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Une mante religieuse dans l’ambre et ces insectes fossilisés depuis des millions d’années

Une petite mante religieuse prisonnière de l’ambre a fait le tour du web après la vente aux enchères de son minuscule cercueil doré. L’insecte apparaît presque en trois dimensions, avec sa tête triangulaire et ses pattes encore visibles à travers la résine fossilisée. Le morceau ne mesure pourtant que 3 cm de long et a été vendu 6 000 dollars en 2016.

Son histoire est cependant plus complexe que la légende des « 12 millions d’années » souvent répétée à son sujet. Et cette mante est loin d’être seule : fourmis, moustiques, guêpes et quantité d’autres petits animaux ont été piégés par de la résine avant d’être conservés pendant des millions, voire des dizaines de millions d’années. De véritables instantanés d’écosystèmes disparus, avec un léger problème : les modèles photographiés n’ont généralement pas survécu à la séance.

Insecte fossilisé préservé dans de l’ambre dominicain
Un insecte préservé dans de l’ambre dominicain. Cette image illustre le phénomène mais ne montre pas la mante vendue par Heritage Auctions. Crédit photo LucasFassari (CC BY-SA 4.0).

À retenir

  • Un morceau d’ambre contenant une mante fossile a été vendu 6 000 dollars par Heritage Auctions en novembre 2016.
  • Le spécimen mesure seulement 3 × 1,56 × 1,32 cm.
  • Le chiffre de 12 millions d’années souvent associé à cette mante ne figure pas dans la fiche de vente et ne peut pas être établi précisément à partir de sa provenance publiée.
  • Les principaux gisements d’ambre dominicain contenant des fossiles sont généralement datés d’environ 15 à 20 millions d’années.
  • Hymenaea protera n’est pas le nom de la mante : il s’agit d’un arbre fossile auquel est traditionnellement attribuée une grande partie de la résine ayant produit l’ambre dominicain.
  • Les mantes sont relativement rares dans le registre fossile, ce qui rend les spécimens préservés dans l’ambre particulièrement intéressants.
  • Contrairement à Jurassic Park, aucun ADN authentique d’insecte vieux de plusieurs millions d’années n’a pu être extrait de façon reproductible de l’ambre.

La mante dans l’ambre vendue 6 000 dollars

Le spécimen à l’origine de cette histoire est apparu lors d’une vente de minéraux, météorites et fossiles organisée par Heritage Auctions le 3 novembre 2016.

Le morceau d’ambre est minuscule : seulement 3,00 × 1,56 × 1,32 cm. Sa grande transparence permet cependant de distinguer facilement l’insecte inclus à l’intérieur.

Heritage décrit une petite « praying mantis », c’est-à-dire une mante, avec sa tête triangulaire, ses yeux proéminents et son cou mobile. La fiche ne fournit en revanche aucune identification scientifique précise de l’animal.

L’expression française « mante religieuse » est donc employée ici au sens courant. Rien ne permet d’affirmer que le fossile appartient à l’espèce actuelle Mantis religiosa.

Le lot a reçu 14 enchères à distance et a finalement été adjugé 6 000 dollars.

Voir les photographies du véritable spécimen sur la fiche Heritage Auctions.

Nous ne reproduisons pas ces photographies ici, leur licence ne permettant pas leur réutilisation sans autorisation.

Non, Hymenaea protera n’est pas le nom de la mante

La fiche de vente affiche bien :

Hymenaea protera.

C’est probablement ce qui a provoqué une confusion reprise ensuite par différents articles. Mais Hymenaea protera est un végétal, pas un insecte.

Il s’agit d’une espèce fossile d’arbre de la famille des Fabaceae. Le genre Hymenaea comprend encore aujourd’hui de grands arbres tropicaux producteurs de résine.

Les études botaniques et chimiques consacrées à l’ambre dominicain associent sa résine à ce groupe d’arbres. H. protera est traditionnellement considéré comme l’un des principaux producteurs de cet ambre, même si les analyses chimiques permettent plus facilement de remonter au genre Hymenaea qu’à une espèce précise.

Autrement dit, Hymenaea correspond à l’arbre qui a fabriqué le piège. La mante en est la malheureuse cliente.

Pour comprendre comment une substance collante produite par un arbre peut finir par traverser les âges, vous pouvez également découvrir le rôle et les étonnantes propriétés de la résine d’arbre.

Quel âge a réellement cette mante fossile ?

Le chiffre de 12 millions d’années a été largement repris sur internet. Problème : Heritage Auctions ne le donne pas dans sa fiche.

Le lot est même catalogué comme « Oligocene », ce qui correspondrait à une période plus ancienne.

Les recherches géologiques de référence menées sur les principaux gisements dominicains riches en inclusions aboutissent aujourd’hui à une autre estimation : ils se sont essentiellement formés entre la fin du Miocène inférieur et le début du Miocène moyen, soit il y a environ 15 à 20 millions d’années.

Sans connaître précisément la mine et la couche géologique d’où provient le morceau contenant cette mante, il serait donc hasardeux de lui attribuer un âge précis à un million d’années près.

La formulation la plus correcte reste simplement :

une mante fossile préservée dans de l’ambre dominicain vieux de plusieurs millions d’années.

Cela paraît peut-être moins spectaculaire que « exactement 12 millions », mais l’animal ne perd pas grand-chose au change : quelques millions d’années d’incertitude restent une marge assez confortable lorsque vous êtes déjà enfermé dans de la résine depuis le Miocène.

Une vraie mante fossile vieille de plus de 90 millions d’années

La mante Heritage n’est pas suffisamment documentée pour être identifiée à une espèce. D’autres fossiles permettent en revanche de voir à quoi peuvent ressembler de véritables mantes anciennes conservées dans l’ambre.

L’un des exemples les plus remarquables est Ambermantis wozniaki, découverte dans de l’ambre du New Jersey.

Elle remonte au Turonien, il y a environ 90 à 94 millions d’années, donc au Crétacé supérieur, à une époque où les dinosaures dominaient encore les écosystèmes terrestres.

Ambermantis wozniaki, mante fossile vieille de 90 millions d’années dans l’ambre


Différentes vues du fossile d’Ambermantis wozniaki, une mante vieille d’environ 90 à 94 millions d’années conservée dans de l’ambre du New Jersey. Crédit image Taniguchi et al. (CC BY-SA 4.0).

Le fossile permet notamment d’observer les pattes antérieures ravisseuses, déjà adaptées à la capture des proies, ainsi que les grands yeux composés.

Les mantes actuelles ont donc des ancêtres très anciens, même si leur histoire évolutive reste difficile à retracer : les Mantodea sont relativement rares dans le registre fossile.

Les chercheurs ne disposaient encore que de quelques dizaines d’espèces fossiles formellement décrites dans les grandes synthèses récentes. L’ambre est particulièrement précieux dans ce domaine car il peut conserver des structures tridimensionnelles qui disparaissent généralement lorsqu’un insecte est simplement comprimé dans une roche.

Le contraste est intéressant avec certaines mantes modernes aux spécialisations spectaculaires, comme la mante orchidée qui ressemble à une fleur ou Pogonogaster tristani, une mante presque invisible au milieu des lichens.

Une fourmi vieille d’environ 20 millions d’années

Les mantes ne sont évidemment pas les seules victimes des coulées de résine.

Cet autre morceau d’ambre dominicain renferme une fourmi champignonniste fossile, apparentée aux lignées auxquelles appartiennent aujourd’hui les célèbres fourmis coupeuses de feuilles.

Le spécimen est donné pour environ 20 millions d’années.

Fourmi fossile vieille de 20 millions d’années dans de l’ambre dominicain 20,000,000 years old
Fourmi champignonniste éteinte conservée dans de l’ambre dominicain et âgée d’environ 20 millions d’années. Crédit photo Christopher Johnson / Insects Unlocked, University of Texas at Austin (CC0).

L’intérêt scientifique ne tient pas uniquement à la beauté du fossile. Chaque inclusion apporte un indice sur la composition de la forêt disparue : espèces présentes, relations entre organismes, morphologie et parfois même parasites.

L’ambre fonctionne ainsi comme une série de minuscules fenêtres ouvertes sur un environnement tropical qui n’existe plus.

Un moustique vieux de 15 à 20 millions d’années

Ce moustique fossile pousse encore plus loin le niveau de détail.

Le spécimen est attribué à Culex malariager et provient lui aussi de la République dominicaine. Son âge est estimé entre 15 et 20 millions d’années.

Il mesure seulement quelques millimètres, mais les chercheurs ont décrit dans ce fossile un parasite appelé Plasmodium dominicana, apparenté au groupe comprenant les parasites responsables du paludisme.

Moustique fossile Culex malariager dans de l’ambre dominicain


Le moustique fossile Culex malariager, préservé dans de l’ambre dominicain vieux de 15 à 20 millions d’années. Crédit photo George Poinar Jr. / Oregon State University (CC BY-SA 2.0).

Et forcément, dès qu’un moustique apparaît dans de l’ambre, une musique de John Williams commence presque à jouer toute seule.

Comment un insecte peut-il rester conservé dans l’ambre ?

Tout commence non pas avec une pierre, mais avec un liquide végétal particulièrement collant : la résine.

Lorsqu’un arbre est blessé ou attaqué, certaines espèces sécrètent de la résine. Celle-ci peut couler le long de l’écorce et piéger de minuscules animaux incapables de s’en libérer.

Une nouvelle coulée peut ensuite recouvrir l’insecte et l’isoler davantage de l’air et des microorganismes qui assurent normalement sa décomposition.

Avec l’enfouissement, la pression, le temps et une série de transformations chimiques complexes, la résine perd progressivement ses composants volatils, ses molécules se réorganisent et se polymérisent.

Sur des millions d’années, elle peut devenir de l’ambre.

Ce mode de conservation est exceptionnel parce qu’il peut préserver un animal en trois dimensions avec des détails microscopiques : antennes, poils, yeux, pièces buccales ou relief des pattes.

Il ne faut d’ailleurs pas confondre cette résine fossilisée avec l’ambre gris produit par les cachalots. Les deux substances ne partagent guère plus que leur nom et leur capacité à coûter parfois ridiculement cher.

Peut-on récupérer leur ADN comme dans Jurassic Park ?

C’est probablement la question la plus célèbre associée aux insectes emprisonnés dans l’ambre.

Dans Jurassic Park, des scientifiques récupèrent l’ADN de dinosaures à partir de sang conservé dans l’estomac de moustiques fossilisés dans l’ambre.

L’idée est brillante pour un film. Beaucoup moins pour un laboratoire.

Dans les années 1990, plusieurs annonces avaient pourtant laissé espérer que de l’ADN vieux de dizaines de millions d’années pouvait survivre dans l’ambre. Mais lorsque des équipes ont essayé de reproduire ces résultats avec des protocoles stricts, elles n’ont pas réussi à détecter d’ADN ancien authentique provenant des insectes.

Les chercheurs ont conclu que les résultats spectaculaires précédemment rapportés étaient vraisemblablement dus, au moins pour une partie d’entre eux, à des contaminations modernes.

L’ADN se dégrade avec le temps et plusieurs millions d’années représentent une durée largement excessive pour récupérer le génome intact d’un insecte de cette manière.

La petite mante vendue 6 000 dollars ne permettra donc probablement pas de lancer un parc à thème peuplé de mantes géantes. Ce qui est sans doute une excellente nouvelle pour tout le monde, à commencer par les autres insectes.

De minuscules capsules temporelles

Les insectes prisonniers de l’ambre sont souvent présentés comme de simples curiosités spectaculaires. Scientifiquement, ils sont beaucoup plus précieux.

Une inclusion peut permettre d’étudier :

  • l’anatomie d’une espèce disparue ;
  • les relations évolutives entre groupes anciens et actuels ;
  • la composition d’une forêt disparue ;
  • les parasites qui infectaient déjà certains animaux ;
  • et parfois des comportements ou interactions impossibles à retrouver dans un fossile classique.

La mante de Heritage Auctions reste remarquable, même si son âge exact et son espèce ne sont pas connus. Son véritable intérêt n’est finalement pas d’avoir « exactement 12 millions d’années », mais d’appartenir à cette extraordinaire collection de petits instants biologiques qu’une coulée de résine a accidentellement mis sur pause pendant des millions d’années.

Sources pour aller plus loin

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