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Le clocher du lac de Resia en Italie

Au milieu d’un lac alpin du nord de l’Italie, un clocher médiéval semble avoir été oublié par une montée des eaux. Ce n’est pourtant ni un décor de cinéma ni le résultat d’une catastrophe naturelle : le clocher du lac de Resia, dans le Haut-Adige, est le dernier grand témoin visible de l’ancien village de Graun, ou Curon, englouti en 1950 lors de la création d’un vaste réservoir hydroélectrique.

Derrière cette image devenue une carte postale du Tyrol du Sud se cache une histoire beaucoup moins paisible. Des maisons ont été détruites, des centaines d’hectares de terres agricoles ont disparu et les habitants ont tenté jusqu’à Rome d’empêcher la mise en eau. Seul le clocher roman de l’ancienne église Sainte-Catherine, datant de 1357, a été préservé. Plus de sept siècles après sa construction, il émerge toujours du Lago di Resia comme si quelqu’un avait oublié de terminer le déménagement.

Clocher du lac de Resia émergeant de l’eau à Curon en Italie
Le clocher de l’ancien village de Graun émerge des eaux du lac de Resia, avec les montagnes du Tyrol du Sud en arrière-plan. Crédit photo Noclador (CC BY-SA 4.0).

À retenir

  • Le lac de Resia, ou Lago di Resia en italien et Reschensee en allemand, se trouve dans le Haut-Adige, au nord de l’Italie.
  • Le clocher roman de l’ancienne église Sainte-Catherine date de 1357.
  • L’ancien village de Graun, aujourd’hui Curon Venosta, a été englouti lors de la création du réservoir hydroélectrique en 1950.
  • 163 maisons ont été détruites ou submergées et environ 523 hectares de terres cultivées ont disparu sous l’eau.
  • Le clocher a été volontairement conservé en raison de sa valeur patrimoniale.
  • Ses cloches ont été retirées avant la mise en eau, mais une légende raconte qu’on peut encore les entendre sonner certains jours.

Pourquoi un clocher sort-il du lac de Resia ?

Le lac de Resia se trouve dans la haute vallée de Venosta, à proximité du col de Resia et du point de rencontre entre l’Italie, l’Autriche et la Suisse. Le plan d’eau est installé à environ 1 498 mètres d’altitude.

Aujourd’hui, il couvre environ 6,6 km² et contient quelque 120 millions de mètres cubes d’eau. Il constitue le plus grand réservoir artificiel du Haut-Adige.

Mais ce paysage n’a pas toujours ressemblé à cela.

La vallée comptait autrefois plusieurs plans d’eau distincts et le village agricole de Graun occupait une partie des terres aujourd’hui submergées. Avec le développement de l’hydroélectricité au XXe siècle, un projet beaucoup plus ambitieux a prévu de relever fortement le niveau de l’eau afin de créer un grand réservoir destiné à alimenter les centrales électriques de la région.

La digue de San Valentino alla Muta, qui participe au système, mesure environ 31 mètres de haut et 467 mètres de long. L’eau est ensuite acheminée par une galerie de plusieurs kilomètres vers la centrale hydroélectrique de Glorenza.

Pour produire cette électricité, il fallait cependant faire disparaître une partie de la vallée.

Curon, le village englouti pour produire de l’électricité

Graun est le nom allemand du village ; Curon est son nom italien. Aujourd’hui, la commune porte les noms de Graun im Vinschgau / Curon Venosta selon la langue utilisée.

Lorsque le projet hydroélectrique a pris sa forme définitive, la population locale a découvert que la hausse du niveau serait beaucoup plus importante que ce qui avait été envisagé initialement.

Les maisons situées dans la zone destinée à être noyée ont été évacuées puis détruites. Selon la province autonome de Bolzano, 163 maisons ont été dynamitées ou submergées et 523 hectares de terres cultivées ont disparu.

Une grande partie du village voisin de Resia a également été touchée.

Certains habitants ont quitté définitivement la région. D’autres ont vécu provisoirement dans des baraquements avant que de nouvelles habitations soient construites plus haut sur le versant.

Clocher de l’ancien village englouti de Graun dans le lac de Resia


Le clocher solitaire de l’ancien Graun constitue aujourd’hui le principal témoin visible du village disparu sous le lac de Resia. Crédit photo Roberto Ferrari (CC BY-SA 2.0).

Cette histoire rappelle celle de Fabbriche di Careggine, autre village italien englouti sous un lac artificiel. Il existe toutefois une différence spectaculaire : en Toscane, rien ne dépasse généralement des eaux, tandis qu’à Curon le clocher reste visible toute l’année.

163 maisons et 523 hectares sacrifiés en 1950

L’image romantique du clocher isolé peut facilement faire oublier que le village ne repose pas intact au fond du lac comme une petite Pompéi alpine.

Une grande partie des bâtiments a été détruite avant la montée des eaux. Sous la surface subsistent principalement des fondations, des murs, des gravats, des anciens chemins et d’autres traces de l’occupation humaine.

La mise en eau a radicalement modifié le paysage et l’économie locale. Aujourd’hui encore, les témoignages recueillis dans le Tyrol du Sud montrent à quel point l’épisode a marqué les familles déplacées.

Lorsque le niveau du réservoir baisse fortement, on comprend beaucoup mieux ce qui s’est passé.

Clocher du lac de Resia lorsque le niveau de l’eau est bas
Le clocher de Sainte-Catherine lorsque le niveau du lac de Resia est bas : la zone aménagée autour de la tour réapparaît et permet de mieux comprendre la configuration du site. Crédit photo Hubert Berberich (CC BY 3.0).

Quand les vestiges de l’ancien village sont réapparus

Le phénomène a été particulièrement spectaculaire en 2021.

À l’occasion de travaux sur les installations hydroélectriques, le niveau du lac a été fortement abaissé. Après la fonte de la glace, une partie du secteur de l’ancien village est devenue temporairement accessible.

Des morceaux de murs, des marches, des amas de briques et les traces de certaines constructions ont alors réapparu à l’air libre pour la première fois depuis des décennies.

Les images ont parfois été présentées comme celles d’un « village entier revenu des eaux ». La réalité est moins hollywoodienne mais historiquement plus intéressante : ce sont surtout les restes des bâtiments détruits avant l’inondation qui ont été mis au jour.

Le réservoir a ensuite retrouvé son niveau habituel et ces vestiges ont de nouveau disparu.

La situation rappelle celle de Villa Epecuén, la ville argentine longtemps submergée puis ressortie des eaux, même si l’histoire et les mécanismes de l’inondation sont très différents.

Le clocher de Sainte-Catherine, survivant depuis 1357

Au milieu des destructions, un bâtiment a bénéficié d’un traitement particulier : le clocher de l’ancienne église Sainte-Catherine.

Cette tour romane date de 1357. L’église elle-même avait connu des transformations importantes et une reconstruction au XIXe siècle, mais le clocher médiéval avait été conservé.

Lorsque l’ancien Graun a été condamné, les autorités patrimoniales ont décidé de préserver cette tour. C’est donc volontairement qu’elle n’a pas suivi le sort des maisons environnantes.

Le résultat n’était sans doute pas pensé pour les photographes du XXIe siècle, mais il est devenu l’une des images les plus reconnaissables du Haut-Adige.

Clocher médiéval de Sainte-Catherine dans le lac de Resia en Italie


Le clocher médiéval de Sainte-Catherine se dresse seul dans les eaux du lac artificiel de Resia. Crédit photo Roberto Ferrari (CC BY-SA 2.0).

Un autre clocher a connu un destin étonnamment similaire en Russie : le clocher de Kalyazin reste lui aussi isolé au-dessus des eaux après l’inondation d’un ancien ensemble religieux pour créer un réservoir.

Les habitants ont même demandé l’aide du pape

La disparition de Graun ne s’est pas faite sans résistance.

Les agriculteurs et habitants concernés ont multiplié les protestations contre un projet qui allait leur faire perdre maisons et terres. Dans le contexte du Haut-Adige de l’après-guerre, majoritairement germanophone dans cette vallée, le conflit avait également une dimension politique et culturelle.

Le curé de Graun, Alfred Rieper, a même effectué le voyage jusqu’à Rome pour demander l’intervention du pape Pie XII.

La démarche n’a pas permis d’arrêter le projet.

Lorsque les eaux ont commencé à monter, les familles ont assisté progressivement à la disparition du village depuis leurs logements provisoires. Le nouveau Curon a ensuite été construit à proximité, sur des terrains situés plus haut.

Le vieux clocher, lui, est resté exactement à sa place.

La légende des cloches qui sonneraient encore sous le lac

Un clocher isolé dans un lac aurait presque été décevant sans une petite histoire de fantôme sonore.

Avant l’engloutissement, les cloches ont été retirées de la tour. Elles ne reposent donc pas au fond du lac.

Cela n’a pas empêché une légende locale de se développer : certains soirs, notamment pendant l’hiver ou lorsque le vent souffle sur le lac, on pourrait encore entendre le son des anciennes cloches de Curon.

L’histoire est évidemment présentée comme une légende par les sites touristiques de la région. Mais dans un paysage où un clocher médiéval sort littéralement de l’eau, elle n’a pas eu beaucoup de mal à trouver son public.

Clocher du lac de Resia entouré par le lac gelé en hiver
Le clocher du lac de Resia photographié sur le lac gelé en mars 2009. Crédit photo Tommaso Meli (CC BY 2.0).

Une restauration délicate du clocher en 2009

Passer plusieurs décennies avec les pieds dans un réservoir alpin n’est pas exactement le traitement conseillé pour un monument du XIVe siècle.

Des fissures importantes ont été observées sur le clocher en 2007. L’eau pénétrait dans certaines ouvertures de la maçonnerie puis gelait en hiver. Son expansion risquait progressivement d’aggraver les dégâts.

Une importante restauration a donc été menée en 2009. Le niveau de l’eau autour de la tour a été abaissé pour permettre l’intervention.

Les travaux ont notamment compris l’installation de tirants horizontaux en acier à travers les murs, la restauration de la maçonnerie extérieure et des cadrans de l’horloge ainsi que la réfection du toit.

Sous les anciens bardeaux, les restaurateurs ont même découvert l’inscription 1899, correspondant à une précédente rénovation de la toiture.

Le chantier a représenté environ 130 000 euros selon la province autonome de Bolzano.

Le vrai village derrière la série Netflix Curon

L’apparence du lac et la légende de ses cloches ont fini par quitter les guides touristiques pour rejoindre la fiction.

En 2020, Netflix a diffusé la série fantastique italienne Curon, tournée dans le Tyrol du Sud. Le clocher du lac de Resia et la légende de cloches mystérieuses y jouent un rôle central.

La série invente évidemment son intrigue surnaturelle, mais son décor repose sur une histoire bien réelle : celle d’un village détruit et englouti pour permettre la création du réservoir.

La fiction a contribué à faire connaître Curon à un public qui n’avait probablement jamais entendu parler ni du Val Venosta ni des débats hydroélectriques de l’après-guerre. Un clocher qui dépasse de l’eau reste manifestement un service marketing assez efficace, même soixante-dix ans après l’inondation.

Le lac de Resia aujourd’hui

Le réservoir qui représentait un traumatisme pour de nombreux habitants est progressivement devenu également un espace touristique et sportif.

Le lac accueille aujourd’hui notamment du kayak, du paddle, de la voile, du windsurf et du kitesurf. Son vent thermique est particulièrement apprécié pendant la belle saison.

Un circuit pédestre et cyclable permet également d’en faire le tour. Le parcours mesure environ 15,3 kilomètres et passe directement devant le clocher.

Lac de Resia et clocher de l’ancien village de Graun dans le Tyrol du Sud
Le lac de Resia et l’ancien clocher de Graun dans le paysage montagneux du Tyrol du Sud en 2022. Crédit photo ArthurMcGill (CC BY-SA 4.0).

Dans la même région italienne, l’ambiance est beaucoup moins mélancolique autour du village de Santa Maddalena et de son célèbre panorama sur les Dolomites.

Visiter le clocher du lac de Resia

Le clocher se trouve à Curon Venosta / Graun im Vinschgau, dans la province autonome de Bolzano, près de la route SS40 qui monte vers le col de Resia.

Ses coordonnées sont approximativement 46.8107, 10.5366. Voici la position sur Google Maps:

clocher du lac de Resia curon graun Italie maps

Un parking se trouve directement à proximité du site. En transports publics, la ligne de bus 273 dessert Graun ; il reste ensuite environ cinq minutes de marche jusqu’au clocher.

La rive est aménagée et permet d’observer facilement le monument sans avoir besoin de bateau. Une maquette et des panneaux racontent également l’ancien village, tandis que le Museum Vinschger Oberland permet d’approfondir l’histoire locale.

Des visites guidées consacrées au clocher, à l’église Sainte-Anne et au musée sont également organisées à certaines périodes par l’office de tourisme.

Peut-on marcher jusqu’au clocher lorsque le lac est gelé ?

Le site touristique officiel du lac de Resia indique qu’en hiver, lorsque le lac est effectivement gelé, il peut être possible de rejoindre la tour à pied.

Cela ne signifie évidemment pas qu’il faut improviser une traversée dès qu’une pellicule de glace apparaît. L’état du lac varie selon les températures, les niveaux d’eau et les conditions du moment : il faut donc respecter les informations et consignes locales avant de quitter la rive.

À faible niveau d’eau, le secteur immédiatement autour du clocher peut également émerger, offrant une perspective très différente de la célèbre image estivale.

Et la plongée dans le lac de Resia ?

Le lac est présenté comme un « site de plongée sous-marine couru » dans plusieurs anciens contenus touristiques, mais la plongée n’apparaît pas aujourd’hui parmi les principales activités mises en avant par les organismes officiels du lac. Ceux-ci citent surtout le kayak, le paddle, la voile, le windsurf et le kitesurf.

Mieux vaut donc ne pas considérer le lac de Resia comme une destination de plongée sans vérifier auparavant les réglementations et possibilités locales.

Vidéo du clocher du lac de Resia

Cette vidéo permet de découvrir le clocher, le lac et le paysage montagneux qui entoure Curon :

Sources pour aller plus loin

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