage entre deux courants artistiques, l’apparition de nouveaux matériaux de construction, les goûts d’un grand collectionneur et la capacité d’une restauration documentée à sauver un bâtiment presque condamné.

Son extérieur relativement mesuré réserve surtout ses surprises à ceux qui franchissent la porte. Vitraux, escaliers, peintures au pochoir, verreries et mobilier transforment alors chaque pièce en composition complète.

Après avoir survécu aux guerres, à l’abandon, aux squats et aux projets de démolition, la Demoiselle porte plutôt bien son âge. Il faut dire qu’elle a bénéficié d’un ravalement légèrement plus poussé qu’un simple coup de rouleau le dimanche après-midi.

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Crédit photo : Morio60CC BY-SA 2.0.

Sources pour aller plus loin

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