En 1770, l’inventeur Wolfgang von Kempelen présente à Marie-Thérèse d’Autriche une étrange machine : un mannequin vêtu à la mode ottomane, assis derrière un meuble surmonté d’un échiquier et apparemment capable de jouer seul. Le Turc mécanique vient de faire son entrée dans l’histoire.
Pendant plus de huit décennies, cet incroyable automate joueur d’échecs affronte des adversaires en Europe et en Amérique, parmi lesquels Benjamin Franklin, Napoléon Bonaparte ou encore Charles Babbage. Mais sous ses rouages et son turban se cache une petite contrariété pour l’histoire de la robotique : le Turc n’était pas réellement intelligent et encore moins autonome. Un véritable joueur d’échecs était dissimulé dans son meuble.
Illustration du Turc mécanique publiée en 1789 dans l’ouvrage de Joseph Friedrich von Racknitz consacré au joueur d’échecs de Kempelen. Illustration historique (domaine public).
À retenir
- Le Turc mécanique a été présenté pour la première fois par Wolfgang von Kempelen en 1770.
- Il passait pour un automate joueur d’échecs capable d’affronter seul un adversaire humain.
- En réalité, un excellent joueur d’échecs était caché à l’intérieur du meuble et commandait le mannequin.
- La machine a affronté des personnages célèbres comme Benjamin Franklin et Napoléon Bonaparte.
- Edgar Allan Poe a publié en 1836 une célèbre analyse expliquant pourquoi le Turc ne pouvait pas être une véritable machine pensante.
- Le Turc a été détruit dans un incendie à Philadelphie en 1854.
- Son nom a été repris en 2005 par Amazon pour son service Mechanical Turk, fondé lui aussi sur du travail humain caché derrière une interface.
Le Turc mécanique, un faux robot très convaincant
Le mot « robot » est évidemment anachronique pour une machine créée au XVIIIe siècle. Pour ses contemporains, le Turc était un automate, dans une époque où les mécaniciens savaient déjà construire de remarquables personnages capables d’écrire, de dessiner ou de jouer de la musique.
La différence était de taille : jouer correctement aux échecs supposait non seulement de réaliser des mouvements mécaniques, mais aussi de réagir aux décisions d’un adversaire. C’est cette apparente intelligence qui rendait le Turc beaucoup plus mystérieux qu’une simple mécanique programmée.
Le meuble comportait plusieurs compartiments remplis de rouages, de leviers et de pièces d’horlogerie. Avant chaque partie, Kempelen ouvrait soigneusement portes et tiroirs afin de montrer au public que la caisse semblait remplie de mécanismes.
Le détail génial était que toutes les portes n’étaient pas ouvertes de manière à révéler simultanément l’intégralité de l’intérieur. Pendant la démonstration, l’opérateur caché pouvait se déplacer d’un compartiment à l’autre, laissant apparaître les faux mécanismes à l’endroit qu’il venait de quitter.
Le succès de l’illusion reposait aussi sur la confiance accordée à une technologie dont le fonctionnement échappait largement au public. Un mécanisme que l’on retrouvera bien plus tard avec les faux fantômes photographiés par William Hope : lorsque la technique paraît mystérieuse, elle peut rendre une supercherie beaucoup plus crédible.
Napoléon, Philidor et les adversaires du Turc
Le Turc a affronté un grand nombre de joueurs pendant ses tournées. Parmi eux figurait en 1783 François-André Danican Philidor, considéré comme l’un des meilleurs joueurs d’échecs de son époque.
Philidor a réussi à battre le Turc. Son fils a rapporté par la suite qu’il avait décrit la rencontre comme l’une des parties les plus éprouvantes qu’il ait jamais disputées. L’automate n’était donc pas invincible : tout dépendait en réalité du joueur qui se trouvait à l’intérieur.
L’une des rencontres les plus célèbres aurait eu lieu au château de Schönbrunn en 1809, face à Napoléon Bonaparte. Selon le récit traditionnel, Napoléon aurait volontairement joué un coup illégal. Le Turc aurait replacé la pièce, puis réagi une seconde fois avant de finir par balayer les pièces de l’échiquier lorsque son adversaire a insisté.
L’anecdote est savoureuse, mais elle repose sur des récits postérieurs et mérite donc davantage le statut de belle histoire que celui de procès-verbal impérial.
Le joueur dissimulé dans le meuble lors de cette rencontre aurait été Johann Baptist Allgaier, l’un des meilleurs joueurs de l’empire autrichien.
Comment fonctionnait réellement le Turc mécanique ?
Le secret était beaucoup plus sophistiqué qu’un simple homme accroupi dans une caisse.
L’opérateur disposait d’un espace mobile à l’intérieur du meuble et pouvait suivre les mouvements joués sur l’échiquier grâce à un système utilisant les propriétés magnétiques des pièces. Des mécanismes lui permettaient ensuite de commander le bras gauche du mannequin et de déplacer les pièces.
Le joueur caché devait donc simultanément observer la position, réfléchir à son coup puis manipuler le bras du Turc. Autrement dit, le rôle demandait un excellent niveau aux échecs mais aussi une certaine tolérance aux espaces confinés.
Tentative d’explication du Turc mécanique publiée par Joseph Friedrich von Racknitz en 1789. Racknitz avait compris qu’un homme pouvait être dissimulé dans la machine, mais sa reconstruction ne correspondait pas exactement au dispositif réel. Crédit illustration Joseph Friedrich von Racknitz (domaine public).
Robert Willis avait presque résolu l’énigme dès 1821
Bien avant Edgar Allan Poe, l’ingénieur britannique Robert Willis a étudié minutieusement le Turc. Dans son ouvrage An Attempt to Analyse the Automaton Chess Player, publié en 1821, il décrit les ouvertures successives de la caisse et démontre qu’il existait suffisamment de place pour y dissimuler un homme.
Willis propose également plusieurs dessins montrant comment cet opérateur pouvait changer de position pendant que le présentateur ouvrait les différentes portes.
La supercherie n’était donc déjà plus totalement impénétrable. Il restait surtout à comprendre tous les détails mécaniques.
Schéma publié par Robert Willis en 1821 montrant comment un joueur pouvait se dissimuler à l’intérieur du Turc mécanique. Crédit illustration Robert Willis (domaine public).
De Kempelen à Mälzel : plus de 80 ans de tournée
Wolfgang von Kempelen a conservé sa machine pendant plusieurs décennies. Après sa mort en 1804, le Turc est finalement passé entre les mains du musicien et entrepreneur bavarois Johann Nepomuk Mälzel, qui en a fait une attraction itinérante particulièrement rentable.
Mälzel a emmené l’automate à travers l’Europe puis aux États-Unis. Pour le faire fonctionner, il lui fallait évidemment recruter d’excellents joueurs d’échecs capables de supporter des conditions de travail assez particulières.
Parmi les opérateurs connus figurait notamment William Schlumberger, joueur européen engagé par Mälzel pendant sa tournée américaine.
La discrétion n’était cependant pas toujours parfaite. Plusieurs récits mentionnent des opérateurs aperçus en train de quitter la machine après les représentations. Une autre anecdote attribuée au joueur français Hyacinthe Henri Boncourt raconte même qu’un éternuement aurait trahi sa présence pendant une démonstration.
Pour un automate censé représenter le sommet de l’intelligence mécanique, devoir installer des engrenages bruyants afin de couvrir les éternuements humains avait tout de même quelque chose de délicieusement artisanal.
Edgar Allan Poe enquête sur l’automate
Edgar Allan Poe a assisté aux représentations américaines du Turc et lui a consacré en 1836 un long essai intitulé Maelzel’s Chess-Player.
L’écrivain remarque plusieurs détails qui lui paraissent incompatibles avec une machine réellement autonome. Le temps mis pour jouer varie d’un coup à l’autre, le Turc n’est pas invincible et le comportement de Mälzel semble dépendre de la présence de certaines personnes, notamment Schlumberger.
Poe en conclut que le joueur d’échecs doit être humain.
Il n’a toutefois pas été le premier à soupçonner cette solution. Philip Thicknesse avait déjà attaqué l’automate au XVIIIe siècle et Robert Willis avait publié une analyse mécanique très convaincante quinze ans avant Poe.
L’intérêt du texte de Poe vient surtout de sa tentative méthodique de démontrer qu’une apparente intelligence mécanique pouvait dissimuler un mécanisme beaucoup plus humain.
Le cas rappelle, à sa manière, Clever Hans, le cheval que l’on croyait capable de résoudre des problèmes mathématiques : dans les deux histoires, le public attribuait à ce qu’il observait une intelligence extraordinaire dont la véritable explication se trouvait ailleurs.
La destruction du Turc mécanique en 1854
Mälzel est mort en 1838. Le Turc a ensuite été acquis, restauré et présenté ponctuellement par un groupe réuni autour du médecin américain John Kearsley Mitchell.
L’automate a finalement été conservé dans un bâtiment de Philadelphie connu pour avoir abrité le Chinese Museum. Il y est resté jusqu’au 5 juillet 1854, lorsqu’un incendie a détruit le bâtiment et la machine.
La disparition physique du Turc a rendu plus facile la publication de son secret.
En 1857, Silas Weir Mitchell, fils de John Kearsley Mitchell, a décrit son fonctionnement dans The Chess Monthly. À cette époque, la présence d’un opérateur humain avait déjà été devinée à de nombreuses reprises, mais ces témoignages ont permis de documenter plus précisément la manière dont l’illusion avait été produite.
Reconstitution moderne du Turc mécanique de Wolfgang von Kempelen. Crédit photo Carafe (CC BY-SA 3.0).
Du faux automate à la véritable machine qui joue aux échecs
Le Turc n’était donc pas un véritable automate autonome. D’autres créations mécaniques ont en revanche réellement accompli seules leurs mouvements programmés, comme cet étonnant automate orchestre de squelettes.
Ironie de l’histoire, le faux automate a participé à une longue réflexion sur les possibilités réelles des machines.
Edmund Cartwright, qui a vu le Turc à Londres en 1784, s’est notamment interrogé sur la possibilité de mécaniser des tâches complexes. L’année suivante, il a breveté son premier métier à tisser mécanique.
D’autres imitateurs ont également repris directement le principe du faux automate joueur d’échecs, comme Ajeeb, présenté aux États-Unis à partir de la seconde moitié du XIXe siècle.
Mais il a fallu attendre le début du XXe siècle pour voir apparaître une machine réellement capable de jouer sans humain caché à l’intérieur.
En 1912, l’ingénieur espagnol Leonardo Torres Quevedo a conçu El Ajedrecista, un véritable automate électromécanique capable de jouer une finale simplifiée : roi et tour contre roi.
Il ne savait évidemment pas jouer une partie complète. Mais dans cette configuration précise, son algorithme pouvait conduire automatiquement à la victoire. La machine a été présentée publiquement à Paris en 1914.
Un peu plus de huit décennies plus tard, en 1997, Deep Blue d’IBM a franchi une étape d’une toute autre ampleur en battant le champion du monde en titre Garry Kasparov lors d’un match en six parties.
Entre les deux, la différence tient à peu près entre « trois pièces sur un échiquier » et « plusieurs tonnes de recherche informatique ».
Pourquoi Amazon a repris le nom Mechanical Turk
L’histoire possède une dernière pirouette assez parfaite.
Le 2 novembre 2005, Amazon a lancé un service de crowdsourcing baptisé Amazon Mechanical Turk, ou MTurk.
Son principe était de proposer à des humains des petites tâches transmises par des systèmes informatiques. Amazon présentait alors le concept comme de l’« Artificial Artificial Intelligence » : derrière une interface apparemment automatisée, une partie du travail était réellement effectuée par des personnes.
Le parallèle avec la machine de Kempelen était suffisamment évident pour lui emprunter directement son nom.
Deux siècles après avoir fait croire qu’un homme était une machine, le Turc mécanique est ainsi devenu la métaphore d’un système numérique qui assume ouvertement… qu’un humain travaille derrière.
Et puisque les apparences peuvent décidément attribuer beaucoup d’intelligence aux machines, aux animaux ou aux objets, ce véritable automate orchestre de squelettes permet de revenir à une mécanique qui, elle, montre volontiers ses ficelles.
Sources pour aller plus loin
- Bibliothèque nationale de France – Le Turc joueur d’échecs de Wolfgang von Kempelen
- Computer History Museum – Mastering the Game: A History of Computer Chess
- Project Gutenberg – Robert Willis, An Attempt to Analyse the Automaton Chess Player, 1821
- Edgar Allan Poe Society of Baltimore – Maelzel’s Chess-Player
- IEEE Spectrum – Leonardo Torres Quevedo et El Ajedrecista
- Amazon Web Services – lancement d’Amazon Mechanical Turk en 2005



