Avec son corps rond, son museau pointu et ses courtes pattes robustes, Uo, le crapaud fouisseur du Mexique, semble avoir été conçu pour une mission très précise : disparaître sous terre. Son nom scientifique est Rhinophrynus dorsalis et cet étrange amphibien fouisseur passe une grande partie de son existence dans le sol, où il recherche notamment fourmis et termites.
Mais Uo est beaucoup plus singulier qu’un simple crapaud qui aime creuser. Il est l’unique espèce vivante de la famille des Rhinophrynidae, possède plusieurs adaptations anatomiques à la vie souterraine et son activité en surface est étroitement liée aux pluies. Son aire de répartition dépasse d’ailleurs largement le Mexique : elle s’étend de l’extrême sud du Texas jusqu’au Costa Rica.
Rhinophrynus dorsalis, le crapaud fouisseur du Mexique, photographié dans le sud du Texas. Crédit photo Ashley Wahlberg (Tubbs) (CC BY-ND 2.0).
À retenir
- Rhinophrynus dorsalis est un amphibien fouisseur présent du sud du Texas au Costa Rica.
- Il est le seul représentant vivant de la famille des Rhinophrynidae.
- Ses pattes postérieures courtes et puissantes portent des structures cornées adaptées au creusement.
- Il se nourrit surtout de fourmis et de termites, qu’il peut rechercher jusque dans leurs galeries souterraines.
- Son activité en surface augmente avec les fortes pluies, notamment au moment de la reproduction.
- Le nom « Uo » ou « Wo » apparaît dans des traditions et textes consacrés au monde maya, où cet amphibien a été associé à la pluie.
Rhinophrynus dorsalis, un amphibien fouisseur très particulier
Rhinophrynus dorsalis appartient à l’ordre des anoures, qui regroupe grenouilles et crapauds, mais sa situation dans l’arbre généalogique des amphibiens est inhabituelle. Il constitue à lui seul l’unique espèce actuelle du genre Rhinophrynus et de la famille des Rhinophrynidae.
Il ne s’agit d’ailleurs pas d’un véritable crapaud au sens de la famille des Bufonidae : son nom commun anglais, Mexican burrowing toad, et son nom français de crapaud fouisseur décrivent surtout son allure et son comportement.
Son corps est trapu et globuleux, sa tête conique, ses yeux relativement petits et son museau nettement pointu. La coloration est généralement sombre, du brun au gris ou au brun rougeâtre, souvent accompagnée de marques plus claires jaunes, orangées ou rougeâtres et d’une bande dorsale caractéristique.
Les adultes mesurent couramment plusieurs centimètres de longueur, les plus grands individus pouvant approcher 8 à 9 cm.
Son allure n’est pas la seule étrangeté du monde des amphibiens. La grenouille cornue Pelobatrachus nasutus possède elle aussi un museau particulièrement développé, mais l’utilise surtout pour parfaire son camouflage parmi les feuilles mortes plutôt que pour se frayer un chemin sous terre.
Un crapaud fouisseur du Mexique (Rhinophrynus dorsalis), avec sa silhouette trapue et son museau pointu caractéristiques. Crédit photo Greg Schechter (CC BY 2.0).
Un crapaud presque toujours caché sous terre
Le terme amphibien fouisseur prend ici tout son sens. Rhinophrynus dorsalis est fortement adapté à une existence souterraine et peut passer de longues périodes invisible sous la surface.
Contrairement à de nombreux animaux qui creusent avec leurs membres antérieurs, le crapaud fouisseur du Mexique s’enfonce principalement à reculons. Ses pattes postérieures courtes et musclées repoussent progressivement la terre tandis que son corps disparaît dans le sol.
Ses pieds possèdent des structures cornées qui fonctionnent comme de petites bêches. Sa tête très compacte et son museau en forme de coin sont également adaptés à la progression dans le substrat et à l’exploration des galeries d’insectes.
Cette stratégie rappelle, avec des adaptations différentes, celle de la grenouille de Budgett. Cette dernière vit dans les mares temporaires du Gran Chaco pendant la saison humide puis s’enfouit lorsque son milieu s’assèche. Deux amphibiens qui ont trouvé une solution assez radicale pour traverser les mauvaises périodes : disparaître du paysage.
Crapaud fouisseur du Mexique (Rhinophrynus dorsalis) photographié dans la municipalité de Reynosa, dans l’État mexicain du Tamaulipas. Crédit photo William L. Farr (CC BY-SA 4.0).
Des pattes et un museau conçus pour creuser
La morphologie de Rhinophrynus dorsalis est intimement liée à son mode de vie.
Ses membres postérieurs courts mais puissants participent au creusement du sol. Une structure cornée présente sur le pied augmente encore leur efficacité, un peu à la manière du bord rigide d’une pelle miniature.
La tête constitue un autre outil. Son crâne est fortement renforcé, le museau est cunéiforme et le cou est très peu marqué. Cette construction compacte permet à l’animal d’exercer des forces sur l’avant de la tête lorsqu’il explore le sol.
Les travaux consacrés à son alimentation suggèrent notamment que le museau lui permet de percer ou d’ouvrir les parois des galeries de fourmis et de termites.
Il n’a donc pas seulement une tête étrange : elle fait partie de son équipement de terrassement.
Vue rapprochée de Rhinophrynus dorsalis, l’amphibien fouisseur connu sous le nom de crapaud fouisseur du Mexique. Crédit photo Greg Schechter (CC BY 2.0).
Une langue adaptée aux fourmis et aux termites
Le régime alimentaire de ce crapaud est lui aussi très spécialisé. Il consomme principalement des fourmis et des termites, ressources particulièrement adaptées à un animal qui passe une grande partie de sa vie sous terre.
Son appareil buccal diffère de celui de nombreux autres anoures. Une étude anatomique détaillée de son système d’alimentation a montré que sa langue et les muscles associés permettent une projection particulièrement adaptée à la capture de petits insectes dans des passages étroits.
Lorsqu’il atteint une galerie d’insectes, le crapaud peut placer l’avant de sa bouche au niveau de l’ouverture puis utiliser sa langue collante pour capturer les proies qui circulent à proximité.
L’ancien résumé selon lequel sa langue serait simplement « attachée à l’arrière comme celle des mammifères » était donc trop simplificateur : c’est tout le mécanisme lingual qui est spécialisé pour ce mode d’alimentation souterrain.
Comment le crapaud fouisseur s’enterre en vidéo
Le comportement est beaucoup plus parlant en images qu’en quelques lignes. Dans cette vidéo tournée au Honduras, un Rhinophrynus dorsalis s’enfonce dans un sol meuble en utilisant principalement ses pattes postérieures jusqu’à disparaître presque entièrement.
Il ressort avec les pluies pour se reproduire
Dire que Uo « ne sort que lorsqu’il pleut » serait un peu trop catégorique, mais la pluie joue bel et bien un rôle majeur dans son cycle de vie.
Une étude publiée en 2021 dans le Journal of Herpetology, portant sur plusieurs centaines de spécimens mexicains et des données d’observation, a montré que l’activité en surface est maximale de mai à août et suit étroitement les précipitations.
La reproduction débute principalement après les premières fortes pluies. Les chercheurs ont observé les premiers têtards en juin et des juvéniles dès juillet. Les femelles peuvent produire plusieurs centaines à plusieurs milliers d’œufs, l’étude estimant des pontes allant d’environ 630 à 7 700 œufs selon la taille des femelles.
Cette dépendance à la saison des pluies rapproche Uo d’autres amphibiens vivant dans des milieux où l’eau est disponible de manière intermittente. À l’inverse, certains ont développé des stratégies totalement différentes : la petite Raorchestes chalazodes, par exemple, évite même le stade de têtard libre et ses jeunes sortent de l’œuf déjà sous forme de minuscules grenouilles.
Jeune Rhinophrynus dorsalis photographié au Costa Rica. Cette espèce est connue en français sous le nom de crapaud fouisseur du Mexique. Crédit photo Pstevendactylus (CC BY-SA 3.0).
Pourquoi l’appelle-t-on Uo ?
Le surnom Uo, parfois transcrit Wo, ajoute une dimension culturelle intéressante à cet animal déjà peu ordinaire.
Plusieurs textes consacrés à la culture et à l’iconographie mayas mentionnent un amphibien appelé uo ou wo et associé à la saison des pluies. Des auteurs l’ont rapproché de Rhinophrynus dorsalis, notamment en raison de son activité fortement déclenchée par les précipitations.
L’ethnozoologiste et entomologiste Piotr Naskrecki rapporte ainsi ce nom traditionnel dans un récit consacré au crapaud fouisseur observé au Belize et le décrit comme un véritable « appelant de la pluie ».
Il faut toutefois garder une petite prudence historique : l’identification précise de tous les amphibiens représentés ou nommés dans les sources mayas n’est pas toujours certaine. Mieux vaut donc parler d’une association traditionnelle avec Uo et la pluie que d’en faire sans nuance « le crapaud sacré officiel du dieu de la pluie ».
Où vit le crapaud fouisseur du Mexique ?
Son nom commun pourrait laisser croire à une espèce exclusivement mexicaine. Ce n’est pas le cas.
L’aire de Rhinophrynus dorsalis forme une longue bande allant de l’extrême sud du Texas jusqu’au nord-ouest du Costa Rica. Elle couvre notamment une grande partie du Mexique ainsi que plusieurs régions du Belize, du Guatemala, du Salvador, du Honduras et du Nicaragua.
L’espèce vit surtout dans les basses terres tropicales et subtropicales où les sols permettent son comportement fouisseur et où les pluies saisonnières créent les points d’eau temporaires nécessaires à la reproduction.
Le Mexique abrite décidément quelques amphibiens très spécialisés. L’un des plus célèbres suit pourtant une stratégie presque opposée : l’axolotl mexicain reste aquatique pendant toute sa vie et conserve de nombreux caractères larvaires, là où Uo passe au contraire l’essentiel de son existence enfoui dans le sol.
Un amphibien discret mais pas anodin
Avec son petit museau pointu, ses pattes transformées en outils de terrassement et sa prédilection pour les termites, Uo est un amphibien fouisseur remarquablement spécialisé.
Sa discrétion explique en partie pourquoi il est rarement observé malgré une aire géographique assez vaste : pendant qu’un promeneur cherche des grenouilles dans une mare, lui peut parfaitement se trouver sous ses chaussures.
Et lorsqu’arrivent les fortes pluies, cet animal qui semblait avoir disparu refait surface pour se reproduire. De quoi comprendre pourquoi, dans les récits qui lui sont associés, Uo a fini par entretenir une relation assez étroite avec la pluie.
Sources pour aller plus loin
- American Museum of Natural History — Amphibian Species of the World : Rhinophrynus dorsalis
- Animal Diversity Web — Rhinophrynus dorsalis
- University of Illinois — Reproductive Ecology of Rhinophrynus dorsalis in México
- Trueb & Gans — Feeding specializations of the Mexican burrowing toad
- The Smaller Majority — Uo, the rain caller
Et dans la catégorie amphibien, découvrez également The Big Little Migration – l’aventure du passage de têtard à crapaud.





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