On imagine volontiers le serpent croquant l’araignée. Mais la chaîne alimentaire sait aussi fonctionner dans l’autre sens. Des araignées sont capables de capturer, tuer et manger des serpents parfois plusieurs dizaines de fois plus grands qu’elles. De quoi sérieusement malmener le dicton « ce n’est pas la petite bête qui va manger la grosse ».
En 2021, les biologistes Martin Nyffeler et J. Whitfield Gibbons ont rassemblé 319 cas de prédation de serpents par des araignées signalés dans le monde. Et la principale surprise ne vient pas des énormes mygales : environ 60 % des observations impliquent des Theridiidae, la famille des veuves noires et de nombreuses petites araignées à toile irrégulière. Certaines ne mesurent que quelques millimètres.
Une femelle redback australienne, Latrodectus hasselti, l’une des araignées les plus souvent impliquées dans les captures de serpents recensées par les chercheurs. Crédit photo Laurence Grayson (CC BY 2.0).
À retenir
- Une étude publiée en 2021 a compilé 319 incidents de prédation de serpents par des araignées.
- Plus de 40 espèces d’araignées appartenant à 11 familles sont impliquées.
- Plus de 90 espèces de serpents appartenant à 7 familles figurent parmi les proies recensées.
- Des cas sont documentés sur tous les continents sauf l’Antarctique.
- Environ 60 % des observations concernent des Theridiidae, famille comprenant les veuves noires.
- Ces petites araignées mesurent souvent seulement 6 à 11 mm de corps.
- Les serpents capturés mesuraient en moyenne environ 26 cm, avec des cas allant de 5,8 cm jusqu’à 1 mètre.
- Certains serpents capturés appartiennent aux Elapidae et Viperidae, deux familles comprenant des espèces fortement venimeuses.
- La capture d’un serpent reste une alimentation opportuniste et ne constitue pas le régime habituel de la plupart de ces araignées.
319 cas d’araignées capturant des serpents dans le monde
Pour savoir si ces scènes spectaculaires étaient de simples accidents anecdotiques, Martin Nyffeler, de l’Université de Bâle, et l’herpétologiste J. Whitfield Gibbons, de l’Université de Géorgie, ont passé en revue la littérature scientifique, des observations naturalistes et des signalements documentés sur Internet et les réseaux sociaux.
Ils ont ainsi rassemblé 319 incidents de prédation ou de tentative de prédation impliquant un serpent et une araignée.
La diversité est beaucoup plus importante qu’on pourrait l’imaginer : plus de 40 espèces d’araignées réparties dans 11 familles ont été associées à plus de 90 espèces de serpents appartenant à 7 familles.
Des captures ont été signalées sur tous les continents sauf l’Antarctique.
Les États-Unis représentent environ 51 % des observations compilées et l’Australie environ 29 %. Cela ne signifie pas nécessairement que les araignées américaines possèdent un goût particulier pour le reptile : la quantité d’observateurs, de publications et de photographies disponibles influence évidemment ce type de recensement mondial.
Le phénomène reste rare à l’échelle de l’alimentation générale des araignées. Mais avec plusieurs centaines d’observations réparties sur de nombreuses espèces, il ne peut plus être considéré comme une simple curiosité isolée.
Dans le même registre, les araignées sont capables d’élargir leur menu à d’autres vertébrés : certaines araignées capturent même des poissons, tandis que d’autres peuvent occasionnellement piéger de petites chauves-souris.
Les veuves noires sont les principales prédatrices de serpents recensées
On pourrait naturellement imaginer que la majorité des serpents victimes d’araignées ont rencontré une mygale de la taille d’une assiette.
C’est faux.
Environ 60 % des cas étudiés concernent les Theridiidae, une famille comprenant les veuves noires du genre Latrodectus, les redbacks australiennes et diverses espèces apparentées.
Le plus étonnant est leur taille.
Les Theridiidae impliquées dans ces captures possèdent généralement un corps de seulement 6 à 11 mm.
Parmi les espèces régulièrement citées figurent notamment la redback australienne Latrodectus hasselti et différentes veuves noires américaines.
Leur avantage n’est donc pas la puissance physique brute.
C’est leur toile.
Une femelle Latrodectus hasselti dans sa toile avec un mâle beaucoup plus petit. Crédit photo Wocky (CC BY-SA 3.0).
Comment une petite araignée peut-elle tuer un serpent ?
Les Theridiidae construisent des toiles tridimensionnelles irrégulières particulièrement résistantes.
Un petit serpent qui traverse ce réseau peut accrocher plusieurs fils adhésifs. En se débattant, il risque de s’empêtrer davantage au lieu de se libérer.
L’araignée peut alors intervenir.
Elle mord sa proie et lui injecte son venin. Chez les Latrodectus, celui-ci possède une puissante action neurotoxique.
L’araignée peut également ajouter de nouveaux fils autour du reptile et profiter de la structure de sa toile pour le maintenir suspendu ou limiter ses mouvements.
La disproportion devient alors trompeuse : le combat ne consiste pas en un face-à-face où une araignée de 8 mm tenterait de plaquer physiquement un serpent de 25 cm.
Le véritable adversaire du serpent est l’ensemble toile + venin + araignée.
Voilà qui rétablit légèrement l’équilibre des catégories de poids.
Les serpents capturés mesurent en moyenne environ 26 cm
Les chercheurs ont pu estimer la taille de nombreuses proies.
Le serpent capturé typique reste petit :
longueur moyenne : 25,9 cm
médiane : 27 cm
extrêmes recensés : 5,8 cm à 100 cm
Le cas d’un serpent atteignant un mètre constitue donc une exception spectaculaire et ne doit pas donner l’impression que des veuves noires passent régulièrement leurs soirées à suspendre des pythons adultes dans le garage.
La plupart des victimes sont de petits serpents ou des individus juvéniles.
Il n’empêche qu’un reptile de 20 ou 30 cm reste gigantesque comparé à une araignée dont le corps mesure moins d’un centimètre.
Des veuves noires peuvent même tuer des serpents venimeux
La situation devient encore plus étrange lorsque les deux protagonistes possèdent du venin.
Parmi les serpents capturés figurent des représentants des Elapidae et des Viperidae, familles qui regroupent plusieurs serpents particulièrement venimeux.
Les chercheurs ont notamment recensé des interactions impliquant des serpents bruns australiens, des crotales et différents vipéridés.
Cela ne signifie évidemment pas qu’une veuve noire pourrait affronter sans difficulté n’importe quel serpent venimeux.
L’âge et surtout la taille du reptile sont essentiels. Un petit serpent pris dans une toile possède un énorme handicap ; un adulte beaucoup plus massif est une tout autre affaire.
L’étude soulève d’ailleurs une question amusante : que se passerait-il si le serpent réussissait à mordre l’araignée ?
Les auteurs n’ont trouvé aucun cas documenté leur permettant de conclure qu’une araignée capturant un serpent venimeux avait elle-même subi une envenimation.
Cela ne prouve absolument pas que les araignées soient immunisées contre le venin des serpents. Cela signifie seulement que les observations disponibles ne permettent pas de répondre à cette question.
Illustration d’une veuve noire piégeant un petit serpent dans sa toile, inspirée de cas documentés d’araignées capturant des reptiles. Crédit image : illustration réalisée pour 2tout2rien.
Que fait l’araignée du serpent une fois qu’il est mort ?
Même avec beaucoup de motivation, une araignée ne peut évidemment pas découper un serpent en rondelles.
Comme les autres araignées, elle pratique une digestion extra-intestinale.
Elle injecte ou régurgite des fluides digestifs contenant des enzymes qui liquéfient progressivement les tissus de sa proie.
L’araignée aspire ensuite cette matière devenue liquide.
Avec une proie aussi volumineuse qu’un petit serpent, le repas peut se prolonger longtemps. Le reptile représente une énorme quantité de nourriture par rapport à un insecte ordinaire.
Cette capacité à exploiter occasionnellement des vertébrés permet aux araignées concernées d’accéder à une source d’énergie considérable, même si insectes et autres arthropodes restent de très loin leur menu habituel.
Les mygales mangent-elles aussi des serpents ?
Oui.
Les Theraphosidae, famille des mygales, apparaissent également dans les observations de prédation sur des serpents.
Contrairement aux veuves noires, elles n’utilisent généralement pas une toile aérienne pour emprisonner leur victime.
Une grosse mygale peut capturer directement une petite proie grâce à sa puissance, ses chélicères et son venin.
La très imposante mygale Goliath, Theraphosa blondi, peut elle aussi consommer occasionnellement des petits vertébrés.
Une mygale Goliath, Theraphosa blondi, photographiée en Guyane française. Crédit photo Bernard DUPONT (CC BY-SA 2.0).
Une photographie souvent utilisée pour illustrer l’étude montre justement une Theraphosa blondi consommant un fer-de-lance commun, Bothrops atrox, au Venezuela.
Cette scène ne correspond cependant pas à une rencontre spontanément observée dans la nature. Les auteurs précisent qu’il s’agissait d’une mise en situation photographiée par Rick West.
L’image reste intéressante pour montrer que la mygale est physiquement capable de tuer et consommer ce serpent, mais elle ne doit pas être présentée comme le témoignage d’une chasse naturelle surprise par hasard dans la forêt.
Les araignées ne sont pas devenues des spécialistes du serpent
319 observations peuvent sembler énormes.
Mais elles ont été rassemblées dans le monde entier sur de nombreuses années, à partir d’une grande variété de sources.
Les serpents constituent donc des proies opportunistes, pas le menu quotidien de ces araignées.
La grande majorité des araignées se nourrit surtout d’insectes et d’autres arthropodes.
Un petit vertébré devient intéressant lorsque les circonstances s’y prêtent : un serpent traverse exactement la mauvaise toile, une petite grenouille s’approche d’une araignée chasseuse ou un poisson passe à portée d’une espèce semi-aquatique.
Cette alimentation opportuniste est bien plus intéressante biologiquement qu’une légende de « super-araignée tueuse de serpents ».
Elle montre simplement que la frontière entre prédateur et proie dépend beaucoup de la taille, du terrain et de celui qui possède le meilleur piège.
Araignée contre serpent : qui mange qui ?
Il serait tentant de conclure que les araignées ont donc pris l’avantage sur les serpents.
Pas vraiment.
De nombreux serpents mangent eux-mêmes des araignées.
Plusieurs espèces consomment régulièrement des arthropodes et peuvent inclure les araignées dans leur régime alimentaire. Selon les protagonistes, la relation prédateur-proie peut donc fonctionner dans les deux sens.
Le scénario devient encore plus étrange avec la vipère à queue d’araignée d’Iran.
Ce serpent ne mange pas spécialement des araignées pour mériter son nom. Il possède au bout de sa queue un leurre dont la forme et les mouvements imitent une araignée. Des oiseaux s’approchent pour capturer ce qu’ils prennent pour un arthropode… avant que la vipère ne les attrape.
Araignée mangeant un serpent, serpent mangeant une araignée ou serpent utilisant une fausse araignée pour manger un oiseau : la chaîne alimentaire a manifestement refusé de choisir une version simple.
Les arthropodes peuvent parfois retourner le rapport de taille
Les serpents ne sont d’ailleurs pas les seuls vertébrés à découvrir qu’un arthropode peut être plus dangereux qu’il n’en a l’air.
Des mantes religieuses ont été documentées en train de capturer de petits oiseaux, notamment des colibris.
Dans le cas des araignées, poissons, grenouilles, lézards, oiseaux, chauves-souris, petits mammifères et serpents ont tous été enregistrés parmi leurs proies.
Cela ne transforme évidemment pas les araignées en prédateurs dominants des vertébrés.
Mais cela oblige à abandonner une règle un peu trop confortable : dans la nature, être beaucoup plus gros que son adversaire ne garantit pas toujours d’être du bon côté du menu.
Sources pour aller plus loin
- The Journal of Arachnology – Martin Nyffeler et J. Whitfield Gibbons, Spiders feeding on snakes
- American Arachnological Society – étude de 2021 et résumé des 319 cas documentés
- The Journal of Arachnology – synthèse sur la prédation des vertébrés par les araignées
- Université de Bâle – publications de Martin Nyffeler sur l’alimentation des araignées




un truc que je ne savais pas !