À la frontière de Djibouti et de l’Éthiopie, le lac Abbe, également écrit lac Abbé, Abbeh ou Abhe, offre l’un des paysages les plus étranges de la Corne de l’Afrique. Au-dessus d’une immense plaine aride se dressent des dizaines de cheminées calcaires pouvant dépasser 50 mètres, tandis que des sources brûlantes libèrent encore vapeur et odeurs de soufre.
Ce décor presque extraterrestre ne doit pourtant rien à la fantaisie : il se trouve dans la dépression de l’Afar, une région où l’écorce terrestre est étirée par la séparation de plusieurs plaques tectoniques. Entre géologie active, lac salé en recul, flamants roses et archives climatiques enfouies sous les sédiments, le lac Abbe est bien plus qu’un joli paysage de Djibouti.
Le soleil se lève sur les paysages minéraux du lac Abbe, à la frontière entre Djibouti et l’Éthiopie. Crédit photo Rolf Cosar (CC BY 3.0).
À retenir
- Le lac Abbe ou lac Abbé est un lac salé endoréique situé sur la frontière entre Djibouti et l’Éthiopie.
- Son bassin est d’origine tectonique et appartient à la dépression de l’Afar, où les plaques arabique, nubienne et somalienne s’écartent progressivement.
- Le paysage est dominé par des cheminées calcaires liées à l’activité hydrothermale, dont certaines dépassent 50 mètres.
- Le lac est alimenté principalement par la rivière Awash, venue des hauts plateaux éthiopiens, et ne possède aucun exutoire vers la mer.
- Sa surface actuelle est de l’ordre de quelques centaines de kilomètres carrés, contre environ 6 000 km² il y a plus de 10 000 ans.
- Le site accueille notamment des flamants roses malgré son apparence particulièrement aride.
- Le lac Abbeh figure depuis 2015 sur la liste indicative de l’UNESCO, mais n’est pas inscrit au patrimoine mondial.
Le lac Abbe, entre Djibouti et l’Éthiopie
Le lac occupe l’extrémité occidentale du bassin du Gobaad, au cœur d’une région parmi les plus arides d’Afrique de l’Est. Son nom apparaît sous de nombreuses formes : Abbe, Abbé, Abbeh, Abhe ou Abhe Bad. Le CNRS indique que ce dernier nom peut être traduit par « lac pourri », une appellation peu flatteuse liée à l’odeur des émanations soufrées.
Il s’agit d’un lac endoréique : l’eau qui arrive dans son bassin ne rejoint ni océan ni mer. Elle finit essentiellement par s’évaporer sous l’effet de la chaleur et de l’aridité.
Son principal apport est l’Awash, une importante rivière éthiopienne qui descend des hauts plateaux et termine sa course dans cette succession de lacs de la dépression de l’Afar. Lorsqu’il pleut davantage sur les plateaux éthiopiens, le niveau du lac Abbe peut donc réagir à des précipitations tombées très loin de ses rives.
Dans la même région géologique se trouvent d’autres curiosités extrêmes, notamment le lac Gaet’ale, à la salinité exceptionnelle, ou plus au nord les paysages hydrothermaux multicolores de Dallol.
Un paysage posé à la rencontre de trois plaques tectoniques
L’origine du lac Abbe est avant tout tectonique, et non simplement géothermale comme on peut parfois le lire.
Le bassin s’inscrit dans un graben, autrement dit une zone de terrain affaissée entre des structures tectoniques plus hautes. À l’échelle régionale, la dépression de l’Afar correspond à l’une des zones de rifting les plus remarquables de la planète.
Trois grandes plaques y sont impliquées : la plaque arabique, la plaque nubienne et la plaque somalienne. Elles s’écartent progressivement les unes des autres, amincissant et fracturant la croûte terrestre.
Cette activité explique l’omniprésence régionale des failles, volcans, sources chaudes et phénomènes hydrothermaux. Le paysage du lac Abbe n’est donc pas le vestige d’un phénomène terminé : sous les pieds des visiteurs, la géologie reste bel et bien en mouvement.
Vue satellite du champ de fumerolles de Boina, immédiatement au nord du lac Abbe, à la frontière entre Djibouti et l’Éthiopie. Crédit image NASA (domaine public).
Des cheminées calcaires de plus de 50 mètres
Ce sont elles qui donnent au lac Abbe son allure de décor de science-fiction. Des dizaines de tours minérales émergent de la plaine, certaines fines comme des aiguilles, d’autres massives et irrégulières.
Ces structures ne sont pas des « cheminées de fée » comparables à celles de Cappadoce. Elles sont liées à un tout autre processus : des circulations d’eaux chaudes et minéralisées ont construit progressivement des dépôts calcaires autour des points de remontée hydrothermale.
Lorsque le niveau du lac était beaucoup plus élevé, une partie de cette activité se déroulait sous l’eau. Les dépôts se sont accumulés autour des sources et ont édifié ces hautes formations. Le recul du lac les a ensuite laissées émerger au milieu d’une vaste plaine aujourd’hui sèche.
Certaines cheminées atteignent plus de 50 mètres de hauteur, soit approximativement la hauteur d’un immeuble d’une quinzaine d’étages.
Source thermale et cheminées minérales dans la zone du lac Abbe. Crédit photo Rolf Cosar (CC BY 3.0).
Le principe de précipitation des carbonates rappelle certains paysages de travertin comme les terrasses blanches de Pamukkale, même si les conditions géologiques et les formes obtenues sont très différentes.
Un parallèle encore plus parlant existe en Californie avec les tours de tuf du lac Mono, elles aussi construites par précipitation de carbonate autour d’anciennes sources sous-lacustres.
Pourquoi ces cheminées se trouvent-elles aujourd’hui sur la terre ferme ?
Parce que le lac Abbe a connu d’énormes fluctuations.
Le ministère français de la Culture estime que sa surface actuelle est d’environ 350 km². Il y a plus de 10 000 ans, pendant une période beaucoup plus humide, le plan d’eau atteignait approximativement 6 000 km².
Autrement dit, le lac préhistorique était plus de quinze fois plus étendu que le lac actuel.
Cette diminution explique pourquoi des formations construites lorsque l’eau recouvrait une partie du bassin se retrouvent désormais loin du rivage actuel. Les fluctuations ne dépendent pas uniquement de l’évaporation : précipitations régionales, alimentation par l’Awash et tectonique interviennent également dans l’histoire complexe du bassin.
Une partie aujourd’hui asséchée du lac Abbe, témoignage de ses importantes variations de niveau. Crédit photo Cjulien21 (CC BY-SA 3.0).
Une archive de 20 000 ans cachée sous le lac
Le lac Abbe intéresse désormais autant les climatologues que les amateurs de paysages lunaires.
Au printemps 2023, une équipe scientifique franco-djiboutienne du projet Nilafar a installé une plateforme de carottage sur le lac afin d’extraire ses sédiments. Le but : retrouver l’histoire des précipitations, des périodes humides et des phases d’extrême aridité qui ont affecté l’Afrique du Nord-Est.
Après une mission compliquée par les orages, les tempêtes de sable et les vents violents, les chercheurs sont parvenus à extraire une carotte sédimentaire longue de 16 mètres.
Selon la paléoclimatologue Marie Revel, elle devrait documenter au moins 20 000 ans de climat. Chaque couche de sédiments peut conserver des indices sur la mousson africaine, les températures, les précipitations ou les organismes ayant vécu dans le lac.
Le paysage « d’un autre monde » devient ainsi une gigantesque bibliothèque climatique, avec un petit inconvénient pratique : les livres sont enterrés sous plusieurs mètres de vase.
Flamants roses au milieu des cheminées
L’aridité du décor pourrait laisser croire que presque rien ne vit ici. Pourtant, le lac Abbe constitue un habitat important pour plusieurs espèces d’oiseaux.
Les flamants roses sont les plus spectaculaires. Ils fréquentent le plan d’eau en groupes parfois importants, apportant une tache rose assez improbable au milieu du beige des sédiments et du gris des cheminées.
L’Agence nationale du tourisme de Djibouti et le dossier UNESCO mentionnent également différents oiseaux d’eau et limicoles, tandis que des gazelles vivent dans cette région aride.
Une colonie de flamants roses sur le lac Abbe à Djibouti. Crédit photo Cjulien21 (CC BY-SA 3.0).
Des sources encore brûlantes aujourd’hui
Les grandes tours calcaires témoignent d’une histoire ancienne du lac, mais l’activité hydrothermale n’a pas disparu.
Autour du site, des sources très chaudes et des fumerolles continuent de libérer vapeur et gaz. C’est cette activité qui donne localement au paysage son odeur de soufre et explique le nom peu romantique d’Abhe Bad, le « lac pourri ».
Ces zones ne sont évidemment pas des jacuzzis naturels : l’eau peut être brûlante et le terrain autour des sources instable.
Une fumerolle et une source chaude dans la zone géothermale du lac Abbe. Crédit photo Cjulien21 (CC BY-SA 3.0).
La Planète des singes a-t-elle vraiment été tournée au lac Abbe ?
Le paysage s’y prête tellement bien qu’une histoire est régulièrement répétée dans les guides et sur Internet : certaines scènes de La Planète des singes avec Charlton Heston auraient été tournées au lac Abbe.
Les archives de production du film de 1968 ne confirment pourtant pas cette histoire.
L’American Film Institute répertorie comme lieux de tournage l’Utah, la région de Page en Arizona et Malibu Creek State Park en Californie. Djibouti ou l’Éthiopie n’apparaissent pas parmi les lieux documentés.
Le lac Abbe ressemble donc parfaitement à une planète dominée par des singes parlant anglais, mais Charlton Heston semble n’y avoir jamais posé ses bottes.
Un site candidat au patrimoine mondial de l’UNESCO
Depuis le 5 janvier 2015, « Lac Abbeh : son paysage culturel, ses monuments naturels et son écosystème » figure sur la liste indicative présentée par Djibouti à l’UNESCO.
Cela ne signifie pas que le lac est déjà inscrit au patrimoine mondial. La liste indicative constitue une étape préalable : un État y présente les sites qu’il pourrait proposer ultérieurement pour une inscription officielle.
La candidature met en avant à la fois :
– la géologie et les cheminées calcaires ;
– l’écosystème du lac ;
– le paysage culturel ;
– les nombreux sites archéologiques de la région du Gobaad.
Les rives du lac ont en effet été beaucoup plus accueillantes pendant les périodes humides de la préhistoire, et les archéologues y ont identifié de nombreuses traces d’occupations humaines anciennes.
Visiter le lac Abbe à Djibouti
Le lac est situé dans la région de Dikhil, à l’extrémité occidentale de Djibouti, directement sur la frontière éthiopienne.
Coordonnées approximatives du lac : 11.1906, 41.7892. Voici sa position sur Google Maps:
Il ne s’agit pas d’une excursion où l’on sort d’une autoroute devant un parking fraîchement goudronné. Le site est isolé et une partie du trajet passe par des pistes.
L’Agence nationale du tourisme de Djibouti propose notamment un circuit de deux jours et une nuit : départ de Djibouti-ville, traversée du Petit et du Grand Bara, passage par Dikhil, nuit près du lac puis découverte du site très tôt le matin.
Le lever du soleil est particulièrement recherché. La lumière rasante découpe les silhouettes des cheminées et les températures sont plus supportables qu’en milieu de journée.
Les circuits locaux utilisent généralement des véhicules 4×4. Pour rejoindre les colonies de flamants au bord de l’eau, l’office de tourisme mentionne également une marche d’environ une heure aller-retour dans son circuit type.
Vu l’isolement, la chaleur et les conditions de piste, partir avec un guide ou une agence locale expérimentée est beaucoup plus raisonnable que de traiter le lac comme une petite déviation entre deux ronds-points.
Vidéo du lac Abhe Bad
Les photos donnent déjà une bonne idée des dimensions des cheminées, mais la vidéo permet de mieux comprendre leur répartition dans cette immense plaine minérale :
Entre ses tours minérales de plus de 50 mètres, ses sources fumantes, ses flamants et son immense horizon désertique, le lac Abbe reste l’un des paysages les plus singuliers de Djibouti. Et sous son apparence immobile se cache en réalité un territoire façonné en permanence par la tectonique, l’eau, le climat et la chaleur souterraine.
Sources pour aller plus loin
- UNESCO — Lac Abbeh : paysage culturel, monuments naturels et écosystème
- Ministère de la Culture — les rives du lac Abhé et l’évolution du lac
- CNRS Le Journal — mission de carottage scientifique au lac Abbé
- Agence nationale du tourisme de Djibouti — le lac Abbé et ses cheminées calcaires
- Agence nationale du tourisme de Djibouti — circuit lac Abbé, accès et visite
- NASA Earth Observatory — tectonique de la dépression de l’Afar
- American Film Institute — lieux de tournage documentés de La Planète des singes






