La Corvette Stingray Racer XP-87 est l’une de ces automobiles qui semblent avoir été dessinées sans demander l’autorisation à leur époque. Créée en 1959 sous la direction de Bill Mitchell, alors patron du design de General Motors, cette voiture extrêmement basse mêlait prototype, concept car et véritable machine de compétition.
Et contrairement à ce que pouvait laisser croire son statut de voiture expérimentale, la Stingray Racer n’était pas seulement destinée aux salons automobiles. Elle a réellement couru, a remporté un championnat SCCA en 1960 et a surtout servi de laboratoire esthétique à la future Corvette Sting Ray C2 lancée en 1963.
La Corvette Stingray Racer XP-87 de 1959 exposée au Petersen Automotive Museum. Crédit photo Flohmann (CC0 1.0).
À retenir
- La Corvette Stingray Racer, également connue sous le code XP-87, a été développée en 1959 sous la direction de Bill Mitchell.
- Elle utilisait le châssis expérimental de la Corvette SS de 1957 et un V8 Chevrolet small-block de 283 pouces cubes, soit environ 4,6 litres.
- Malgré le retrait officiel de GM de la compétition, Bill Mitchell a financé personnellement son engagement en course.
- Pilotée notamment par Dick Thompson, elle a remporté le championnat SCCA C-Modified en 1960.
- Ses lignes ont fortement influencé la Corvette Sting Ray C2 commercialisée à partir de 1963.
- Après sa carrière sportive, elle est devenue voiture d’exposition et a même fait une apparition au cinéma avec Elvis Presley.
La Corvette Stingray Racer XP-87, un projet presque clandestin
L’histoire de la Stingray Racer commence dans un contexte assez particulier. En 1957, l’Automobile Manufacturers Association américaine avait adopté une politique visant à retirer les constructeurs de l’implication directe dans les compétitions automobiles.
General Motors devait donc officiellement rester à l’écart des circuits. Cela n’a manifestement pas suffi à calmer Bill Mitchell.
Devenu responsable du design de GM après Harley Earl, Mitchell souhaitait poursuivre l’expérimentation autour d’une future Corvette beaucoup plus radicale. Plusieurs designers de General Motors, parmi lesquels Peter Brock, Chuck Pohlmann, Larry Shinoda et Tony Lapine, ont participé aux différentes phases de conception du projet.
Le travail a notamment été mené dans des espaces volontairement discrets du département Styling de GM. Le prototype a reçu la désignation interne XP-87.
La voiture ne devait officiellement afficher ni emblème Chevrolet, ni logo Corvette pendant sa carrière sportive. Bill Mitchell l’a donc engagée comme une initiative privée et l’a financée personnellement.
Autrement dit, General Motors ne faisait officiellement pas de course automobile. L’un de ses principaux dirigeants du design avait simplement sa propre voiture de compétition construite autour de composants GM. Une distinction qui devait probablement beaucoup plaire aux juristes.
La Chevrolet Corvette Stingray Racer XP-87, reconnaissable à sa carrosserie extrêmement basse et à ses ailes très marquées. Crédit photo Steve Ginn (CC0 1.0).
Une Corvette SS transformée en Stingray Racer
Sous cette carrosserie spectaculaire se cachait une autre pièce importante de l’histoire de Chevrolet : le châssis expérimental de la Corvette SS de 1957, développée sous l’impulsion de l’ingénieur Zora Arkus-Duntov.
La Stingray Racer conservait notamment son architecture à moteur avant ainsi que plusieurs solutions techniques issues de ce programme.
Son moteur était un Chevrolet small-block V8 de 283 pouces cubes, soit environ 4,6 litres, équipé d’une injection mécanique. La voiture utilisait également une boîte manuelle à quatre rapports.
La carrosserie était réalisée en fibre de verre et a connu plusieurs évolutions pendant sa carrière. Les panneaux ont progressivement été allégés, avec notamment l’utilisation de renforts en balsa sur certaines versions.
Son poids initial tournait autour de 977 kg, une valeur particulièrement faible pour une automobile américaine de cette période.
Son empattement était d’environ 92 pouces, soit 2,34 mètres.
Mais ce qui frappe encore aujourd’hui reste évidemment son dessin : capot interminable, cockpit rejeté très loin vers l’arrière, ailes fortement marquées et ligne de caisse qui semble presque flotter au-dessus des roues.
L’année 1959 était d’ailleurs particulièrement généreuse en études automobiles extravagantes chez General Motors. La Cadillac Cyclone, autre concept car de 1959, poussait encore plus loin l’inspiration aéronautique avec ses lignes de fusée, son toit transparent et ses dispositifs radar.
La Stingray Racer a réellement couru… et gagné
La Corvette Stingray Racer a effectué ses débuts en compétition le 18 avril 1959 au Marlboro Motor Raceway, dans le Maryland.
Au volant se trouvait Dick Thompson, médecin-dentiste de profession mais pilote particulièrement expérimenté, surnommé « The Flying Dentist ».
Pour sa première course, la XP-87 a terminé quatrième au classement général.
La voiture n’était pourtant pas parfaite. Son aérodynamique spectaculaire produisait notamment une importante portance à haute vitesse, soulevant l’avant plutôt que de le plaquer au sol. Un comportement qui devait fournir quelques solides raisons de tenir fermement le volant.
Les ingénieurs et mécaniciens ont progressivement modifié la carrosserie, l’assiette et plusieurs éléments mécaniques afin d’améliorer son comportement.
Ces efforts ont payé : avec Dick Thompson, la Stingray Racer a remporté le championnat national SCCA en catégorie C-Modified en 1960.
Elle n’était donc absolument pas une simple maquette roulante destinée aux photographes.
La Chevrolet Corvette Stingray Racer XP-87 de 1959. Crédit photo Charles (CC BY 2.0).
Une silhouette qui annonçait déjà la Corvette Sting Ray C2
Après la saison 1960, Bill Mitchell a retiré la Stingray Racer de la compétition. Elle a alors commencé une seconde carrière, cette fois comme voiture d’exposition et laboratoire stylistique.
Elle a notamment reçu un siège passager et plusieurs modifications mécaniques.
Mais son héritage le plus important se trouve ailleurs : une partie essentielle de son vocabulaire stylistique a été reprise sur la deuxième génération de Corvette.
La Corvette C2, commercialisée à partir de 1963, adopte ainsi une silhouette beaucoup plus agressive que la première génération. Capot très allongé, ailes marquées, ligne de caisse et traitement de l’arrière rappellent clairement la XP-87.
Même le nom survit.
La voiture expérimentale portait l’appellation Stingray, en un seul mot, tandis que la Corvette C2 a été commercialisée sous le nom Sting Ray, en deux mots.
Quelques années avant la C2, la Stingray Racer avait donc déjà montré au public une bonne partie du futur visage de la Corvette.
Cette recherche stylistique n’était pas isolée chez General Motors. À la même époque, la Firebird III expérimentait elle aussi une vision radicalement futuriste de l’automobile américaine, avec une silhouette largement inspirée de l’aviation.
Vue de profil de la Corvette Stingray Racer XP-87 de 1959, dont les lignes annoncent plusieurs éléments stylistiques de la future Corvette C2. Crédit photo James Emery (CC BY 2.0).
D’une voiture de course à une vedette de cinéma
Une fois sa carrière sportive terminée, la Corvette Stingray Racer a continué à évoluer.
Elle a notamment été repeinte et transformée en voiture d’exposition, puis a rejoint la culture populaire américaine.
La voiture apparaît dans le film Clambake, sorti en 1967 avec Elvis Presley.
Elle rejoint ainsi la petite famille des concept-cars américains dont la célébrité a largement dépassé les salons automobiles. Quelques années auparavant, la Lincoln Futura avait connu une destinée encore plus spectaculaire en devenant la Batmobile de la série télévisée des années 1960.
Le National Corvette Museum cite aujourd’hui la Stingray Racer parmi les Corvette ayant marqué la culture populaire.
Ce parcours est assez inhabituel : peu de voitures expérimentales peuvent revendiquer à la fois une carrière de compétition victorieuse, une influence directe sur un modèle de série et un passage par Hollywood.
La Stingray Racer dans Gran Turismo
La Corvette Stingray Racer a également trouvé une seconde vie dans les jeux vidéo. Polyphony Digital l’a intégrée à Gran Turismo Sport en septembre 2019 sous le nom Chevrolet Corvette StingRay Racer Concept ’59, dans la catégorie Gr.X.
Elle figure aussi dans Gran Turismo 7, où elle peut être pilotée virtuellement plus de soixante ans après ses débuts en compétition.
Une manière assez élégante de prolonger la carrière d’une voiture qui n’a décidément jamais été seulement un prototype de salon.
La Corvette Stingray Racer existe toujours
La XP-87 n’a pas disparu après avoir rempli les vitrines des salons automobiles.
Elle a rejoint la GM Heritage Collection, qui conserve de nombreux véhicules historiques et prototypes de General Motors.
La Stingray Racer continue ponctuellement d’être présentée lors d’expositions et d’événements consacrés à l’histoire de Chevrolet et de la Corvette.
Plus de six décennies après sa création, cette automobile expérimentale reste donc visible dans un état proche de celui qui a construit sa réputation.
La Stingray Racer en vidéo
La Corvette Stingray Racer n’est pas seulement spectaculaire à l’arrêt. Cette vidéo permet de la voir évoluer et d’entendre la sonorité (que j’aime beaucoup) de son V8 Chevrolet.
Un concept car qui était aussi une vraie voiture de course
La Corvette Stingray Racer mérite finalement assez mal l’étiquette simpliste de « concept car ».
Elle a certes servi à expérimenter un nouveau langage stylistique, mais elle a également été développée sur un véritable châssis de compétition, engagée sur circuit, constamment modifiée et poussée jusqu’à un titre national.
Son histoire illustre assez bien la période particulièrement inventive que traversait l’industrie automobile à la fin des années 1950.
L’expérimentation prenait d’ailleurs des directions très différentes selon les constructeurs. En France, la Panhard Dynavia misait dès la fin des années 1940 sur une carrosserie extrêmement aérodynamique et un faible poids afin de réduire la consommation.
La XP-87 suivait une philosophie autrement plus américaine : moteur V8, carrosserie spectaculaire et circuits automobiles. Elle n’a peut-être pas été la plus discrète des études de style de son époque, mais la discrétion n’était manifestement pas inscrite au cahier des charges.
Sources pour aller plus loin
- Car and Driver — Chevrolet Corvette Stingray Concept History
- Car and Driver — The Struggle over the Sting Ray
- National Corvette Museum — Pop Culture and Corvette
- National Corvette Museum — Pop Culture and Corvette exhibition



