Aller au contenu

Le cavalier de bronze et la pierre de tonnerre

Sur la place du Sénat à Saint-Pétersbourg se dresse l’un des monuments les plus célèbres de Russie : une statue équestre de Pierre le Grand réalisée sous la direction du sculpteur français Étienne-Maurice Falconet. Mais sous le cheval et son cavalier se trouve une autre prouesse : l’immense Pierre de Tonnerre, un bloc de granite transporté sur plusieurs kilomètres au XVIIIe siècle presque uniquement à force de bras.

Le rocher était si massif que son déplacement reste cité par le Guinness World Records comme celui de la plus grosse pierre transportée par la seule force humaine. Et les recherches géologiques modernes ont encore ajouté quelques surprises à son histoire : le bloc d’origine aurait pesé autour de 1 750 tonnes, son granite s’est formé il y a près de 1,6 milliard d’années et le piédestal visible aujourd’hui n’est finalement plus un monolithe unique.

Le Cavalier de bronze et la Pierre du Tonnerre sous un ciel orageux à Saint-Pétersbourg
Le Cavalier de bronze et la Pierre du Tonnerre sous un ciel orageux à Saint-Pétersbourg. Crédit photo Anton Karmanov (domaine public).

À retenir

  • Le monument à Pierre le Grand a été commandé par Catherine II et inauguré en 1782.
  • Son surnom de « Cavalier de bronze » s’est imposé après le célèbre poème d’Alexandre Pouchkine écrit en 1833.
  • Le piédestal provient de la Pierre de Tonnerre, un énorme bloc de granite découvert près de Lakhta.
  • Les estimations anciennes lui attribuaient environ 1 500 tonnes ; une reconstruction géologique récente évalue le bloc initial à environ 1 755 tonnes.
  • Le transport terrestre a suivi une voie spécialement aménagée d’environ 7,85 km, avec un système de sphères métalliques destiné à réduire les frottements.
  • Les recherches géologiques ont montré que le piédestal actuel est constitué de quatre grands blocs issus de la Pierre de Tonnerre, et non d’un monolithe resté intact.

Le Cavalier de bronze, monument à Pierre le Grand

Catherine II a commandé cette statue monumentale quelques années après son accession au trône. Elle avait renversé son époux Pierre III lors du coup d’État de 1762 ; celui-ci est mort huit jours plus tard alors qu’il était détenu, dans des circonstances qui restent controversées. Contrairement à ce que l’on peut lire parfois, aucune preuve concluante ne démontre que Catherine II ait personnellement ordonné son assassinat.

Le monument permettait en revanche d’associer très explicitement son règne à l’héritage de Pierre Ier. L’inscription portée sur le socle est d’ailleurs sans grande ambiguïté : « À Pierre Ier, Catherine II », en russe et en latin.

Le projet a été confié au Français Étienne-Maurice Falconet, arrivé à Saint-Pétersbourg en 1766. Il n’a pourtant pas travaillé seul. Sa jeune élève Marie-Anne Collot a notamment modelé le visage de Pierre le Grand, à partir de portraits et du masque mortuaire du souverain.

Cette participation féminine est longtemps restée beaucoup moins connue que le nom de Falconet. Collot n’avait qu’une vingtaine d’années lorsqu’elle a participé à l’un des monuments les plus emblématiques de Saint-Pétersbourg.

Le Cavalier de bronze de Pierre le Grand sur la Pierre de Tonnerre à Saint-Pétersbourg


Le Cavalier de bronze de Pierre le Grand sur son immense piédestal de granite à Saint-Pétersbourg. Crédit photo Alexxx1979 (CC BY-SA 4.0).

Le monument a été inauguré en 1782. Son nom actuel est pourtant postérieur : c’est le poème Le Cavalier de bronze, écrit par Alexandre Pouchkine en 1833, qui a durablement imposé ce surnom.

Les monuments impériaux connaissent parfois des histoires tout aussi mouvementées. À Budapest, la statue de l’impératrice Sissi a ainsi été déplacée, démontée puis réinstallée au fil des bouleversements politiques.

La Pierre du Tonnerre pesait probablement près de 1 800 tonnes

Aussi remarquable soit la sculpture, le véritable morceau de bravoure technique se trouve sous ses sabots.

Le gigantesque bloc a été découvert près de Konnaya Lakhta, au nord-ouest de Saint-Pétersbourg. La tradition raconte qu’un éclair aurait autrefois fendu le rocher, d’où son nom de Pierre de Tonnerre, ou Thunder Stone.

Les chiffres traditionnellement cités donnent des dimensions initiales proches de 14 m de long, 7 m de large et 9 m de haut, pour environ 1 500 tonnes. C’est encore cette estimation que retient le Guinness World Records.

Une étude géologique publiée en 2021 est toutefois allée beaucoup plus loin. À partir de la structure des différents morceaux du piédestal, les chercheurs ont reconstruit en trois dimensions le bloc original. Ils estiment son volume initial à environ 675 m³, correspondant à quelque 1 755 tonnes de granite.

Autrement dit, Catherine II n’avait pas commandé un petit caillou décoratif.

D’autres pierres ont elles aussi acquis une place singulière dans l’histoire, comme la mystérieuse pierre verte de Hattusa, même si son transport n’a rien de comparable avec l’exploit réalisé ici.

Le Cavalier de bronze illuminé de nuit à Saint-Pétersbourg
Le Cavalier de bronze illuminé de nuit à Saint-Pétersbourg. Crédit photo thisisbossi (CC BY-SA 2.0).

Comment déplacer la Pierre de Tonnerre au XVIIIe siècle ?

Le bloc était partiellement enfoui dans un terrain marécageux. Le sortir de terre constituait déjà un chantier majeur ; l’emmener jusqu’au golfe de Finlande relevait d’un problème d’ingénierie autrement plus sérieux.

L’opération a été confiée à Marinos Carburis, officier grec de l’armée russe et ingénieur de formation.

Une route spécialement préparée de quelque 7,85 km a été aménagée. Le principal déplacement a été effectué pendant la saison froide, entre novembre 1769 et mars 1770, lorsque le sol gelé facilitait la progression de l’ensemble.

Pour réduire les frottements, l’équipe a utilisé un traîneau métallique reposant sur de grosses sphères métalliques circulant dans des rails rainurés. Le dispositif évoque fortement le fonctionnement d’un roulement à billes moderne, sans qu’il soit nécessaire de prétendre qu’il s’agissait déjà exactement du mécanisme industriel qui apparaîtra plus tard.

Guinness évoque environ 400 hommes et neuf mois de travail pour le déplacement, sans recours à des animaux de trait ou à une machine motorisée.

Transport de la Pierre de Tonnerre vers Saint-Pétersbourg au XVIIIe siècle


Transport de la Pierre de Tonnerre en présence de Catherine II, vers 1770, gravure d’I.F. Schley d’après un dessin de Yury Felten. Wikimedia Commons (domaine public).

Le 27 mars 1770, le rocher a atteint un quai spécialement construit sur le golfe de Finlande. Au début du mois d’août, il a été embarqué sur un navire conçu pour cette opération, puis transporté par mer jusqu’à Saint-Pétersbourg.

La Pierre de Tonnerre est arrivée au quai Saint-Isaac le 26 septembre 1770.

Le piédestal actuel n’est plus vraiment un monolithe

L’histoire réserve ici une surprise supplémentaire.

Le gigantesque piédestal est régulièrement décrit comme la Pierre de Tonnerre elle-même, toujours présentée sous la forme d’un unique bloc. Une étude minéralogique détaillée menée avec le musée de la Sculpture urbaine de Saint-Pétersbourg a pourtant montré que le socle visible aujourd’hui est constitué de quatre grands blocs de granite, auxquels s’ajoute un petit élément supplémentaire.

Les chercheurs ont comparé les orientations de la structure du granite, les veines de pegmatite et différents repères minéralogiques afin de reconstituer la disposition originale des morceaux.

Le résultat est assez spectaculaire : le piédestal actuel représente seulement environ un tiers du volume de la Pierre de Tonnerre originale.

Une bonne partie du bloc a donc disparu pendant sa transformation en socle, et les morceaux conservés ont été travaillés puis assemblés de manière à donner l’impression d’un seul rocher.

Piédestal de la Pierre de Tonnerre sous le Cavalier de bronze
Vue du monument et de son imposant piédestal de granite. Crédit photo stan0207/DepositPhotos.

Un granite vieux de près de 1,6 milliard d’années

Les analyses ont même permis de remonter beaucoup plus loin dans le temps.

Une étude publiée en 2024 a daté des cristaux de zircon présents dans le granite par la méthode uranium-plomb. Résultat : la roche s’est formée il y a environ 1 595 millions d’années.

Son origine géologique précise reste cependant difficile à déterminer. Les chercheurs n’ont pas encore identifié dans les massifs granitiques voisins une roche exactement du même âge permettant de désigner avec certitude la source originelle du bloc.

De quoi relativiser les quelques années nécessaires pour déplacer le rocher : à son échelle géologique, le chantier de Catherine II a été plutôt expéditif.

Le Cavalier de bronze et la Pierre de Tonnerre à Saint-Pétersbourg
Le Cavalier de bronze, monument à Pierre le Grand sur la place du Sénat à Saint-Pétersbourg. Crédit photo adandr/DepositPhotos.

Le trou laissé par la Pierre de Tonnerre existe toujours

L’extraction du rocher a laissé dans le sol une immense excavation. Avec le temps, celle-ci s’est remplie d’eau et est devenue le Petrovsky Pond, ou étang Petrovsky.

L’administration des espaces naturels protégés de Saint-Pétersbourg indique que la fosse atteignait environ 51 mètres dans ses principales dimensions et plus de quatre mètres de profondeur, avec des zones descendant jusqu’à environ 5,5 mètres.

Le bassin constitue donc encore aujourd’hui une sorte de négatif du rocher qui soutient la statue de Pierre le Grand plusieurs kilomètres plus loin.

Étang Petrovsky formé dans le trou laissé par la Pierre de Tonnerre
L’étang Petrovsky occupe aujourd’hui l’excavation laissée par l’extraction de la Pierre de Tonnerre. Crédit photo Victor Gleim (CC BY-SA 4.0).

Entre sculpture, ingénierie et géologie, le Cavalier de bronze raconte donc plusieurs histoires à la fois. La statue célèbre Pierre le Grand, son socle témoigne d’un extraordinaire chantier du XVIIIe siècle et la roche elle-même nous ramène près de 1,6 milliard d’années en arrière.

Pour rester en Russie mais changer radicalement d’époque et de registre, découvrez aussi le gigantesque dragon Zmei Gorynich crachant réellement du feu. Quant à la dynastie impériale, elle apparaît sous un visage beaucoup plus mondain dans les images colorisées du dernier grand bal des Romanov en 1903.

Sources pour aller plus loin

Partager/Envoyer à une IA pour résumer :

4 commentaires sur “Le cavalier de bronze et la pierre de tonnerre”

  1. « le cheval piétine un serpent symbolisant le mal et la trahison » Pierre le grand piétine l’acte de Catherine pour mieux le faire disparaitre, tout un symbole ^^

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *