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Hans le Malin : le cheval qui semblait savoir compter

Au début du XXe siècle à Berlin, Hans le Malin semblait être un cheval prodige. Il additionnait, travaillait avec des fractions, donnait l’heure, reconnaissait des dates et pouvait même, en apparence, épeler des mots. Pour répondre, il frappait principalement le sol avec son sabot.

Mais Clever Hans, ou Kluger Hans en allemand, ne savait probablement ni lire ni faire des mathématiques. La véritable explication découverte par le psychologue Oskar Pfungst était presque aussi étonnante : le cheval avait appris à détecter des mouvements corporels minuscules et involontaires chez les humains qui connaissaient la bonne réponse.

Plus d’un siècle plus tard, son nom désigne toujours un piège classique de la recherche scientifique, connu sous le nom d’effet Hans le Malin ou Clever Hans effect. Le concept est même utilisé aujourd’hui pour analyser certains comportements trompeurs des intelligences artificielles.

Hans le Malin testé devant Wilhelm von Osten et plusieurs observateurs en 1907
Hans le Malin soumis à un test en 1907. À l’arrière-plan se trouvent notamment Karl Krall et Wilhelm von Osten. Image publiée dans Denkende Tiere de Karl Krall, domaine public. Source : Wikimedia Commons.

À retenir

  • Hans le Malin était un cheval présenté à Berlin au début du XXe siècle comme capable de compter, calculer, lire ou reconnaître des dates.
  • Son propriétaire, Wilhelm von Osten, l’avait instruit pendant environ quatre ans et croyait sincèrement à ses capacités.
  • Une commission réunie en 1904 n’a détecté aucune fraude volontaire, mais cela ne prouvait pas que Hans savait réellement calculer.
  • Le psychologue Oskar Pfungst a montré que les réponses dépendaient fortement de ce que savait et faisait inconsciemment l’interrogateur.
  • Lorsque Hans voyait le questionneur, il réussissait 89 % de certains tests étudiés ; lorsqu’il ne pouvait plus le voir, seulement 6 %.
  • Le phénomène est aujourd’hui connu sous le nom d’effet Hans le Malin ou Clever Hans effect.
  • Le concept reste important en psychologie, en cognition animale et même en intelligence artificielle.

Qui était Hans le Malin ?

Hans était un cheval vivant à Berlin chez Wilhelm von Osten, ancien enseignant convaincu que les capacités intellectuelles des animaux étaient largement sous-estimées.

Oskar Pfungst le décrivait comme un grand cheval de trot russe. Hans est également souvent présenté comme un Trotteur d’Orlov, même si les descriptions historiques de sa race ne sont pas toutes parfaitement concordantes.

Son pedigree compte toutefois beaucoup moins dans son histoire que son étonnante scolarité.

Von Osten a consacré environ quatre années à lui enseigner des notions qui auraient normalement davantage eu leur place dans une école primaire : nombres, calcul, lettres, couleurs et musique.

Le matériel utilisé n’avait rien de magique. Il comprenait notamment des quilles en bois, une machine à compter, des chiffres, un tableau numéroté de 1 à 100 et des lettres associées à des nombres.

Hans recevait notamment du pain et des carottes en récompense.

Si Hans a marqué l’histoire par son comportement, d’autres chevaux ont surtout retenu l’attention par leur apparence, comme l’Akhal-Teke et son étonnante robe aux reflets métalliques.

Que savait faire Hans le Malin ?

Vu du public, énormément de choses.

Hans répondait principalement en frappant le sol avec son sabot droit. Certains mouvements de tête pouvaient également être interprétés comme des réponses positives ou négatives.

Ce système permettait de transformer pratiquement n’importe quelle question en une suite de nombres.

Le cheval semblait savoir compter des personnes ou des objets, reconnaître des chiffres et résoudre des additions, soustractions, multiplications ou divisions.

Certains exemples consignés par Oskar Pfungst sont particulièrement impressionnants.

À la question :

2/5 + 1/2 = ?

Hans frappait d’abord neuf coups pour indiquer le numérateur, puis dix coups pour le dénominateur : 9/10.

Lorsqu’on lui demandait les facteurs de 28, il pouvait frapper successivement :

2, 4, 7, 14 et 28.

Il paraissait également capable de travailler sur des nombres beaucoup plus grands, de reconnaître des dates, d’identifier certaines notes de musique et de répondre à des questions transformées en séquences numériques.

Hans le Malin apprenant une addition 4 plus 2 égale 6.


Wilhelm von Osten enseignant à Hans l’addition 4 + 2 = 6. Image publiée par Karl Krall en 1912, domaine public. Source : Wikimedia Commons.

La commission de 1904 a-t-elle vraiment confirmé son intelligence ?

C’est un point souvent simplifié à tort dans les récits consacrés à Hans.

Devant l’ampleur de la controverse, une commission réunissant 13 personnes a été constituée en 1904. Elle comprenait notamment des enseignants, un vétérinaire, un directeur de zoo, des militaires, un physiologiste et un directeur de cirque habitué aux animaux dressés.

Le rapport signé le 12 septembre 1904 a indiqué qu’aucun des membres n’avait pu détecter de signal volontaire ou de trucage classique permettant d’expliquer les performances.

Mais cette conclusion ne signifiait absolument pas :

« Hans sait réellement faire des mathématiques. »

Elle signifiait plutôt que les observateurs n’avaient pas trouvé de fraude consciente et que le phénomène nécessitait une étude expérimentale beaucoup plus rigoureuse.

La nuance change complètement l’histoire.

C’est dans ce contexte qu’Oskar Pfungst, jeune chercheur travaillant dans l’environnement du psychologue Carl Stumpf, s’est intéressé au cheval.

Comment Oskar Pfungst a découvert le secret de Clever Hans

Pfungst a eu une idée simple mais redoutablement efficace : modifier systématiquement les conditions de l’expérience.

Il a notamment testé Hans lorsque :

  • l’interrogateur connaissait la bonne réponse ;
  • l’interrogateur ignorait la réponse ;
  • Hans pouvait voir la personne ;
  • la vue du cheval vers le questionneur était masquée ;
  • différentes personnes posaient les questions.

Les performances ont alors changé brutalement.

Dans une série d’expériences portant sur des nombres et des problèmes arithmétiques, Hans obtenait généralement 90 à 100 % de bonnes réponses lorsque l’interrogateur connaissait la solution.

Lorsque celui-ci l’ignorait, les bonnes réponses ne dépassaient plus environ 10 %, un niveau que Pfungst considérait compatible avec le hasard.

Dans 31 tests arithmétiques où l’interrogateur ne connaissait pas la réponse, Hans n’a donné que 3 réponses correctes. Lorsque l’interrogateur connaissait la solution, il a réussi 29 fois sur 31.

Le cheval n’avait donc pas besoin que son maître lui souffle discrètement « sept ».

Il avait besoin que quelqu’un devant lui sache que la réponse était sept.

Wilhelm von Osten présentant une image au cheval Hans le Malin
Wilhelm von Osten présentant une photographie à Hans. Image de Karl Krall réalisée au plus tard en 1909, domaine public. Source : Wikimedia Commons.

89 % de réussite lorsqu’il voyait l’humain, seulement 6 % lorsqu’il ne le voyait plus

L’une des expériences les plus parlantes concernait directement la vision du questionneur.

Sur 56 tests où Hans pouvait voir la personne, il a répondu correctement dans 89 % des cas.

Sur 35 tests où l’interrogateur était réellement caché à sa vue, le taux de réussite est tombé à seulement 6 %, soit deux bonnes réponses.

Ce n’était donc ni la voix, ni une mystérieuse télépathie, ni un système secret de claquements de langue.

Hans regardait les humains.

Et il les regardait extrêmement bien.

Quels signaux Hans le Malin détectait-il ?

Pfungst a fini par identifier principalement de minuscules mouvements de tête et du haut du corps.

Lorsqu’une personne attendait un nombre donné, sa tension corporelle évoluait inconsciemment pendant que Hans frappait le sol.

À mesure que le cheval approchait du nombre attendu, l’attitude de l’humain changeait légèrement.

Lorsque le bon nombre était atteint, la tension cessait et un minuscule mouvement de redressement de la tête ou du corps apparaissait fréquemment.

Pour l’humain, rien de volontaire.

Pour Hans :

stop, c’est la bonne réponse.

Pfungst a souligné que certains de ces mouvements étaient si faibles qu’ils pouvaient échapper même à des observateurs expérimentés.

Il a d’ailleurs reproduit une partie du phénomène avec des humains : en jouant lui-même le rôle de Hans, il a réussi à déterminer certains nombres auxquels pensaient ses sujets simplement en observant leurs réactions corporelles.

Hans le Malin désignant un chiffre avec son museau


Hans désignant un chiffre avec son museau dans une photographie publiée par Karl Krall. Domaine public. Source : Wikimedia Commons.

Hans était-il finalement un cheval intelligent ?

Hans ne savait manifestement pas effectuer les calculs qu’on lui attribuait.

Mais en conclure qu’il n’était pas particulièrement intelligent serait tout aussi trompeur.

Pendant des années, il avait appris à surveiller attentivement les mouvements humains et à associer certains changements corporels à une récompense ou à l’arrêt de ses frappes.

Pfungst considérait lui-même cette sensibilité aux mouvements comme remarquable.

Le paradoxe est donc assez savoureux : tout le monde cherchait chez Hans une forme très humaine d’intelligence — lire, compter, faire des fractions — alors que sa véritable performance était différente.

Il était capable de repérer des variations extrêmement subtiles du comportement des êtres humains, au point que ceux-ci ignoraient eux-mêmes les produire.

La découverte n’a donc pas démontré qu’un cheval pouvait calculer 2/5 + 1/2.

Elle a montré à quel point un animal pouvait exploiter des informations que l’expérimentateur ne savait même pas transmettre.

Wilhelm von Osten avec Hans le Malin devant un tableau de calcul vers 1908
Wilhelm von Osten avec Hans le Malin devant son matériel d’apprentissage, vers 1908. Photographe inconnu, domaine public. Source : Wikimedia Commons.

Qu’est-ce que l’effet Hans le Malin ?

L’histoire a donné naissance à l’effet Hans le Malin, également appelé Clever Hans effect.

Il désigne le risque qu’un sujet expérimental fournisse la réponse attendue en exploitant des indices involontaires, parasites ou non prévus par l’expérience, plutôt que grâce à la capacité que le chercheur cherche réellement à mesurer.

Le problème est particulièrement important dans les recherches sur la cognition animale.

Un expérimentateur qui sait dans quelle boîte se trouve une récompense peut, sans s’en rendre compte, regarder davantage cette boîte, tourner légèrement son corps vers elle ou modifier son expression.

L’animal peut alors « réussir » le test sans posséder la compétence cognitive que l’expérience était censée démontrer.

C’est l’une des raisons pour lesquelles les protocoles expérimentaux modernes utilisent lorsque cela est possible des procédures aveugles ou en double aveugle : la personne en contact avec le sujet ne connaît pas l’information susceptible de trahir involontairement la réponse.

Quand une expérience extraordinaire exige un protocole solide

L’histoire de Hans rappelle une règle simple : plus un résultat paraît extraordinaire, plus il faut contrôler la manière dont il a été obtenu.

Dans le cas du cheval, personne n’avait besoin de tricher volontairement. Les expérimentateurs transmettaient eux-mêmes des informations sans s’en rendre compte, et Hans avait appris à les exploiter.

D’autres affaires célèbres ont posé le problème sous des formes différentes.

Les expériences de Duncan MacDougall, qui prétendait mesurer les 21 grammes de l’âme, reposaient notamment sur un nombre extrêmement limité de sujets et des mesures dont la précision rend les conclusions très fragiles.

Le cas de la médium Helen Duncan et de ses fameux ectoplasmes est encore différent : certaines de ses manifestations ont été associées à des procédés matériels et à des trucages lors d’enquêtes consacrées à ses séances de spiritisme.

Hans représente presque le cas inverse.

Il n’y avait pas besoin d’une fraude organisée : le biais expérimental suffisait.

Un cheval qui rappelle le Turc mécanique

Hans n’était donc pas un dispositif frauduleux construit pour tromper volontairement son public.

C’est une différence essentielle avec le Turc mécanique, le célèbre faux automate joueur d’échecs, dans lequel un véritable joueur humain était dissimulé à l’intérieur de la machine.

Mais les deux histoires posent exactement la même question de fond :

la performance observée provient-elle réellement du mécanisme auquel on l’attribue ?

Le Turc semblait être une machine intelligente alors qu’un humain jouait aux échecs à l’intérieur.

Hans semblait calculer alors qu’il exploitait inconsciemment les réactions de ses interlocuteurs.

Et cette question est aujourd’hui également posée aux intelligences artificielles.

Pourquoi l’effet Clever Hans concerne aussi l’intelligence artificielle

Un système de machine learning peut obtenir d’excellents résultats tout en utilisant des indices qui n’ont presque rien à voir avec le problème que l’on pensait lui avoir appris à résoudre.

En 2019, des chercheurs ont utilisé explicitement l’expression « Clever Hans predictors » pour désigner ce type de comportement.

L’un de leurs exemples est particulièrement bien choisi pour notre histoire.

Un modèle devait reconnaître des chevaux sur des photographies.

Ses résultats semblaient bons.

Mais l’analyse du fonctionnement du système a montré qu’il pouvait notamment exploiter une marque de copyright ou de source présente sur certaines images de chevaux plutôt que les caractéristiques anatomiques de l’animal.

Lorsque cet indice parasite était placé sur une autre image, il pouvait influencer fortement la classification.

Autrement dit, le système fournissait parfois la bonne réponse…

pour la mauvaise raison.

Des recherches publiées encore en 2025 dans Nature Machine Intelligence ont utilisé le même concept pour mettre en évidence des effets Clever Hans dans des modèles d’apprentissage non supervisé.

Un cheval berlinois du début du XXe siècle a donc donné son nom à un problème qui concerne aujourd’hui certains des systèmes informatiques les plus sophistiqués au monde.

L’expression résume parfaitement le danger :

avoir la bonne réponse ne prouve pas que l’on a compris le problème.

Qu’est devenu Hans le Malin après les expériences de Pfungst ?

La révélation du véritable mécanisme derrière les performances de Hans a été particulièrement difficile à accepter pour Wilhelm von Osten.

Il était convaincu depuis des années que son cheval possédait de véritables facultés intellectuelles et il n’a pas accepté les conclusions d’Oskar Pfungst. Les récits consacrés à cette période le décrivent comme profondément contrarié par l’affaire. Il aurait même, dans un premier temps, reporté une partie de sa colère sur Hans avant de retrouver confiance dans son animal.

Von Osten a continué à croire que le cheval savait réellement raisonner et il n’a plus souhaité que Pfungst poursuive ses expériences avec lui.

Wilhelm von Osten, propriétaire et éducateur de Hans le Malin
Wilhelm von Osten, propriétaire et éducateur de Hans le Malin. Image de Karl Krall publiée au plus tard en 1909, domaine public. Source : Wikimedia Commons.

Wilhelm von Osten est mort le 29 juin 1909, à l’âge de 70 ans.

Il avait légué Hans à Karl Krall, un bijoutier d’Elberfeld qui s’intéressait déjà depuis plusieurs années aux expériences menées avec le cheval.

Krall ne partageait pas l’interprétation de Pfungst. Il restait convaincu que Hans et d’autres chevaux possédaient de véritables capacités intellectuelles et a poursuivi les expériences à Elberfeld.

Hans a ainsi connu une seconde période de notoriété, cette fois aux côtés d’autres chevaux entraînés par Krall, notamment Muhamed et Zarif.

Une fin de vie beaucoup plus mystérieuse

La suite devient nettement moins certaine.

Il est souvent rapporté que Hans a été réquisitionné comme cheval militaire pendant la Première Guerre mondiale et qu’il aurait disparu vers 1916.

Une histoire particulièrement sombre affirme qu’il aurait été tué puis consommé par des soldats affamés. Cette version est régulièrement reprise dans les récits consacrés à Clever Hans, mais aucune documentation suffisamment solide ne permet de la présenter comme certaine.

Le véritable sort final de Hans reste donc mal connu.

Cela ne l’a pas empêché d’entrer durablement dans l’histoire. Sa célébrité repose sur une capacité bien différente de celle d’un autre animal devenu célèbre au XXe siècle, Mike, le poulet sans tête qui a survécu pendant 18 mois.

Dans un cas, un cheval semblait résoudre des problèmes mathématiques en lisant inconsciemment le langage corporel humain. Dans l’autre, un poulet a réellement continué à vivre après une décapitation presque complète. Deux chemins assez différents pour devenir une célébrité animale.

Portrait de Hans le Malin en 1910
Hans le Malin photographié en 1910. Image de Karl Krall publiée en 1912, domaine public. Source : Wikimedia Commons.

Le véritable exploit de Hans le Malin

Hans n’a donc pas révolutionné les mathématiques équines.

Il a fait quelque chose de beaucoup plus durable : son histoire a obligé les chercheurs à se demander ce qu’une expérience mesure réellement.

Les performances extraordinaires d’un sujet ne suffisent pas. Il faut encore éliminer les informations parasites, contrôler ce que sait l’expérimentateur et vérifier que la réussite persiste lorsque les indices involontaires disparaissent.

Ironiquement, Hans mérite donc assez bien son surnom de « Malin ».

Pas parce qu’il savait diviser des fractions, mais parce qu’il était suffisamment doué pour lire les humains alors que les humains, eux, ne savaient même pas qu’ils étaient en train de lui donner la réponse avec leur corps.

Sources pour aller plus loin

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3 commentaires sur “Hans le Malin : le cheval qui semblait savoir compter”

  1. Wilhelm von Osten avait un protocole de test faillible ^^

    bien vu l’article, je commence à le lire en me disant : il y a forcément un truc ou une triche, ce qui est le cas, mais finalement pas de l’homme mais du cheval, hilarant !

  2. Retour de ping : La tragique histoire de Mary, un éléphant pendu pour meurtre - 2Tout2Rien

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