À Sion, dans le Valais suisse, une grosse tour ronde porte un nom qui semble annoncer tout le programme : la Tour des Sorciers. Elle a servi de prison, conserve les traces d’un ancien dispositif de torture et se dresse dans une région où certaines des premières grandes chasses aux sorciers d’Europe ont fait entre 100 et 200 victimes dès 1428. Avec un tel curriculum vitae, on imagine assez facilement quelques silhouettes inquiétantes derrière les barreaux.
Il y a pourtant un petit problème dans cette belle histoire noire : rien ne permet aujourd’hui d’affirmer que des personnes accusées de sorcellerie ont réellement été enfermées ou torturées dans cette tour précise. Même son nom de « Tour des Sorciers » semble être beaucoup plus récent que les grands procès valaisans. La légende a donc peut-être légèrement arrangé les archives… mais les cachots, la prison et l’estrapade, eux, ne sont malheureusement pas légendaires.
La Tour des Sorciers de Sion, l’un des principaux vestiges des anciennes fortifications de la ville. Crédit photo Tiia Monto (CC BY-SA 4.0).
À retenir
- La Tour des Sorciers de Sion, appelée Hexenturm en allemand, est une ancienne tour défensive intégrée aux remparts de la ville au XIVe siècle.
- Elle porte initialement le nom de Tour Ronde.
- La tour est progressivement transformée en prison à partir du XVIe siècle, puis profondément réaménagée en 1753.
- Une salle de justice et de torture y conserve encore les traces d’un dispositif d’estrapade.
- Le Valais connaît dès 1428 l’une des premières grandes vagues européennes de poursuites pour sorcellerie, avec environ 100 à 200 victimes selon l’État du Valais.
- En revanche, aucune preuve historique connue ne démontre que des personnes accusées de sorcellerie ont effectivement été détenues dans la Tour des Sorciers.
- Le nom actuel semble s’être imposé seulement au XIXe siècle, plusieurs siècles après le début des persécutions.
- La tour est aujourd’hui un bien culturel suisse d’importance régionale et son intérieur se découvre notamment lors de visites guidées organisées par Sion Tourisme.
La Tour des Sorciers, vestige des remparts médiévaux de Sion
Avant d’accueillir prisonniers, juges et histoires de sorcières, la tour a une mission beaucoup plus classique : empêcher les visiteurs indésirables d’entrer dans Sion avec une armée.
La grande enceinte médiévale de la ville est mise en place entre la fin du XIIIe et le début du XIVe siècle. La tour vient ensuite renforcer son angle nord-ouest.
Elle est alors connue sous le nom de Tour Ronde.
À l’origine, elle comporte trois niveaux défensifs percés d’archères et un sommet crénelé avec un toit plat. Particularité intéressante : le côté tourné vers l’intérieur de la ville reste ouvert.
Ce détail n’est pas un oubli du maçon.
Si un ennemi parvient à franchir les remparts et à prendre la tour, il ne peut pas facilement la transformer en petite forteresse contre les défenseurs de Sion.
Devant les murailles se trouve également un impressionnant fossé. Les études archéologiques indiquent environ :
- 12 mètres de largeur ;
- 3,5 mètres de profondeur ;
- et environ 7,5 mètres entre le fossé et le pied du mur.
En période calme, certaines parties du fossé peuvent servir aux cultures. Quand la situation devient moins champêtre, le dispositif retrouve évidemment son rôle défensif.
Aujourd’hui, presque toute cette enceinte a disparu. La Tour des Sorciers, une petite tour sous le rocher de Valère et quelques fragments de mur permettent encore d’imaginer la ville lorsqu’elle se trouvait enfermée derrière ses fortifications.
La Tour des Sorciers intégrée à la vieille ville de Sion, en Suisse. Crédit photo Tiia Monto (CC BY-SA 4.0).
D’une tour de défense à une prison
À partir du XVIe siècle, les archers deviennent manifestement moins utiles que les geôliers.
La Tour Ronde est progressivement transformée en prison. Une toiture est ajoutée et différentes pièces sont aménagées pour accueillir des détenus.
Le changement le plus important intervient en 1753.
La prison est alors profondément réorganisée avec une tourelle d’escalier, une annexe, de nouveaux couloirs et plusieurs cachots.
Une salle de justice et de torture complète l’ensemble.
La transformation rappelle d’autres forteresses dont la fonction défensive a progressivement laissé place à l’enfermement. En Suisse, le château de Chillon a lui aussi conservé le souvenir de prisonniers enfermés derrière d’impressionnants murs médiévaux. Plus au sud, le château d’If est même devenu presque plus célèbre comme prison que comme forteresse.
À Sion, les cellules sont nettement moins romanesques que celle d’Edmond Dantès : les prisonniers de la Tour des Sorciers, eux, ont réellement existé.
La Tour des Sorciers photographiée en 1902, alors que les anciens remparts de Sion ont déjà largement disparu. Photographie de Max van Berchem / Bibliothèque nationale suisse (domaine public).
Pourquoi l’appelle-t-on la Tour des Sorciers ?
C’est ici que les choses deviennent plus brumeuses.
La tour médiévale est longtemps connue comme la Tour Ronde. Le nom « Tour des Sorciers » semble apparaître seulement au début du XIXe siècle avant de s’imposer progressivement.
Or les premières grandes chasses aux sorciers du Valais commencent près de quatre siècles plus tôt.
Le surnom semble donc être né de la mémoire collective : une vieille prison, une salle de torture et une région profondément marquée par les procès de sorcellerie formaient probablement un cocktail beaucoup trop tentant pour laisser la pauvre Tour Ronde conserver un nom aussi administratif.
Et il faut reconnaître que :
« Tour Ronde avec anciens cachots »
vend légèrement moins de grimoires que :
« Tour des Sorciers ».
Cette façon d’accrocher une légende à des pierres beaucoup plus anciennes est loin d’être unique. Au Pays basque, le dolmen de Sorginetxe est devenu la « maison des sorcières » alors qu’il a été construit des millénaires avant les récits de sorginak qui entourent aujourd’hui le monument.
Dans les deux cas, l’histoire réelle fournit les pierres et l’imaginaire se charge volontiers de meubler.
A-t-on réellement emprisonné des sorciers dans cette tour ?
C’est probablement la question que tout le monde se pose.
La réponse est moins spectaculaire qu’un balai traversant la fenêtre :
on ne le sait pas.
Une documentation associée à une visite historique de la Tour des Sorciers précise qu’aucune preuve ne permet d’affirmer que des personnes accusées de sorcellerie ont effectivement été emprisonnées ou torturées dans ce bâtiment précis.
Cela ne signifie pas que l’histoire est entièrement inventée.
Trois éléments sont parfaitement réels :
- la tour a servi de prison ;
- elle possède une ancienne salle de torture ;
- le Valais a réellement connu des procès de sorcellerie particulièrement anciens et violents.
Mais réunir ces trois faits pour conclure automatiquement que des sorciers, vêtus de pantalon de peau humaine, ont occupé les cachots serait aller un peu plus vite que les archives.
La meilleure formulation est donc également la plus étrange :
la Tour des Sorciers est une vraie prison avec de vrais instruments de torture dans une région de vraies chasses aux sorciers… mais ses sorciers restent à prouver.
Le Valais au cœur des premières grandes chasses aux sorciers
La légende de la tour n’est pas née au hasard.
En 1428, le Valais connaît l’une des toutes premières grandes vagues de persécution collective pour sorcellerie documentées en Europe occidentale.
L’État du Valais estime cette première chasse à environ :
100 à 200 victimes.
À Loèche, un statut adopté cette même année réglemente notamment les conditions permettant de recourir à la torture.
Les accusations prennent une forme que l’Europe va malheureusement apprendre à bien connaître : maléfices, bétail malade, récoltes détruites, pacte avec le diable, déplacements surnaturels et participation à des assemblées nocturnes.
Le chroniqueur lucernois Hans Fründ décrit même une vaste conspiration de sorciers et sorcières.
Un détail casse toutefois l’image traditionnelle de la vieille femme au chapeau pointu : les premières poursuites valaisannes concernent également énormément d’hommes. Dans cette première phase de la chasse, « sorciers » n’est donc certainement pas seulement une commodité grammaticale.
Des siècles plus tard, d’autres villes européennes cherchent aujourd’hui à rappeler les personnes condamnées derrière ces accusations. À Bratislava, une mystérieuse fille entourée de corbeaux commémore ainsi la mémoire des victimes des procès de sorcellerie.
Agnès Crittin, une véritable accusée de sorcellerie en Valais
Pour quitter un instant la légende et rencontrer une personne bien réelle, il suffit d’ouvrir les archives valaisannes.
En 1457, Agnès Crittin, habitante du val de Bagnes, est poursuivie pour sorcellerie.
Son procès est documenté dans un cahier manuscrit de 32 pages aujourd’hui conservé aux Archives historiques de l’abbaye de Saint-Maurice.
Et son histoire montre précisément pourquoi il faut distinguer les procès valaisans de la Tour des Sorciers de Sion : l’affaire Agnès Crittin se déroule au Châble, dans le val de Bagnes, et non dans cette tour.
Agnès a été dénoncée par plusieurs personnes déjà impliquées dans d’autres procédures.
Après les interrogatoires viennent les séances de torture.
Elle subit notamment l’estrapade à plusieurs reprises avant de livrer des aveux remplis de tout ce que les juges de l’époque semblent attendre : pacte démoniaque, homme noir, réunions nocturnes et déplacements surnaturels.
Elle se rétracte ensuite, avant de subir de nouveaux interrogatoires.
Quand la torture écrit une partie de la réponse avant même que la question soit posée, les aveux deviennent évidemment une source historique très particulière.
Première page d’un acte du procès pour sorcellerie d’Agnès Crittin en 1457, conservé aux Archives historiques de l’abbaye de Saint-Maurice. Document rédigé par Guillelmus Bagniodi / Archives historiques de l’abbaye de Saint-Maurice (domaine public).
L’estrapade, le sinistre vestige de l’ancienne prison
La partie la moins légendaire de la Tour des Sorciers est aussi l’une des plus sinistres.
Dans l’ancienne salle de justice subsistent des traces du dispositif utilisé pour pratiquer l’estrapade.
Le principe est d’une simplicité assez atroce.
Les mains du prisonnier sont attachées derrière son dos. Une corde fixée aux poignets passe dans une poulie et permet de soulever le corps.
Le poids du détenu tire alors ses bras vers le haut et vers l’arrière, imposant une contrainte extrême aux épaules.
Selon les variantes, la victime peut également être laissée retomber brutalement avant que la corde ne stoppe sa chute.
Autrement dit, ce n’est vraiment pas le genre de balançoire que l’on installe au fond du jardin.
Sion Tourisme mentionne toujours les traces de ce matériel d’estrapade parmi les éléments visibles dans la salle de justice.
Et contrairement aux prétendues sorcières détenues dans la tour, la présence de cet équipement n’a rien d’une légende.
Poulie associée au mécanisme de l’estrapade dans la Tour des Sorciers de Sion. Crédit photo Sophiedidacressources (CC BY-SA 4.0).
Une tour où les sorciers ont finalement fait leur retour
L’histoire possède parfois un sens de l’humour assez particulier.
Pendant des siècles, on ne sait pas vraiment si un seul sorcier a franchi la porte de la tour.
Aujourd’hui, Sion Tourisme y fait entrer des sorciers parfaitement assumés.
La Tour des Sorciers sert notamment de cadre à des animations pour enfants sur le thème de la magie. Parmi les activités proposées figurent des anniversaires où apparaissent sorcières, grimoires et même un scénario inspiré de Harry Potter dans lequel il faut partir à la recherche d’horcruxes.
Les cachots ont donc connu une reconversion assez spectaculaire.
On est passé de :
« avouez vos crimes sous la question »
à :
« trouvez les horcruxes avant le goûter ».
L’évolution est plutôt encourageante.
Et la légende de la Tour des Sorciers continue ainsi à vivre sans avoir besoin de transformer les victimes historiques en attractions de foire.
La Tour des Sorciers de Sion aujourd’hui. Crédit photo Olivier62Bapst (CC BY-SA 4.0).
La Tour des Sorciers aujourd’hui
La tour a échappé à la disparition de la plus grande partie des remparts de Sion et reste aujourd’hui l’un des principaux témoins de l’ancienne enceinte médiévale.
Elle figure dans l’inventaire suisse des biens culturels sous le numéro PBC 7078 comme bien culturel d’importance régionale.
De l’extérieur, son aspect trapu, ses petites ouvertures et ses murs épais donnent toujours une impression beaucoup moins accueillante qu’un chalet valaisan avec géraniums.
L’intérieur n’est toutefois pas un musée ouvert librement toute la journée.
Sion Tourisme inclut la Tour des Sorciers parmi les monuments qui peuvent être découverts lors de certaines visites guidées de la vieille ville, organisées sur demande et selon disponibilité.
C’est probablement la meilleure façon de découvrir les salles intérieures, les anciennes cellules et les traces de la salle de justice.
Comment voir la Tour des Sorciers à Sion ?
La tour se trouve dans la vieille ville de Sion, à proximité immédiate du centre historique.
Adresse : Rue de la Tour, 1950 Sion, Suisse.
Coordonnées GPS : 46°14′05.6″ N, 7°21′27.4″ E , soit environ : 46.2349, 7.3576. Voici la position sur Google Maps:
Pour visiter l’intérieur, mieux vaut consulter les offres actuelles de l’Office du tourisme :
Visites guidées de la vieille ville de Sion.
Et après tous ces cachots, bûchers, diables et instruments de torture, le Valais peut heureusement proposer quelque chose de sensiblement plus doux : ses étonnants moutons à nez noir.
Enfin, doux…
Avec leur visage entièrement noir, ils arrivent encore à avoir un petit côté créature invoquée dans la montagne.
Une légende plus intéressante que la légende
La Tour des Sorciers de Sion aurait pu se contenter d’une histoire toute faite : au Moyen Âge, on y enferme des sorcières, on les torture et la tour en garde le nom.
C’est simple, sinistre et probablement trop beau pour être vrai.
La réalité est plus subtile.
La tour a réellement protégé les remparts de Sion. Elle est réellement devenue une prison. Des cachots et une salle de torture ont réellement existé. L’estrapade y a laissé des traces. Et pendant ce temps, le Valais est réellement devenu l’un des premiers grands foyers européens des poursuites pour sorcellerie.
Ce qui manque, c’est simplement le lien permettant de placer avec certitude les accusés de ces procès derrière ces murs précis.
Le nom de Tour des Sorciers semble même avoir pris son essor plusieurs siècles après les premières persécutions.
La vieille Tour Ronde a donc probablement reçu, avec le temps, une histoire taillée sur mesure pour elle.
Elle n’est pas la seule vieille pierre à avoir hérité tardivement de pouvoirs surnaturels.
Et finalement, c’est peut-être mieux ainsi : la légende reste libre de hanter la tour, tandis que l’histoire permet de se souvenir de ceux et celles pour qui les accusations de sorcellerie n’avaient absolument rien d’un conte.
Sources pour aller plus loin
- Sion Tourisme — histoire de la Tour des Sorciers, prison et estrapade
- Sion Tourisme — visites guidées de la vieille ville et accès à la Tour des Sorciers
- État du Valais — histoire de la justice et grande chasse aux sorcières de 1428
- Valais-Wallis Time Machine — reconstitution et histoire des remparts médiévaux de Sion
- État du Valais — rapport archéologique sur les remparts, le fossé et la Tour des Sorciers
- Christine Payot — Agnès Crittin, une paroissienne de Bagnes accusée de sorcellerie au XVe siècle
- Wikimedia Commons — Tour des Sorciers, coordonnées, patrimoine et photographies
- Wikimedia Commons — documents historiques sur les chasses aux sorciers du Valais
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