Sur cette photographie ancienne, Jesse James n’est pas encore l’un des hors-la-loi les plus célèbres de l’histoire américaine. Debout à droite, coiffé d’un chapeau clair, il ressemble presque à un adolescent ordinaire venu poser avec son frère et un ami. Le revolver glissé dans sa ceinture réduit toutefois assez vite l’impression de photo de classe.
Cette photo de Jesse James jeune montre également son frère Frank James, assis au centre, et Charles Fletcher « Fletch » Taylor, debout à gauche. Les trois hommes ont combattu avec les guérilleros confédérés du Missouri pendant la guerre de Sécession. Mais un détail visible sur l’image remet sérieusement en cause la date de 1867 qui lui est parfois attribuée.
Crédit : State Historical Society of Missouri, via Wikimedia Commons — domaine public.
Légende : De gauche à droite : Charles Fletcher « Fletch » Taylor, Frank James assis et Jesse James, âgé d’environ 16 ans. La photographie a probablement été réalisée en 1864.
À retenir
Cette photographie montre Jesse James vers l’âge de 16 ans, bien avant qu’il ne devienne une figure emblématique du banditisme américain.
Elle est parfois datée de 1867 et attribuée au photographe Carl Caspar Giers, installé à Nashville. La State Historical Society of Missouri, qui conserve l’image, la situe plutôt vers 1864 sans confirmer formellement cette attribution.
Un détail rend même une date postérieure à l’été 1864 très improbable : Fletch Taylor possède encore son bras droit sur le portrait, alors que celui-ci a été amputé après une blessure reçue le 8 août 1864.
Qui se trouve sur cette photo de Jesse James jeune ?
À gauche se tient Charles Fletcher Taylor, plus couramment appelé Fletch Taylor. Frank James est assis au centre, tandis que Jesse James se trouve debout à droite avec un chapeau clair et un revolver passé dans sa ceinture.
Contrairement à certaines descriptions imprécises qui circulent en ligne, ce n’est pas Fletch Taylor qui occupe le fauteuil. Frank James est bien l’homme assis au centre de la photographie.
Il ne s’agit évidemment pas d’une scène prise sur le vif. Comme souvent dans les studios photographiques du XIXe siècle, les modèles se sont immobilisés devant un décor neutre avec des vêtements et des accessoires destinés à afficher leur statut.
L’ensemble ressemble presque à un portrait de camaraderie militaire. Ces jeunes hommes appartenaient pourtant à des groupes dont les méthodes étaient beaucoup moins réglementaires qu’une séance chez le photographe.
Cette image constitue ainsi un pendant particulièrement sombre aux portraits de soldats de la guerre de Sécession conservés dans les archives américaines.
Pourquoi cette photographie de Jesse James est-elle probablement mal datée ?
La photographie circule régulièrement avec la date de 1867. Cette chronologie permettrait d’y voir les trois hommes réunis après la guerre de Sécession, peu avant le passage des frères James au banditisme.
Le problème se trouve littéralement au bout de l’épaule de Fletch Taylor.
Le 8 août 1864, Taylor a été grièvement blessé au bras droit au cours d’un affrontement. La blessure a nécessité une amputation. Or, sur le portrait, son bras droit paraît encore intact.
L’historien et biographe T. J. Stiles a notamment souligné cette contradiction. La notice de la State Historical Society of Missouri indique de son côté une date approximative de 1864, sans préciser le lieu ni le jour exact de la séance.
Les photographies attribuées aux grandes figures du Far West soulèvent régulièrement ce type de débat. Une photographie présentée comme montrant Billy the Kid, achetée pour seulement deux dollars, a ainsi nécessité un long travail d’identification avant d’être estimée à plusieurs millions.
Une photo probablement prise avant le 8 août 1864
Jesse James a rejoint les guérilleros confédérés du Missouri au printemps 1864, alors qu’il avait 16 ans.
Si le portrait montre bien les trois hommes pendant leur période de combat commune, et si le bras visible de Taylor est interprété correctement, la fenêtre chronologique la plus cohérente se situe entre le printemps 1864 et le 8 août de la même année.
Cette datation reste néanmoins une déduction. Seuls un négatif original accompagné d’une inscription, un registre de studio ou un témoignage contemporain permettraient d’établir une date définitive.
L’attribution au photographe Carl Caspar Giers apparaît également dans plusieurs publications modernes. Elle ne figure cependant pas dans la notice institutionnelle actuellement accessible. Il est donc plus prudent de parler d’une attribution possible que d’un fait établi.
Jesse James avait seulement 16 ans
Jesse Woodson James est né le 5 septembre 1847 dans le Missouri. Il avait donc environ 16 ans lorsque cette photographie a probablement été réalisée.
Son frère Frank, né en 1843, avait déjà servi dans une unité confédérée avant de rejoindre les groupes de partisans opérant dans le Missouri.
Au printemps 1864, Jesse James a intégré une bande de guérilleros commandée par William « Bloody Bill » Anderson. Celui-ci avait auparavant combattu aux côtés de William Quantrill, l’un des chefs les plus connus de la guérilla confédérée.
Ces groupes se réclamaient de la Confédération, mais ils opéraient souvent en petites unités autonomes, sans la discipline ni la chaîne de commandement d’une armée régulière.
Le Missouri était officiellement resté dans l’Union. Il a néanmoins connu une guerre civile à l’intérieur de la guerre civile, opposant voisins unionistes, sympathisants confédérés, milices, soldats et bandes armées.
Embuscades, exécutions sommaires, pillages, incendies et représailles ont transformé certaines régions en terrains de vengeance permanente. Le jeune homme au visage presque juvénile visible sur le portrait évoluait donc déjà dans un univers extrêmement violent.
Qui était Charles Fletcher « Fletch » Taylor ?
Charles Fletcher Taylor est né en 1842 à Zanesville, dans l’Ohio, avant de s’installer avec sa famille dans le Missouri.
Pendant la guerre de Sécession, il a rejoint les guérilleros de William Quantrill et a participé à plusieurs opérations importantes. Il a notamment combattu lors de la bataille d’Independence, le 11 août 1862.
En 1863, Taylor a effectué une mission de reconnaissance à Lawrence, dans le Kansas, peu avant le raid mené par Quantrill contre la ville. Cette attaque du 21 août 1863 a causé la mort de nombreux civils et reste l’un des épisodes les plus meurtriers de la guerre irrégulière à la frontière du Kansas et du Missouri.
Taylor a également participé à l’affrontement de Baxter Springs, le 6 octobre 1863.
Après l’amputation de son bras droit en août 1864, une nouvelle blessure reçue à l’autre bras l’a contraint à abandonner les combats.
Sa trajectoire après la guerre est beaucoup moins connue. Il s’est installé à Joplin, où il est devenu homme d’affaires, membre du conseil municipal et responsable de la Joplin Mining and Smelting Company.
L’ancien guérillero amputé a ainsi terminé sa carrière parmi les notables d’une ville minière, loin de l’image poussiéreuse du hors-la-loi poursuivi à cheval.
Il est mort à Oakland, en Californie, le 22 avril 1912.
Comment Frank et Jesse James sont-ils devenus des hors-la-loi ?
La fin officielle de la guerre de Sécession, en 1865, n’a pas immédiatement ramené le calme dans le Missouri.
Plusieurs anciens guérilleros confédérés ont conservé leurs armes, leurs réseaux clandestins et leur expérience des raids rapides. À partir de 1866, des banques, des diligences puis des trains ont été attaqués par des bandes souvent composées d’anciens combattants irréguliers.
Frank et Jesse James ont été associés à plusieurs de ces opérations, même si les preuves concernant les premières attaques restent parfois fragiles.
La réputation de la bande s’est également attachée à plusieurs repaires plus ou moins authentifiés. Selon une tradition locale, Jesse James et ses complices auraient notamment trouvé refuge à Cave-in-Rock, une caverne de l’Illinois longtemps associée aux pirates et aux brigands. Cette présence relève toutefois davantage de la légende que d’un fait historiquement démontré.
Jesse James n’a été publiquement identifié comme auteur d’un crime qu’après le braquage de la banque de Gallatin, dans le Missouri, en décembre 1869.
Son nom a ensuite été entretenu par les journaux, les récits populaires et par Jesse lui-même. Il envoyait notamment des lettres à la presse afin de présenter ses actes sous un jour politique.
Il ne s’est pas contenté de devenir célèbre : il a activement participé à la fabrication de sa propre légende.
Cette transformation du criminel en personnage populaire rappelle celle de Ned Kelly et de son armure artisanale. Dans les deux cas, les faits historiques ont rapidement été recouverts par des récits beaucoup plus romanesques.
Jesse James était-il réellement un Robin des Bois américain ?
La culture populaire a souvent présenté Jesse James comme un ancien soldat sudiste qui aurait attaqué les banques et les compagnies ferroviaires pour défendre les petits propriétaires.
Aucune preuve sérieuse ne montre pourtant qu’il redistribuait son butin aux pauvres.
Ses attaques profitaient principalement à sa bande et se sont accompagnées de morts, de blessures et de menaces contre des employés ou des voyageurs qui n’avaient rien de grands magnats du chemin de fer.
L’image du Robin des Bois américain a surtout été construite par des journalistes, des romanciers (la BD aussi, il apparait dans Luky Luke), des spectacles et plus tard par le cinéma.
Elle offrait au public un rebelle romantique beaucoup plus facile à vendre qu’un ancien guérillero lié aux violences politiques et raciales du Missouri de l’après-guerre.
Le même mécanisme s’est reproduit autour de nombreux criminels célèbres. Les photographies privées de Bonnie Parker et Clyde Barrow ont ainsi contribué à transformer deux braqueurs en icônes populaires, bien plus séduisantes que leur véritable parcours.
Une photographie prise avant la naissance du mythe
Cette photographie ne montre pas trois cow-boys réunis pour une sympathique séance souvenir.
Elle représente probablement trois jeunes guérilleros engagés dans l’un des conflits les plus brutaux de l’histoire américaine.
Frank James regarde l’objectif depuis son fauteuil. Fletch Taylor se tient encore debout avec ses deux bras. Jesse James, à peine sorti de l’enfance, pose près de son revolver sans savoir que son visage sera reproduit pendant plus d’un siècle.
La datation incertaine rend finalement le document encore plus intéressant. Un simple détail anatomique permet de resserrer sa période probable de réalisation et rappelle qu’une légende répétée sur Internet ne devient pas automatiquement une vérité historique.
D’autres photographies anciennes ont fixé des épisodes encore plus macabres de cette mythologie de l’Ouest américain, comme l’étrange dernier verre du hors-la-loi John Shaw, exhumé après sa mort pour une ultime séance photo.
Même dans le Far West, il faut parfois garder un œil sur les revolvers… et l’autre sur les bras.
Sources pour aller plus loin
- State Historical Society of Missouri — James Brothers and Charles Fletcher Taylor
- Wikimedia Commons — photographie, provenance et statut de domaine public
- Community & Conflict — biographie de Charles Fletcher Taylor
- T. J. Stiles — travaux consacrés à Jesse James
- National Park Service — Jesse James et la guérilla du Missouri
- National Park Service — la guerre de Sécession dans les États frontaliers
- PBS American Experience — transcription du documentaire Jesse James
