En 2020, Justine Haupt a conçu un objet qui semble d’abord sorti d’un rêve de brocanteur sous caféine : un téléphone portable à cadran, capable de passer de vrais appels, de tenir dans une poche et de fonctionner comme téléphone principal. Pas un accessoire décoratif. Pas une blague rétro. Un téléphone volontairement anti-smartphone.
Son projet, connu sous le nom de Rotary Cellphone, puis prolongé par le Rotary Un-Smartphone, raconte surtout une chose : et si l’avenir du téléphone n’était pas forcément un rectangle noir bardé de notifications, mais un objet plus lent, plus tactile, plus compréhensible et moins envahissant ?
À retenir
- Justine Haupt est ingénieure en instrumentation astronomique et développeuse de matériel expérimental.
- Elle a conçu un téléphone portable à cadran pour retrouver un objet simple, tactile et contrôlable.
- Le projet original utilisait notamment un cadran rotatif, un microcontrôleur, un module cellulaire 3G, un boîtier imprimé en 3D et un écran ePaper.
- L’objectif n’était pas de faire un gadget nostalgique, mais un vrai téléphone utilisable au quotidien.
- Le projet a ensuite évolué vers le Rotary Un-Smartphone, une version LTE en kit, toujours pensée dans un esprit open source.
Un téléphone anti-smartphone, pas un simple objet vintage
À première vue, on pourrait parler d’un “smartphone à cadran”. Mais l’expression rate presque le cœur du projet. Justine Haupt a surtout imaginé un anti-smartphone : un téléphone portable qui revient à l’essentiel, avec un cadran mécanique, des commandes physiques, des boutons dédiés et le moins possible de distractions numériques.
Justine Haupt explique que son but n’était pas d’être anachronique, mais de montrer qu’il est possible de fabriquer un téléphone utilisable en s’éloignant au maximum de l’écran tactile. Dans son esprit, le cadran n’est pas seulement un clin d’œil nostalgique : c’est une interface physique, lisible, lente, volontairement limitée. Bref, l’exact opposé du smartphone qui réclame votre attention toutes les huit secondes, comme un enfant avec une trottinette neuve.
Pourquoi fabriquer un téléphone à cadran en 2020 ?
Justine Haupt travaillait alors comme ingénieure en instrumentation astronomique au Brookhaven National Laboratory, à New York. Son métier consiste notamment à développer du matériel expérimental, avec des compétences en optique, mécanique, radiofréquence et électronique. Autrement dit, elle n’a pas seulement collé un vieux cadran sur une coque imprimée en 3D : elle a réellement conçu un appareil fonctionnel.
Son idée répondait à une frustration très contemporaine : les téléphones sont devenus puissants, mais souvent opaques. Ils remplacent des actions simples par des menus, des gestes, des applications, des mises à jour et des notifications. Le Rotary Cellphone revient à une logique plus directe : un bouton pour allumer, un bouton pour appeler, un cadran pour composer, un affichage simple pour les informations utiles.
C’est ce qui rend l’objet plus intéressant aujourd’hui qu’en 2020. À l’époque, il pouvait passer pour un gadget de maker. En pleine vague de dumbphones, de minimalisme numérique et de “digital detox”, il ressemble davantage à un manifeste de design.
Ce qu’il y a dans ce téléphone à cadran
Le prototype original associe plusieurs éléments modernes et anciens. Le cadran rotatif venait d’un ancien téléphone de type Trimline. L’électronique reposait sur un microcontrôleur et un module cellulaire, le tout intégré dans un boîtier imprimé en 3D. L’appareil comportait aussi un écran ePaper, utile pour afficher des informations comme les appels manqués sans consommer beaucoup d’énergie.
Le téléphone posséde également une barre de LED pour indiquer la puissance du signal et le niveau de batterie, des touches rapides pour appeler les contacts favoris, une vraie antenne amovible et un interrupteur physique. Rien que ce dernier détail dit beaucoup : dans un monde où il faut parfois maintenir un bouton en espérant que l’appareil veuille bien s’éteindre, un interrupteur mécanique a presque des allures de déclaration philosophique.
Un objet lent dans un monde trop rapide
Ce téléphone à cadran n’est pas pratique au sens où un smartphone moderne est pratique. Il ne remplace pas une carte, un appareil photo, une messagerie, un navigateur web, une banque, un carnet de notes, un réveil et un petit casino de notifications déguisé en réseau social.
Mais c’est précisément son intérêt. Il réduit le téléphone à sa fonction principale : communiquer par appel. Les contacts les plus importants peuvent être appelés par des touches physiques, tandis que le cadran reste disponible pour composer un numéro. Le geste est plus lent, mais aussi plus intentionnel. On ne “swipe” pas par réflexe : on décide d’appeler.
Dans cette logique, l’objet rejoint une famille plus large de créations qui redonnent de l’importance aux manipulations physiques. Sur 2tout2rien, on retrouve ce goût du détournement tactile avec cette lampe réalisée avec un vieux téléphone à cadran, où l’intensité se règle justement grâce au cadran. Même combat : la main reprend un peu le pouvoir.
Open source, bricolage sérieux et limites très réelles
Le projet original a été partagé en open source, avec des fichiers et informations permettant aux amateurs d’électronique de comprendre ou reproduire le principe. Make a d’ailleurs publié une version très détaillée du montage, avec les composants nécessaires : cadran Western Electric 10A, module cellulaire, écran ePaper, batterie LiPo, antenne, boîtier imprimé en 3D, firmware Arduino et carte électronique.
Cela ne veut pas dire que n’importe qui peut le fabriquer entre deux cafés. Le projet demande des compétences sérieuses en électronique, soudure, impression 3D et intégration mécanique. Le Rotary Cellphone est moins un produit grand public qu’un objet de maker poussé très loin, à mi-chemin entre manifeste anti-smartphone et prototype d’ingénierie de garage très discipliné.
Du prototype au Rotary Un-Smartphone
Après la publication du projet en 2020, l’idée a largement circulé. Justine Haupt a ensuite développé, via Sky’s Edge, une version plus aboutie : le Rotary Un-Smartphone. Cette version est pensée comme un kit expérimental, avec connectivité LTE, carte SIM, port USB-C, affichage OLED en façade, écran ePaper au dos, contacts stockés sur carte microSD et même un interrupteur physique pour couper le microphone.
Cette évolution montre que le téléphone à cadran n’était pas seulement une curiosité de 2020. Le projet a continué à vivre, avec une volonté de rendre l’objet plus robuste, plus moderne côté réseau, mais toujours fidèle à son idée de départ : un téléphone pour appeler, pas un portail permanent vers le bruit du monde.
Dans un autre registre d’objets ordinaires transformés en pièces très travaillées, les objets brodés de Sue Trevor montrent eux aussi que le design peut changer notre regard sur les formes banales du quotidien, y compris les téléphones à cadran.
Pourquoi ce projet parle davantage aujourd’hui
Depuis quelques années, les recherches autour des téléphones minimalistes, des dumbphones et de la déconnexion numérique ont pris de l’ampleur. Beaucoup de gens ne veulent pas forcément vivre sans téléphone, mais souhaitent réduire le temps d’écran, les notifications, les sollicitations sociales et les interfaces conçues pour retenir l’attention.
Le téléphone à cadran de Justine Haupt arrive exactement dans cette zone. Il ne propose pas un retour complet au passé ; il propose une autre relation à l’objet technique. Un téléphone que l’on peut comprendre, modifier, réparer, tenir vraiment en main. Un téléphone qui ne cherche pas à faire tout, tout le temps. Une petite révolution, donc, mais avec un cadran qui fait “clac-clac-clac” au lieu d’un keynote en col roulé.
Toutes les photos : crédits Justine Haupt.
Mini FAQ
Le téléphone à cadran de Justine Haupt fonctionne-t-il vraiment ?
Oui. Le prototype original était un vrai téléphone portable capable de passer des appels. Justine Haupt expliquait même vouloir l’utiliser comme téléphone principal.
Est-ce un smartphone ?
Pas vraiment. Même s’il s’agit d’un téléphone portable moderne, le projet est plutôt un anti-smartphone : il évite l’écran tactile, les applications et l’hyperconnexion pour revenir à des fonctions très limitées.
Pourquoi utiliser un cadran rotatif ?
Le cadran rotatif apporte une interface physique, tactile et volontairement lente. Pour Justine Haupt, il ne s’agissait pas seulement de nostalgie, mais d’un moyen de reprendre le contrôle sur l’objet technique.
Peut-on acheter le Rotary Un-Smartphone ?
Le projet a évolué vers le Rotary Un-Smartphone, proposé comme kit expérimental par Sky’s Edge. La disponibilité peut varier : ce n’est pas un produit grand public comparable à un smartphone vendu en boutique.
Le projet est-il open source ?
Oui. Justine Haupt a partagé des fichiers et informations techniques autour du projet original, puis le Rotary Un-Smartphone a conservé une logique open source.
Sources pour aller plus loin
• Justine Haupt — page officielle du Rotary Cellphone original, historique du projet, philosophie et fichiers open source
• Sky’s Edge — page du Rotary Un-Smartphone, version LTE en kit et caractéristiques techniques
• Wired — portrait de Justine Haupt et récit de la conception du téléphone à cadran portable
• Make — guide technique détaillé du Rotary Cell Phone et présentation des composants




