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Une gargouille Alien sur une abbaye du 13ème siècle

À Paisley, en Écosse, une abbaye dont l’histoire remonte au XIIe siècle possède sur sa nef médiévale une gargouille qui semble avoir quitté le vaisseau Nostromo pour se poser sur un toit gothique. Avec son crâne allongé, ses mâchoires et son allure biomécanique, la ressemblance avec le xénomorphe d’Alien est tout sauf accidentelle.

La sculpture n’a pourtant rien de médiéval. Cette gargouille Alien a été conçue au début des années 1990 lors d’une restauration de Paisley Abbey. Et contrairement à la petite légende d’un tailleur de pierre facétieux ayant glissé clandestinement un extraterrestre sur l’édifice, son créateur David Lindsay raconte que le dessin a été présenté au client… puis officiellement approuvé.

Gargouille Alien inspirée du xénomorphe sur Paisley Abbey en Écosse
La célèbre gargouille Alien de Paisley Abbey, inspirée du xénomorphe imaginé par H. R. Giger pour le film de Ridley Scott. Crédit photo Mark Harkin (CC BY 2.0).

À retenir

  • La gargouille se trouve sur Paisley Abbey, en Écosse, dont les origines remontent à 1163.
  • Elle n’est pas médiévale : son sculpteur David Lindsay raconte avoir dessiné son projet de xénomorphe en 1993.
  • La sculpture est un hommage volontaire au monstre conçu par H. R. Giger pour Alien.
  • Elle faisait partie d’une commande de douze nouvelles gargouilles contemporaines.
  • Le projet Alien a été présenté avec les autres dessins et officiellement approuvé par le client.
  • Chaque gargouille a été taillée dans un bloc de grès écossais pesant environ 500 kg.
  • Il s’agit bien d’une véritable gargouille : un canal intérieur lui permet d’évacuer l’eau de pluie loin de la maçonnerie.
  • La créature est devenue mondialement connue après qu’une photographie a circulé sur Internet en août 2013.

Pourquoi trouve-t-on Alien sur une abbaye médiévale ?

Pendant longtemps, l’histoire a été racontée comme une plaisanterie de maçon.

Une vieille abbaye écossaise devait remplacer ses gargouilles abîmées et un artisan amateur de science-fiction aurait discrètement sculpté un monstre ressemblant au xénomorphe d’Alien.

La réalité est finalement plus amusante.

David Lindsay, le sculpteur lui-même, a raconté en détail la naissance de la créature pour le Stirling City Heritage Trust.

Grand amateur du film Alien de Ridley Scott, il explique avoir regardé le film plus souvent que n’importe quel autre. Il apprécie particulièrement le travail du peintre et designer suisse H. R. Giger, dont l’univers biomécanique se retrouve aussi dans une étonnante fontaine à Coire, et qui a conçu le célèbre xénomorphe du film.

Un soir de 1993, Lindsay dessine chez lui sa propre interprétation du xénomorphe, en s’aidant notamment d’une vieille copie VHS du film et d’une petite figurine.

Le lendemain, son croquis rejoint une vingtaine d’autres propositions destinées à Paisley Abbey.

Le sculpteur est persuadé que son Alien sera immédiatement écarté.

Il se trompe.

La gargouille Alien a été officiellement approuvée

À cette époque, David Lindsay vient d’obtenir une commande portant sur douze nouvelles gargouilles sculptées à la main, dans le cadre de travaux sur le toit et le parapet de la nef du XIIIe siècle.

Le cahier des charges est inhabituel.

Les artisans ne doivent pas reproduire servilement d’anciennes sculptures : ils sont invités à proposer des créations contemporaines.

Et pour cause.

Les gargouilles historiques avaient été tellement dégradées par le temps que leurs formes originales n’étaient plus suffisamment lisibles pour être copiées. Au cours des années 1950, plusieurs avaient même été remplacées par de simples blocs de pierre sans décor.

Il fallait donc repartir presque de zéro.

Parmi une vingtaine de projets dessinés par les sculpteurs, douze sont retenus.

Et à la grande surprise de Lindsay, son Alien figure dans la pile des projets acceptés.

Pas de plaisanterie clandestine, donc.

Le xénomorphe a passé la commission.

Douze gargouilles contemporaines sur la nef

Alien n’est d’ailleurs pas seul.

Les douze nouvelles sculptures sont toutes différentes et puisent leur inspiration dans la culture contemporaine autant que dans l’imaginaire traditionnel des monstres architecturaux.

Parmi elles, on trouve notamment trois créatures représentant le célèbre principe :

« ne rien voir, ne rien entendre, ne rien dire ».

Les douze gargouilles contemporaines de Paisley Abbey avec la gargouille Alien


Les douze gargouilles contemporaines de Paisley Abbey. La série comprend notamment les personnages « ne rien voir, ne rien entendre, ne rien dire » et, bien sûr, le xénomorphe. Crédit photo Colin (CC BY-SA 3.0).

Le résultat rappelle que les monuments historiques n’ont jamais été complètement figés dans leur époque.

Les restaurateurs, architectes et sculpteurs ont souvent ajouté leur propre vocabulaire aux bâtiments anciens.

On retrouve ce mélange de sculpture et d’architecture dans des monuments très différents, comme la Casa de las Conchas de Salamanque et sa façade couverte de centaines de coquilles sculptées.

Comment sculpte-t-on une gargouille Alien de 500 kg ?

La gargouille n’a pas été moulée ou fabriquée dans un matériau moderne.

Comme les autres sculptures du chantier, elle a été taillée dans un grès écossais à grain fin provenant de la carrière de Clashach, près d’Elgin, dans le Moray.

Les blocs livrés aux sculpteurs pesaient environ 500 kg chacun.

David Lindsay et deux autres artisans travaillaient sur les différentes créations.

Les premières opérations pouvaient être accélérées grâce à des scies munies de disques diamantés, mais l’essentiel du modelage reposait encore sur les outils traditionnels du tailleur de pierre : maillet et ciseau.

La méthode n’était donc finalement pas si éloignée de celle utilisée plusieurs siècles auparavant.

À un détail près : les artisans médiévaux avaient probablement moins de VHS d’Alien dans leur atelier.

Chaque gargouille demandait environ quatre semaines de travail, avec des journées classiques d’environ huit heures.

La pierre laisse par ailleurs peu de place au bouton « annuler ».

Une coupe trop profonde et le nez du xénomorphe risque de connaître une fin plus rapide que certains membres d’équipage du Nostromo.

Est-ce vraiment une gargouille ?

Oui.

Le mot « gargouille » est souvent utilisé pour désigner n’importe quelle créature monstrueuse accrochée à une église ou à un château.

Architecturalement, la distinction est pourtant simple.

Une gargouille possède une fonction d’évacuation des eaux de pluie. Son conduit rejette l’eau à distance de la façade afin d’éviter qu’elle ne ruisselle directement sur la maçonnerie.

Une sculpture monstrueuse qui n’a aucune fonction hydraulique est plutôt appelée un grotesque.

Les créations de Paisley Abbey possèdent bien des canaux destinés à transporter l’eau.

Alien n’est donc pas seulement décoratif : c’est une vraie gargouille fonctionnelle.

Le célèbre Triton du palais de Pena à Sintra, malgré son apparence monstrueuse, appartient au contraire davantage au registre de la sculpture décorative.

Paisley Abbey, près de neuf siècles d’histoire

Le contraste fonctionne d’autant mieux que le bâtiment est réellement ancien.

Paisley Abbey trouve son origine en 1163, lorsque Walter FitzAlan fonde sur le site un prieuré clunisien.

Treize moines venus de Much Wenlock, dans le Shropshire, s’y installent.

En 1245, le prieuré obtient le statut d’abbaye.

Au fil des siècles, l’édifice connaît destructions, transformations, reconstructions et restaurations. La nef concernée par le chantier des gargouilles conserve notamment des éléments datant du XIIIe siècle.

Vue générale de Paisley Abbey en Écosse avec les gargouilles sur la nef
Vue générale de Paisley Abbey depuis l’ouest. Les gargouilles contemporaines sont installées le long de la toiture de la nef. Crédit photo Colin (CC BY-SA 3.0).

L’abbaye est aujourd’hui classée parmi les bâtiments patrimoniaux les plus importants d’Écosse.

Cette longue histoire de modifications explique aussi pourquoi une sculpture des années 1990 n’est pas aussi incongrue qu’elle en a l’air : les monuments anciens sont souvent le résultat de plusieurs siècles d’interventions successives.

Dans un registre différent, la Grande Cariatide de la rue de Turbigo à Paris montre elle aussi comment une sculpture spectaculaire peut devenir indissociable d’une façade.

1991 ou 1993 : quand la gargouille Alien a-t-elle été créée ?

Une petite contradiction subsiste autour de la date.

De nombreuses descriptions de Paisley Abbey et plusieurs fiches photographiques indiquent que les douze gargouilles ont été remplacées en 1991.

David Lindsay, lui, raconte très précisément avoir réalisé son dessin du xénomorphe en 1993, avant de le présenter au client le lendemain.

Comme ce témoignage vient directement du sculpteur, il constitue une source particulièrement importante.

Le plus prudent est donc de retenir que la campagne de nouvelles gargouilles se déroule au début des années 1990, avec un dessin de l’Alien daté de 1993 par son auteur.

Plutôt que de trancher artificiellement entre deux dates contradictoires, autant conserver les deux informations avec leur origine.

Une gargouille presque oubliée jusqu’en 2013

Le plus étonnant est peut-être que l’Alien n’a pas immédiatement provoqué une invasion médiatique.

Avant même leur installation, les nouvelles gargouilles avaient pourtant obtenu un article dans le journal écossais The Scotsman.

Puis elles ont rejoint la maçonnerie de l’abbaye et sont progressivement devenues un élément ordinaire du paysage local.

Pendant près de deux décennies, la créature passe relativement inaperçue.

Tout change le 23 août 2013.

Une photographie est publiée sur Internet avec l’observation que la sculpture ressemble étrangement au monstre d’Alien.

L’image se propage rapidement.

Yahoo News, la BBC et plusieurs journaux britanniques reprennent l’histoire. Des journalistes contactent même la famille de David Lindsay pour obtenir des explications.

Le xénomorphe venait finalement de réussir ce qu’il sait faire de mieux : apparaître soudainement là où personne ne l’attendait.

Depuis, la gargouille est devenue une petite célébrité locale et certains visiteurs se rendent spécialement à Paisley Abbey pour la chercher.

Gargouille alien (Paisley Abbey Alien gargoyle)


Gargouille alien (Paisley Abbey Alien gargoyle) Colin (CC BY-SA 3.0).

Où voir la gargouille Alien de Paisley Abbey ?

Paisley Abbey se situe dans la ville de Paisley, à une douzaine de kilomètres à l’ouest du centre de Glasgow, en Écosse.

Adresse : Paisley Abbey, Abbey Close, Paisley PA1 1JG, Royaume-Uni.

La gargouille se trouve à l’extérieur de l’édifice, parmi la série de sculptures installées le long de la nef.

Il faut donc lever les yeux et chercher le crâne allongé caractéristique du xénomorphe.

L’abbaye elle-même peut également être visitée. Les jours et horaires d’ouverture pouvant varier selon les offices et événements, mieux vaut vérifier le site officiel avant de s’y rendre.

Quand la restauration glisse un clin d’œil à la culture populaire

La gargouille Alien fonctionne parce qu’elle respecte à la fois la tradition et la détourne.

Elle est sculptée à la main dans du grès, sert réellement à rejeter l’eau de pluie et occupe la même fonction architecturale que ses lointaines ancêtres.

Mais au lieu d’un démon médiéval, le sculpteur a choisi l’un des monstres les plus célèbres du cinéma du XXe siècle.

Et finalement, le principe n’est peut-être pas si éloigné.

Les sculpteurs médiévaux peuplaient déjà les édifices de créatures étranges, hybrides, terrifiantes ou parfois franchement grotesques.

David Lindsay a simplement utilisé un monstre de son époque.

Un monstre qui, contrairement à beaucoup d’autres xénomorphes, a désormais un emploi stable dans l’évacuation des eaux pluviales.

Sources pour aller plus loin

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1 commentaire pour “Une gargouille Alien sur une abbaye du 13ème siècle”

  1. Retour de ping : Casa de las Conchas - le manoir des coquillages - 2Tout2Rien

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