Nées entre 1845 et 1865 à Cambria, dans le comté de Niagara (État de New York), les sept sœurs Sutherland – Sarah, Victoria, Isabella, Grace, Naomi, Dora et Mary – sont entrées dans la légende grâce à une caractéristique aussi rare que spectaculaire : leurs cheveux atteignaient, à elles sept, une longueur cumulée annoncée de plus de 11 mètres, soit 37 pieds.
Ce n’est pas une métaphore : la plus chevelue, Victoria, affichait fièrement une toison de plus de 2,10 mètres, tandis que Sarah, l’aînée, « se contentait » de 90 centimètres. Ces longueurs, rapportées dans les récits et les publicités de l’époque, ont fait des Seven Sutherland Sisters de véritables célébrités américaines, bien avant l’apparition des influenceuses capillaires.
À retenir
- Les sept sœurs Sutherland étaient des chanteuses américaines devenues célèbres à la fin du XIXe siècle grâce à leurs extraordinaires chevelures.
- Elles étaient réputées posséder ensemble 37 pieds de cheveux, soit environ 11,3 mètres, selon les chiffres annoncés à l’époque.
- À partir de 1884, elles se produisent avec le célèbre cirque Barnum & Bailey.
- Leur père, Fletcher Sutherland, contribue à transformer leur popularité en une entreprise de lotions et de produits capillaires.
- Les sœurs comptent parmi les pionnières de la publicité utilisant l’image de célébrités pour vendre des produits de beauté.
- Leur succès finit par décliner au début du XXe siècle, mais des produits portant leur nom sont encore commercialisés dans les années 1930.
D’un élevage de dindes aux projecteurs de Broadway
Avant de devenir les égéries capillaires du cirque Barnum, les Sutherland menaient une vie plutôt rustique dans une famille nombreuse de l’État de New York.
Leur père, Fletcher Sutherland, était un prédicateur au caractère entreprenant, davantage attiré par les discours et les affaires que par les travaux de la ferme familiale. C’est leur mère, Mary, qui veillait sur les enfants et surtout sur leurs cheveux.
Selon les récits familiaux rapportés par plusieurs historiens de cette étrange dynastie, elle enduisait régulièrement les chevelures de ses filles d’une pommade maison à l’odeur particulièrement désagréable, persuadée d’en stimuler la croissance.
Les fillettes auraient même subi les moqueries de leurs camarades d’école à cause de cette mixture. Posséder plusieurs mètres de cheveux ne suffisait donc pas à devenir populaire dans la cour de récréation, surtout lorsque leur parfum laissait à désirer.
Après la mort de leur mère en 1867, Fletcher prend progressivement leur destinée en main – ou plutôt leur chevelure – pour en faire une véritable affaire de famille.
Il monte d’abord une troupe musicale avec ses enfants. Les filles chantent, jouent de la musique et se produisent devant différents publics. Leur talent leur permet de monter sur scène, mais leur apparence leur offre rapidement un argument publicitaire beaucoup plus original.
Les « sept merveilles les plus agréables du monde »
Au début des années 1880, les sœurs se produisent sur différentes scènes américaines, notamment à New York, avant de poursuivre leurs tournées.
Mais leur numéro possède une particularité qui dépasse largement le chant : le moment où elles dénouent leurs chignons et laissent tomber leurs immenses cheveux sur leurs épaules et jusqu’au sol.
En pleine époque victorienne, où une longue chevelure féminine est souvent associée à la beauté, à la féminité et à une certaine respectabilité, le spectacle a de quoi impressionner.
Leur succès repose autant sur la mise en scène de leurs cheveux que sur leurs qualités musicales. Les spectateurs viennent écouter les sept sœurs, mais aussi assister au dévoilement de cette étonnante cascade capillaire.
En 1884, elles rejoignent le célèbre cirque Barnum & Bailey, qui les présente comme les « sept merveilles les plus agréables du monde », selon une formule publicitaire généralement rapportée en anglais sous le nom de Seven Most Pleasing Wonders of the World.
Elles appartiennent alors au même univers de spectacles extraordinaires que celui qui a rendu célèbre Anna Haining Swan, l’une des femmes les plus grandes de son époque, autre vedette passée par les productions de P. T. Barnum.
Il ne faut toutefois pas confondre tous les cirques américains de cette période. Des décennies plus tard, la tragique histoire de Mary, une éléphante pendue en 1916, se déroulera dans un autre établissement itinérant, le Sparks World Famous Shows.
Photographie publicitaire associée à Barnum & Bailey montrant les sœurs Sutherland avec un jeune homme, parfois identifié comme Harry Bailey, époux de Naomi, ou leur frère Charles. Son identité exacte reste incertaine.
Le « fertilisateur capillaire » des Sutherland
Devant un tel engouement, Fletcher Sutherland comprend qu’il est possible de faire bien davantage que vendre des billets de spectacle.
Il décide de commercialiser une lotion censée stimuler la pousse des cheveux : le Seven Sutherland Sisters Hair Grower.
L’idée commerciale est redoutablement efficace. Qui pourrait mieux promouvoir un produit destiné à faire pousser les cheveux que sept femmes dont la chevelure cumulée dépasse onze mètres ?
L’entreprise prend forme dans les années 1880, avec notamment le concours de Henry Bailey, lié à la famille par son mariage avec Naomi et engagé dans le développement commercial de la marque.
La lotion s’inspire, selon plusieurs récits historiques, de la préparation autrefois utilisée par leur mère. Les formules mentionnées dans les sources comprennent notamment des ingrédients alcoolisés et des extraits végétaux, mais il serait hasardeux d’en donner une recette unique et définitive.
Surtout, rien ne démontre que ces produits avaient réellement provoqué la croissance exceptionnelle des cheveux des sept sœurs. Leur longueur constituait avant tout une preuve publicitaire particulièrement séduisante.
Le catalogue s’enrichit ensuite de shampooings et de différents soins capillaires.
Cette stratégie annonce certaines pratiques actuelles du marketing d’influence : utiliser la célébrité, l’image et l’apparence d’une personnalité pour vendre des produits associés à ses qualités supposées.
Le succès commercial permet à la famille de mener grand train. Un imposant manoir est construit dans le comté de Niagara, avec des aménagements luxueux témoignant de la fortune accumulée.
Quelques années plus tard, Madam C. J. Walker bâtira elle aussi une entreprise prospère autour des soins capillaires, en développant notamment des produits et un réseau de vente destinés aux femmes noires américaines. Deux parcours différents, mais une même compréhension du potentiel économique de la chevelure.
Une publicité mettant en scène Fletcher Sutherland pour promouvoir la lotion capillaire des sept sœurs, présentée à l’époque comme un remède contre la chute des cheveux.
Portraits capillaires des sept sœurs Sutherland
Si elles partageaient une célébrité collective, les sept sœurs possédaient chacune leur personnalité, leur rôle dans la troupe et, bien sûr, leur propre longueur de cheveux.
Ces portraits anciens permettent de mieux découvrir les femmes derrière cette incroyable entreprise familiale.
Sarah Sutherland, l’aînée
Sarah était l’aînée des sept sœurs. Soprano et pianiste, elle participait à la dimension musicale du spectacle familial.
Ses cheveux, estimés à environ 90 centimètres, étaient les plus courts de la fratrie. Une longueur qui ferait pourtant déjà envie à beaucoup d’amatrices de longues chevelures.
Victoria Sutherland, la plus chevelue
Avec une chevelure réputée atteindre sept pieds, soit environ 2,13 mètres, Victoria était généralement présentée comme la détentrice du record familial.
Son apparence et son goût pour les toilettes élégantes contribuaient à renforcer l’image glamour de la troupe.
Sur scène, elle n’avait guère besoin de convaincre longtemps le public : il suffisait de dénouer ses cheveux.
Isabella Sutherland, une vie moins connue
Isabella est l’une des sœurs dont le parcours personnel est le moins souvent raconté dans les articles consacrés à la famille.
Certaines biographies rapportent qu’elle aurait été adoptée, sans que cette information soit toujours présentée avec le même degré de certitude.
Comme ses sœurs, elle participe à l’image collective des Sutherland et à la promotion de leur extraordinaire chevelure.
Grace Sutherland, la femme d’affaires
Grace faisait partie des musiciennes de la troupe, mais elle jouera également un rôle important dans les affaires familiales.
Elle est notamment connue pour avoir participé à la gestion de l’entreprise de produits capillaires lorsque celle-ci devait faire face à des temps plus difficiles.
Elle est aussi généralement présentée comme la dernière survivante des sept sœurs.
Naomi Sutherland, la voix grave du groupe
Naomi se distinguait notamment par sa voix grave, qui apportait une tonalité particulière à l’ensemble musical formé par les sept sœurs.
Elle épouse Henry Bailey, personnage important dans l’histoire commerciale de la marque Sutherland.
La famille ne se contente donc pas d’un spectacle de cheveux : derrière les portraits se construit aussi une véritable société, avec ses alliances et ses intérêts économiques.
Dora Sutherland, une des figures les plus remarquées
Dora était souvent remarquée pour son visage et sa présence sur scène.
Les descriptions de l’époque, parfois très emphatiques, montrent combien l’image des sept sœurs reposait autant sur leur apparence que sur leurs performances musicales.
Leurs portraits soigneusement composés participaient à entretenir cette célébrité, bien avant l’ère des campagnes publicitaires photographiques modernes.
Mary Sutherland, la benjamine
Mary, la plus jeune des sept sœurs, possédait elle aussi une chevelure dont la longueur était estimée à plusieurs pieds, parfois autour de six pieds, soit environ 1,83 mètre.
Les récits biographiques évoquent des difficultés de santé et de comportement, mais les informations disponibles ne permettent pas d’établir un diagnostic médical précis.
Il serait notamment abusif d’attribuer ses difficultés au poids de ses cheveux, même si cette explication a parfois été avancée dans les anecdotes populaires.
Les sœurs Sutherland, de vraies Raiponce qui finissent mal
Leur histoire tient malheureusement un peu du conte de fées qui finit mal.
Ces véritables Raiponce de la fin du XIXe siècle ont connu une richesse et une notoriété exceptionnelles.
Mais au début du XXe siècle, l’entreprise familiale entre progressivement dans une période plus difficile.
La concurrence sur le marché des soins capillaires augmente, la famille traverse des problèmes financiers et les goûts du public évoluent.
La mode des cheveux courts, qui prend une importance particulière dans les années 1920 avec les garçonnes et les flappers, contribue à rendre moins séduisante l’image de ces chevelures interminables.
Cette transformation n’a toutefois pas été instantanée. Vers 1900-1910, les cheveux longs demeuraient très présents dans la mode féminine, mais ils étaient généralement relevés en coiffures volumineuses, comme le montrent ces portraits de femmes hongroises aux coiffures élaborées du début du XXe siècle.
Le mythe capillaire des Sutherland finit malgré tout par prendre un sérieux coup de ciseaux.
Leur lotion perd progressivement de son attrait, même si des produits portant leur nom sont encore commercialisés et annoncés dans les années 1930.
Leur immense maison familiale est détruite dans un incendie en 1938. Les dernières années de la famille sont marquées par des décès, des difficultés financières et la disparition de la fortune autrefois accumulée.
Le contraste est saisissant entre les portraits somptueux de leur période de gloire et le relatif oubli dans lequel leur histoire tombe au fil des décennies.
Cheveux longs, célébrité et tricophilie
L’extraordinaire popularité des sœurs Sutherland raconte aussi quelque chose du regard porté sur la chevelure féminine à l’époque victorienne.
Leurs longues mèches ne constituaient pas uniquement une curiosité physique. Elles pouvaient symboliser la beauté, la féminité, la richesse ou encore la séduction, selon les codes sociaux du moment.
Chez certaines personnes, l’attirance pour les cheveux peut même prendre une dimension fétichiste : on parle alors de tricophilie, c’est-à-dire d’une attirance sexuelle particulière pour la chevelure.
Rien ne permet cependant d’affirmer que les sœurs Sutherland elles-mêmes présentaient ce penchant. Elles ont surtout compris, avec leur père et leurs associés, comment transformer l’attention portée à leurs cheveux en spectacle puis en activité commerciale.
Elles comptent ainsi parmi les premières célébrités américaines à avoir prêté leur image à une marque de produits de beauté.
Bien avant Instagram, les sept sœurs avaient déjà compris une règle du marketing : pour vendre un produit, rien ne vaut une démonstration spectaculaire. Dans leur cas, elle mesurait plus de onze mètres.
Un témoignage étonnant de l’histoire de la publicité
Aujourd’hui, les sept sœurs Sutherland restent un épisode insolite de l’histoire des spectacles américains, mais aussi un exemple précoce de publicité fondée sur la célébrité.
Leurs photographies continuent de circuler, tandis que des emballages et documents publicitaires de leur entreprise sont conservés dans les collections historiques américaines.
Le National Museum of American History du Smithsonian possède notamment une boîte de shampooing 7 Sutherland Sisters’ Hair and Scalp Cleaner, témoignage matériel de cette entreprise qui a survécu à son époque de gloire.
Leur histoire conserve ainsi une double dimension : celle de sept femmes aux chevelures réellement hors du commun et celle d’une famille qui a su transformer cette particularité en une entreprise commerciale avant l’heure.
Même après plus d’un siècle, leur portrait collectif reste suffisamment spectaculaire pour faire oublier un instant que ces immenses cascades de cheveux exigeaient probablement un temps d’entretien considérable.
Sources pour aller plus loin
- Collectors Weekly — Untangling the Tale of the Seven Sutherland Sisters and Their 37 Feet of Hair : récit historique détaillé, portraits individuels, entreprise familiale et déclin.
- Smithsonian National Museum of American History — 7 Sutherland Sisters’ Hair and Scalp Cleaner : objet historique conservé au musée, longueur cumulée annoncée de leurs cheveux et activité commerciale.











