Ces images de la Libération de Paris en août 1944 ont quelque chose de particulièrement saisissant : contrairement à de nombreuses archives aujourd’hui recolorisées, elles ont réellement été tournées en couleur. Le film américain utilise de la pellicule 16 mm Kodachrome et montre Paris, les soldats, les véhicules militaires et les foules au moment où la capitale sort de quatre années d’occupation allemande.
Du soulèvement parisien aux journées des 25 et 26 août, la ville passe en quelques jours des barricades et des combats aux scènes de liesse populaire. La couleur rapproche étonnamment ces événements de notre époque. Elle n’a pourtant rien d’un traitement numérique récent : elle était déjà enregistrée sur la pellicule en 1944.
Foule et véhicules de la 2e DB sur les Champs-Élysées le 26 août 1944. Cette photographie est une véritable image couleur d’époque et non une colorisation moderne. Crédit photo Jack Downey, U.S. Office of War Information (domaine public).
À retenir
- Paris était occupé par l’armée allemande depuis juin 1940.
- L’appel à l’insurrection est lancé le 18 août 1944 et les combats s’intensifient à partir du 19 août.
- Le soir du 24 août, une avant-garde de la 2e DB commandée par le capitaine Raymond Dronne atteint l’Hôtel de Ville.
- Cette colonne comprend notamment des soldats espagnols de La Nueve.
- Le 25 août 1944, la 2e DB et la 4e division d’infanterie américaine combattent dans Paris et le général allemand Dietrich von Choltitz capitule.
- Le 26 août, Charles de Gaulle descend les Champs-Élysées devant une foule immense.
- La vidéo présentée ici a réellement été filmée sur pellicule couleur Kodachrome 16 mm ; elle n’a pas été colorisée numériquement.
Paris après quatre années d’occupation allemande
Lorsque débute la Libération, Paris vit sous occupation allemande depuis juin 1940.
Pendant quatre ans, la capitale a connu la présence militaire allemande, les restrictions, les pénuries, le rationnement, la propagande, les persécutions et les arrestations. La ville que l’on découvre dans ces images de 1944 n’est donc pas simplement en train d’accueillir une armée victorieuse : elle sort d’une longue période d’occupation.
On peut retrouver un autre regard sur cette période dans ces photographies de la France des années 1940 prises par un soldat allemand, qui montrent le pays depuis un point de vue radicalement différent.
À l’été 1944, la situation militaire bascule rapidement. Après le débarquement allié en Normandie du 6 juin et la rupture du front allemand, les forces alliées progressent à travers la France. Dans Paris, les organisations de résistance, les syndicats et différents services publics entrent progressivement en grève.
18 et 19 août 1944 : l’insurrection commence
La chronologie est parfois simplifiée en faisant commencer la Libération de Paris le 19 août.
Le 18 août, le colonel Henri Rol-Tanguy, chef régional des Forces françaises de l’Intérieur, appelle à l’insurrection. Le lendemain, le mouvement prend une ampleur décisive.
Le 19 août 1944, des policiers insurgés occupent la préfecture de police et les affrontements avec les forces allemandes se multiplient. L’Hôtel de Ville passe également sous le contrôle des résistants.
Dans les jours suivants, des centaines de barricades apparaissent dans Paris et sa proche banlieue. Hommes, femmes et parfois enfants participent à leur construction en transportant pavés, matériaux et objets capables de bloquer les rues.
Paris ne reste donc pas simplement dans l’attente des chars alliés : une partie de sa population participe directement au soulèvement.
Parmi les nombreuses figures de la Résistance française, Simone Segouin rappelle également la participation des femmes aux combats de la Libération.
La Nueve atteint l’Hôtel de Ville le 24 août
Le soir du 24 août 1944, les premiers éléments de la 2e division blindée du général Leclerc entrent dans la capitale.
Cette avant-garde est commandée par le capitaine Raymond Dronne. Elle comprend notamment des éléments du génie, trois chars du 501e régiment de chars de combat et des soldats de la 9e compagnie du Régiment de marche du Tchad.
Cette compagnie est connue sous le surnom de La Nueve.
De nombreux hommes qui la composent sont d’anciens républicains espagnols ayant quitté l’Espagne après la victoire de Franco. Ils poursuivent ainsi la lutte contre les régimes fascistes sous uniforme français.
Les véhicules de la colonne portent d’ailleurs des noms qui rappellent la guerre d’Espagne, comme Guadalajara ou Teruel.
Les hommes de Dronne arrivent à l’Hôtel de Ville dans la soirée du 24 août. Le gros de la 2e DB n’entrera dans Paris que le lendemain matin.
Le 25 août, Paris n’est pas encore totalement en fête
Les photographies de foules joyeuses peuvent donner l’impression d’une transition immédiate entre l’occupation et la fête.
La journée du 25 août 1944 reste pourtant une journée de combats.
La 2e DB pénètre dans Paris par le sud et le sud-ouest tandis que la 4e division d’infanterie américaine entre par le sud-est. Les résistants continuent eux aussi à combattre les différents points d’appui allemands.
Certaines positions doivent être réduites une par une.
Le général allemand Dietrich von Choltitz, commandant du Gross-Paris, finit par capituler. La reddition de ses forces marque officiellement la Libération de la capitale.
Paris est libre, mais la guerre est évidemment loin d’être terminée : une grande partie de l’Europe reste encore occupée et il faudra attendre mai 1945 pour la capitulation de l’Allemagne nazie.
« Paris libéré ! »
Le soir du 25 août, Charles de Gaulle arrive à l’Hôtel de Ville.
Il y prononce son célèbre discours célébrant :
« Paris outragé ! Paris brisé ! Paris martyrisé ! mais Paris libéré ! »
Le lendemain, 26 août 1944, il descend les Champs-Élysées depuis l’Arc de Triomphe au milieu d’une foule immense.
C’est cette journée que montre notamment la photographie couleur de Jack Downey présentée plus haut.
On y distingue les Champs-Élysées noirs de monde et des véhicules de la 2e DB avançant dans la foule.
La foule attend Charles de Gaulle devant Notre-Dame de Paris le 26 août 1944. Crédit photo Préfecture de Police de Paris / Musée Carnavalet (CC0 1.0).
La foule attend notamment le général devant Notre-Dame, où il doit assister à une cérémonie.
Même cette journée de célébration n’est pas totalement paisible : des tirs isolés éclatent encore sur le parcours et autour de la cathédrale.
Une foule immense dans les rues de Paris
Les foules constituent l’un des éléments les plus frappants des photographies de la Libération de Paris.
Les Champs-Élysées, les places, les trottoirs et les abords des grands monuments sont envahis par les Parisiens. Drapeaux français, véhicules militaires, brassards FFI et uniformes alliés remplissent soudain un paysage urbain qui, quelques jours auparavant, vivait encore sous occupation allemande.
Ces scènes sont devenues des images emblématiques de la Libération de la France.
Elles ne doivent toutefois pas masquer les morts et les blessés des journées précédentes, ni les règlements de comptes et violences qui ont accompagné la sortie de l’Occupation.
Quelques mois plus tard, d’autres scènes de joie auront lieu ailleurs en Europe, comme le montre cette photographie d’enfants accrochés à un train lors de la Libération en 1945.
Des images réellement tournées en couleur en 1944
La vidéo présentée en tête d’article mérite une précision importante : elle n’a pas été colorisée à partir d’un film noir et blanc.
Sa source est présentée comme un film américain tourné en 16 mm Kodachrome.
Kodak avait commercialisé le Kodachrome dès 1935. À la fin des années 1930 et pendant la Seconde Guerre mondiale, il était donc déjà possible de tourner ou photographier en couleur.
Cela restait cependant beaucoup moins courant que le noir et blanc, notamment pour des raisons de coût, de disponibilité et de traitement des pellicules.
Les couleurs visibles dans ces séquences appartiennent donc à l’enregistrement photographique original.
Évidemment, une numérisation moderne peut modifier légèrement le contraste, la saturation ou la balance des couleurs. Une vieille pellicule peut également avoir évolué avec le temps. Mais nous ne sommes pas ici devant des couleurs entièrement inventées plusieurs décennies après le tournage.
La couleur peut aussi modifier notre perception des archives, comme dans ces portraits colorisés de femmes snipers soviétiques.
La bande sonore n’est en revanche pas celle de 1944
La version diffusée sur YouTube possède une bande sonore moderne ajoutée lors de son édition en 2009.
Il ne faut donc pas interpréter la musique entendue comme le son original des scènes filmées.
Le film couleur et la bande sonore n’ont pas la même origine : les images viennent de l’archive historique, tandis que la musique a été ajoutée bien plus tard pour accompagner leur diffusion.
De vraies photographies couleur de la Libération de Paris
Le cinéma couleur n’était pas le seul moyen de conserver Paris en couleur en août 1944.
La photographie de Jack Downey présentée au début de l’article provient elle aussi d’un véritable support couleur.
Elle a été réalisée le 26 août 1944 pour l’U.S. Office of War Information et la Library of Congress conserve aujourd’hui le fichier issu de la transparence originale.
Elle offre un document particulièrement intéressant parce que les couleurs n’ont pas besoin d’être réinventées.
Les vêtements des spectateurs, les façades, les véhicules, le ciel et les drapeaux nous parviennent directement grâce à la technologie photographique disponible à l’époque.
La photographie en noir et blanc reste très largement dominante dans notre mémoire de la Seconde Guerre mondiale, mais cela ne signifie donc pas que le conflit s’est déroulé dans un monde gris.
Des cinéastes de la Résistance ont filmé les combats au jour le jour
Les images de la Libération de Paris constituent également un chapitre important de l’histoire du cinéma documentaire français.
Entre le 19 et le 26 août 1944, des opérateurs du Comité de libération du cinéma français filment les événements presque au fur et à mesure qu’ils se déroulent.
Ils enregistrent les barricades, les affrontements, la progression des résistants, l’arrivée des soldats et les journées de la Libération.
Certains tournages ont lieu alors que les combats ne sont pas terminés.
Les pellicules sont développées et montées à une vitesse remarquable pour l’époque. Elles donnent naissance au film La Libération de Paris, également connu sous le titre Journal de la Résistance : la Libération de Paris.
Le montage d’environ trente minutes sort dans les cinémas dès le 29 août 1944.
À peine trois jours se sont alors écoulés depuis le défilé de De Gaulle sur les Champs-Élysées.
Sans télévision d’information continue, sans smartphone et avec un délai de mise en ligne légèrement supérieur à zéro seconde, le cinéma réussissait tout de même à montrer aux Parisiens des événements qu’ils venaient de vivre dans leurs propres rues.
L’INA conserve aujourd’hui ce document d’environ 31 minutes, qui permet de voir les événements à travers les images tournées par les cinéastes de la Résistance elle-même.
Pourquoi ces images couleur paraissent-elles si modernes ?
Le noir et blanc fait aujourd’hui partie de notre représentation mentale de la Seconde Guerre mondiale.
Lorsqu’une archive apparaît soudain en couleur, cette distance visuelle disparaît en partie.
Les vêtements retrouvent leurs nuances, les visages prennent une carnation naturelle, les véhicules cessent d’être de simples masses grises et les monuments redeviennent ceux que l’on peut encore voir aujourd’hui.
Les personnes filmées ne semblent alors plus appartenir à un passé abstrait.
Elles marchent, regardent la caméra, sourient et se déplacent dans un Paris parfaitement reconnaissable.
C’est probablement ce qui donne à ces images en couleur de la Libération de Paris en 1944 une telle force : la technologie ne change pas l’histoire, mais elle change radicalement la manière dont notre œil la perçoit.
Sources pour aller plus loin
- Musée de la Libération de Paris — La Libération de Paris
- Musée de la Libération de Paris — Les combats de la Libération de Paris en août 1944
- INA — Journal de la Résistance : la Libération de Paris, film d’archives
- INA — Analyse historique du film La Libération de Paris
- Library of Congress / Wikimedia Commons — photographie couleur de Jack Downey, 26 août 1944
- Musée Carnavalet — La foule devant Notre-Dame le 26 août 1944
Le dôme de Helfaut-Wizernes, construit pour le programme allemand de missiles V2, constitue un autre vestige spectaculaire de la guerre en France

